CHAPITRE XV
Des plaisirs de la Tue qni proYiennent des conditioiis
physiques du corps.
Les caractères mathématiques des corps forment comme les squelettes des plaisirs visuels, mais, à eux seuls, ne produisent que des sensations pâles et languissantes. Celles-ci se ravivent quand il vient s'y associer quelques caractères physiques.
Un plaisir très élémentaire nous est donné par un corps qui se meut. En ce cas, l'objet que nous observons change, à tout instant, de rapport avec les objets qui l'entourent, et nous, qui le suivons de l'œil, nous exerçons d'une manière spéciale le sens de la vue, en recevant à tout moment des sensations semblables qui se renouvellent toujours. Un mouvement à peine sensible nous intéresse, parce qu'il nécessite un certain effort pour le reconnaître. Un mouvement très rapide n'est agréable que s'il dure peu; dans ce cas, le brusque passage de l'exercice violent du sens au complet repos produit un plaisir de contraste, tandis que si ce mouvement se continue, il nous fatigue. Le mouvement peut être agréable ou par son intermittence ou sa continuité. Le corps le plus indifférent en soi nous donne du plaisir quand il disparaît soudain, et reparaît bientôt pour s'éclipser encore. Ainsi, un mouvement continu, mais
qui tantôt s'accélère et tantôt se ralentit, nous amuse, si nous y prêtons attention, car c'est là une condition nécessaire à tous les plaisirs, mais spécialement aux plaisirs peu intenses. D'autres fois, l'alternance de mouvements divers et l'association d'une multitude de mouvements nous plaisent, comme il advient en entrant dans une filature de soie ou de coton, où la giration rapide de tant de roues et d'engrenages et le va-et-vient de tant de mains affairées nous surprennent et nous réjouissent. En général, les plaisirs que l'œil éprouve par le mouvement des objets se compliquent des idées qui s'éveillent en nous. Un mouvement lent et monotone suffit à nous rendre mélancoliques, tandis que l'agitation ordonnée de la foule laborieuse d'un atelier nous rappelle à l'activité et à l'énergie.
L'intensité différente de la lumière produit une masse de plaisirs même indépendamment de sa couleur. Elle est un élément essentiel de la vie, et nous en avons besoin comme de l'air ou de la nourriture. Dans la sensation complexe et agréable qu'éprouve un homme sain de corps et d'esprit qui s'éveille à la lumière du jour, il entre surtout la joie de revoirie soleil, ses rayons soient-ils directs, reflétés ou réfractés. Les ténèbres ne plaisent que peu d'instants, et de façon négative, en faisant mieux apprécier le trésor de la lumière. Nous ne les tolérons que quand le sommeil nous prive de la conscience de nos sensations, ou quand nous sommes dans des conditions morbides; soit que l'œil soit fatigué ou malade, soit que la tristesse nous convie à la solitude et au silence. Dans tout autre cas, la lumière nous donne la vie et la joie et nous en jouissons autant que nos yeux peuvent la supporter. Après avoir été enfouis pendant quelques heures dans les entrailles d'une mine, où nous n'avions pour guide que la faible lueur d'une lanterne nauséabonde, c'est avec un transport
de joie que nous revoyons la lumière du ciel et que nous aspirons à longs traits l'air libre et ouvert.
Les plaisirs produits par la variation d'intensité de la lumière diffèrent beaucoup suivant qu'elle est directe ou diffuse. Au premier cas, nous ne pouvons la supporter que jusqu'à un certain degré, et, le plus souvent, nous nous délectons d'une douce lumière qui nous invite au recueillement et à la mélancolie. La lumière incertaine nous intéresse vivement par la vague confusion qu'elle épand sur les objets et par le caractère mystérieux et solennel qu'elle leur donne. Rien n'inspire mieux la méditation que la faible lumière d'une pièce où les objets se distinguent à peine. Combien sont délicieuses les tristes voluptés du crépuscule (1) et la lumière voilée du clair de lune, que tous les poètes ont chantées! La lumière vive et directe produit des plaisirs infinis, quand elle est mêlée d'espaces obscurs ou peu éclairés. On ne peut impunément regarder la lumière du soleil, mais on jouit de la lumière sidérale ou des étincelles éblouissantes que lance le fer rouge battu par le marteau. Les plaisirs de ces sensations sont vifs et rapides, diminuant vite d'intensité si la lumière n'apparaît que progressivement, ou si elle reste longtemps sans changer d'aspect. Le plaisir est très grand, quand la lumière très vive contraste avec l'obscurité complète et quand les points lumineux sont très divisés et très nombreux. On éprouve de semblables sensations quand, au milieu des ténèbres >d'un orage nocturne, on voit le ciel déchiré par l'éclair, ou une fusée qui, fendant l'air, laisse tomber sa pluie d'or, ou enfin, quand de l'obscurité nous entrons dans une salle brillamment illuminée.
Les contrastes des degrés intermédiaires de la lumière
(1) « Au crépnscole ému, la laideur même est beUe. »
J. Breton. (N. d. T.)
forment tous les plaisirs divers que nous donnent les ',
ombres. Elles peuvent être d'un grand effet, même sans le secours des couleurs. La simple ombre d'un corps nous intéresse par la comparaison que nous faisons de deux sensations et par le caractère mystérieux d'une figure qui, plane et sans coloris, représente une image vague et bizarre. La combinaison de plusieurs ombres donne un attrait spécial à beaucoup de spectacles de la nature et entre pour beaucoup dans l'effet des chefs-d'œuvre de la peinture.
Le plus vague ornement des plaisirs visuels leur vient des couleurs qui sont un pur luxe dans ces sensations. Les plaisirs les plus simples, qui se rapportent à cet ordre de sensations, nous viennent d'une couleur unique, qui nous plaît par son caractère spécial et par sa vivacité. Un corps peint nous plaît par la seule raison qu'il est coloré. En général, les couleurs qui produisent les plaisirs les plus vifs sont : le rouge, le bleu, le vert et le jaune. Les idiosyncrasies individuelles varient pourtant à l'infini, et il ne manque pas de gens pour préférer les couleurs incertaines du gris, du violet ou du marron, et même le blanc et le noir, qui ne sont pas des couleurs. Presque toujours, les couleurs isolées ne donnent du plaisir que si elles sont très vives ou, mais très rarement, en atteignant un degré considérable de pâleur. Les couleurs primitives peuvent être agréables dans leur intensité la plus grande; les couleurs incertaines et mixtes plaisent plus souvent quand elles sont faibles. Dans le premier cas, le plaisir est donné spécialement par la vivacité de la sensation, tandis que, dans le second, l'esprit se plaît à une image faible qui excite notre attention et exerce mollement le sens. C'est dans leur combinaison entre elles, suivant certains rapports, que les couleurs nous donnent les plus grands
plaisirs. Les combinaisons agréables, les plus simples, sont celles de deux couleurs, comme le vert et le rouge, le blanc et le noir, le bleu et le rouge, l'argent et le bleuciel, le rouge et l'or; mais on obtient les effets les plus surprenants par l'union d'une foule de teintes qui se combinent en mille accords enharmonie. La mélodie des couleurs est pauvre et à peine citerai-je le plaisir que l'on ressent à reposer ses yeux sur un pré verdoyant, après un long trajet au milieu de la neige.
La réflexion de la lumière contribue à accroître les plaisirs de la vue, en nous procurant des sensations toujours agréables, par suite de leur rareté. Par exemple, le brillant des métaux, le scintillement du mica et les splendeurs des pierres précieuses. On obtient d'autres plaisirs semblables par la réfraction de la lumière, qui tantôt nous donne les sept couleurs de l'arc-en-ciel , et tantôt colore tous les objets d'une teinte insolite si nous les regardons à travers un verre coloré. Les corps unis, diaphanes ou translucides nous donnent quelques plaisirs, dont l'origine est dans le vague à^ la sensation. On l'éprouve en regardant brûler une flamme dans un globe d'albâtre.
Tous ces éléments physiques des plaisirs de la vue s'associent presque toujours et donnent lieu à des sensations très intéressantes, très complexes, dont le caractère agréable provient du rapport harmonique qui les relie. En voici des exemples : la chute de la neige nous plaît parce que la vue s'exerce sur une multitude de flocons légers, mobiles et d'une incomparable blancheur; l'élément mathématique concourt ainsi au plaisir par le grand nombre des objets qui se présentent en même temps à notre vue, et l'élément physique par leur mouvement et la vivacité de leur couleur. Chaque variation de couleur, de mouvement, de nombre des flocons change aussi la
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mesure du plaisir. Une locomotive, qui passe devant nous, nous intéresse parce qu'elle se meut avec une rapidité extraordinaire et parce qu'elle nous offre une infinité de mouvements alternatifs et continus; nous voyons, d'un trait, la splendeur de sa fournaise enflammée, les bouffées de fumée lourde et noire, les colonnes cendrées de la vapeur et le grand nombre des wagons qu'elle entraîne avec elle.
On citerait de même une infinité d'autres spectacles où, presque toujours, la première origine du plaisir est dans l'exagération ou la nouveauté des sensations.