CHAPITRE XVI
Des plaisirs visnels d'ordre moral.
Le rôle que jouent l'intelligence et le sentiment dans les plaisirs de la vue est si essentiel, si nécessaire, que je dois en parler ici, quoiqu'il n'appartienne pas, rigoureusement, à l'histoire des joies sensuelles. Un objet quelconque, qui arrête nos yeux avec une sensation agréable, met, presque toujours, en mouvement quelqu'une des facultés supérieures de l'esprit et du cœur, en nous invitant à penser et à sentir. Souvent, à la vérité, notre volonté arrête la sensation à son passage aux régions supérieures, précisément là où unit le sens et où commencent les domaines de l'intelligence et du sentiment. Gela nous met dans un état d'oscillation entre les deux régions du monde sensible. Nous n'avons pas, en ce cas, la conscience simple d'une sensation de la vue, mais nous ne nous sentons pas penser; nous restons, ainsi, comme suspendus en une extase contemplative qui n'est ni sensuelle ni intellectuelle, mais qui participe de l'un et de l'autre élément, qui ne peut s'exprimer par des paroles, précisément parce que la pensée n'est pas encore conçue. Cet état, pour tant qu'il soit vague et mystérieux, est de nature diverse, suivant l'objet que nous regardons, et arrive à se définir en une pensée ou en un sentiment, dès que la tension du sens est telle
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qu'elle détruise ce calme passif et momentané, en faisant passer la sensation dans le domaine du cœur ou dans celui de l'esprit. Par exemple, souvent nous nous arrêtons, dans notre promenade, devant une croix plantée à l'intersection de deux routes. La sensation, si simple en soi, de cet objet ne nous intéresse pas, mais nous le regardons avec une joie calme et mélancolique, sans, pour cela, l'aimer ni le haïr, sans même que cette vue nous inspire la moindre idée. D'autres fois, au contraire, nous regardons en souriant un enfant qui dort au berceau, sans que cette vue nous inspire aucune affection ou qu'elle exerce notre pensée. C'est une émanation harmonieuse du cœur qui se confond avec l'image reçue par les yeux, une pensée informe qui reste latente et ne s'exprime pas. Ce fait physiologique est très subtil, et réclame une très grande habitude de l'observation pour être surpris, mais il n'en est pas moins vrai, et tout le monde peut en faire l'expérience. De toute façon, il est très fugitif, et a rarement toute sa pureté.
De nombreux objets, par leurs caractères mathématiques ou physiques, développent soudain en nous une idée primitive et indéfinie qui, suggérée d'un trait, forme la première source d'un plaisir. La symétrie et la proportion nous donnent l'idée de l'ordre et du calme, et nous reposons le regard avec complaisance sur les objets qui les possèdent. Le désordre et la confusion, au contraire, ou nous donnent une image ridicule qui nous amuse, par son contraste avec le type de perfection qui est en nous, ou bien nous inspire une terreur qui peut devenir agréable. L'histoire du ridicule sera faite avec celle des plaisirs intellectuels. Quant au beau qui provient du défaut de symétrie et d'ordre, il se devine plus qu'il ne s'explique. Peutêtre, l'on peut dire que la brusque désobéissance aux lois
les plus respectées nous plaît par la hardiesse qu'elle suppose à la nature ou à l'art qui s'en rend coupable, et parce que la force, sous toutes ses formes, a toujours une grandeur qui exalte. Le désordre des objets inanimés peut nous plaire, surtout quand ils sont en mouvement, parce qu'ils nous donnent alors l'image d'une sorte de vie. Quoi qu'il en soit, le désordre traditionnel du magasin de bric-à-brac nous plaît davantage que l'étalage régulier des pièces de drajp chez le drapier; de la même façon, le sublime chaos de l'Océan qui rugit est un plus beau spectacle que le bassin tranquille de nos parcs.
L'immensité de quelques images nous inspire l'idée de la grandeur infinie de l'univers et de notre infinie petitesse. Il en naît un agréable contraste, auquel vient souvent s'associer le plaisir de pouvoir, de nos yeux, embrasser un si vaste horizon. Quand nous contemplons, de la plage, l'immense plaine de la mer et la voûte du ciel qui vient, s'abaissant, se confondre avec l'extrême limite d'un horizon confus et nuageux, nous avons, devant nous, une image sensible de l'infini, et notre regard erre sur ce désert sans mesures, cherchant, sans le trouver, un point ferme où se reposer. L'apparition imprévue d'une voile, au milieu de ce vide qui nous confond, rappelle à la vie le sentiment lui-même, qui vient aider à notre plaisir. En môme temps, nous goûtons l'idée pure de l'infini et la sympathie pour ce qui est vivant et humain. Là, est l'élément fondamental des plaisirs que l'on éprouve à la vue de la mer et qui est la trame sur laquelle on peut broder les plus magnifiques combinaisons de joies morales et intellectuelles.
La petitesse extrême des objets nous suggère aussi l'idée de l'infini, en nous montrant que le microcosme n'a pas plus de confins que le ciel même. Les plaisirs que l'on
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ressent en ce cas forment l'attrait principal des recherches au microscope. C'est de plus, un fait vraiment singulier que nous sommes souvent portés à aimer les objets, par cela seul qu'ils sont petits. Il semble que nous leur associons l'idée de la faiblesse et que nous soyons enclins à en avoir pitié, à les protéger, même lorsqu'ils sont sans vie. D'autres fois, ils nous donnent le désir de les posséder; nous les prenons dans nos mains, nous les regardons avec intérêt, pendant que notre visage dénote la sympathie. Ce genre tout spécial de plaisirs ne s'éprouve que si l'objet est bien défini et s'il constitue un véritable individu. De fait, le fragment anguleux d'une roche, si petit soit-il, ne nous donne pas le plaisir que nous prenons à regarder un petit caillou, lisse et bien arrondi; de même une barbe de plume nous intéresse moins qu'un petit haricot. A ces plaisirs, minimes d'ailleurs, se joint souvent l'attrait spécial de combinaisons tactiles.
Le mouvement aide aux plaisirs moraux de la vue par de nombreux éléments. Avant tout, étant un symptôme essentiel de toute vie, il exerce la sympathie que nous portons à tout être vivant. Quand le mouvement intense vient de l'industrie humaine, nous nous en réjouissons, fiers de notre puissance. Si le mouvement est naturel, il nous donne des sentiments plus humbles, plus délicats ; exception faite, pour le cas où nos recherches ont fini par découvrir un mouvement qui, d'abord, échappait à nos yeux.
Les mouvements naturels produisent deux genres de plaisirs divers, suivant qu'ils sont alternatifs ou continus. En général, les premiers nous amènent à une affectueuse mélancolie, alors que les seconds nous font ressentir les plaisirs grandioses et tristes que donne l'image de l'infini. L'onde qui vient, frémissante, se briser sur la plage et qui s'éloigne pour bientôt revenir, nous intéresse et
nous console, en nous représentant les alternatives de notre vie : le jour après la nuit, le repos après la fatigue, le rire après les pleurs, le retour après l'exil. Au contraire, le flot lent et sans interruption d'un fleuve nous plonge dans une triste contemplation qui ne devient agréable que par la grandeur des idées qui nous envahissent. L'eau qui court sous nos pieds, joue et s'agite, mais passe pour ne' plus revenir; à ce tourbillon qui tourne et se brise, en succède un autre qui le chasse et puis disparaît; la feuille que l'arbre y laisse tomber glisse sans retour; et, toujours infatigable et continue, l'eau suit l'eau et jamais le mouvement ne s'arrête. Ce spectacle nous donne la terrible formule de l'éternité, un exemple du c toujours i, idée qui nous fait le désirer, mais qui nous terrifie, comme si elle était trop immense pour nous, pauvre créature d'un jour. Le désespéré qui s'approche du fleuve pour s'y jeter, retournerait plus aisément en arrière si, au lieu de cette onde inexorable qui passe, qui passe à jamais, il voyait le doux va-et-vient des eaux d'un lac.
La lumière elle-même, dans ses divers degrés d'intensité, peut avoir une valeur morale. Quand elle est intense, elle nous rappelle à la vie, tandis que, faible et incertaine, elle nous pousse au marasme ou au calme. La lumière d'une médiocre intensité, mais tremblante, a un attrait particulier, dont le plus splendide exemple est la volupté calme que prodigue l'astre des nuits.
Les couleurs ont une valeur morale dans les plaisirs visuels qui a son importance. Nous appelons gais le rouge, le bleu et le vert, tandis que nous disons tristes le noir, le gris, le cendré, pur et virginal le blanc. On rencontre ce fait dans toutes les langues ; il démontre mieux que tout argument la nature intellectuelle des sensations optiques. Presque tout le monde a une sympathie particulière pour
une couleur. Moi, par exemple, j'aime le bleu avec transport. Dans les pays chauds, on préfère les couleurs vives. Là, au contraire, où le soleil sourit rarement, les hommes aiment mieux les couleurs incertaines et obscures. Beaucoup de nations nègres ont un goût démesuré pour les nuances les plus éclatantes. Certaines couleurs nous causent un immense effet par les souvenirs qu'elles rappellent; l'exilé peut verser des larmes en voyant la cocarde nationale.
Les êtres vivants nous intéressent souvent à la seule vue, par la parenté naturelle que nous avons avec eux, et ce plaisir est d'autant plus grand qu'ils nous ressemblent davantage.
Les végétaux, pour si éloignée que soit notre parenté et pour si froid que soit leur aspect, nous intéressent beaucoup plus que les minéraux.
Le prisonnier qui, entre les barreaux de sa fenêtre, découvre une petite plante de mil, ressent un plaisir beaucoup plus grand que s'il avait trouvé le plus intéressant minerai. Les parties de la plante qui nous intéressent le plus sont, d'ordinaire, les fleurs. C'est en elles que la vie se montre dans toute l'abondance de ses formes, et elles nous causent une sensation tiède, dirai-je, qui se rapproche de celles que nous donnent les animaux. La beauté des fleurs et la variété du coloris ont certainement une part très grande dans le plaisir que nous offrent les fleurs, mais sans en constituer la partie essentielle. La fleurette la plus modeste nous intéresse beaucoup plus que la plus belle fleur de cire ou de porcelaine, parce qu'elle vit, et, aussi, parce qu'une sympathie mystérieuse nous relie à ces êtres délicats, à ces tendres créatures du monde végétal.
Les animaux peuvent plaire quand ils ne sont pas repu-
gnants et qu'ils n'effrayent pas. Tous, cependant, dans quelques circonstances peuvent plaire. Nous admirons le jaguar derrière les vitres d'un musée, comme le tigre peut nous intéresser, s'il est renfermé dans la cage d'une ménagerie. Quelques animaux nous intéressent par leur petitesse, et le plaisir que l'on ressent à voir une fourmi, grimpant sur notre main, disparaîtrait si cet insecte avait les proportions du lapin. D'autres nous égayent la vue par leur coloris brillant, par leurs mouvements alertes, par leurs formes étranges ; quelques-uns nous inspirent l'affection. Les bêtes fauves nous plaisent par leur puissance musculaire. Les animaux à sang froid procurent à la vue des plaisirs très voisins de ceux que nous donnent les objets inanimés, tandis que les êtres à sang chaud nous inspirent plus facilement de l'affection. Pour mesurer grossièrement ces différences, il suffit de rappeler la froide sensation que l'on éprouve en regardant un poisson nager dans le bassin d'un parc et le plaisir chaud que l'on goûte en regardant voltiger un passereau sur la route.
L'homme est l'animal qui nous intéresse le plus. Gela est naturel puisqu'il est le roi de la création, et, de plus, notre frère. Souvent, à la baignade, je me suis surpris à admirer la beauté des formes et la noblesse de la démarche qui caractérisent ce sublime bipède. La vue de l'homme réveille, au surplus, ce vague sentiment affectueux, qui est la base et le motif premier des sociétés. Le plaisir que nous ressentons, en ce cas, augmente ensuite suivant les liens d'amitié qui nous lient à la personne que nous voyons. Entre le regard tendre d'une mère qui dévore des yeux l'enfant qu'elle tient dans ses bras, et le coup d'œil distrait que nous jetons au passant qui nous frôle, il y a un monde de sensations et de plaisirs qui appartiennent au sentiment. Si l'on pouvait photographier au vol la mimique de
l'œil, on aurait, toute écrite, l'histoire du sentiment, dont un seul mouvement de la prunelle peut dévoiler la vraie nature et l'exacte puissance.
La rencontre des regards est une source de joies immenses. Quand nous avons un homme devant nous, nous pouvons l'analyser de la tête aux pieds; mais, s'il s'éloigne sans nous voir, nous restons étrangers l'un à l'autre. Les sensations et les idées qu'il nous a suggérées se renferment dans les limites de notre moi. Si, au contraire, nos yeux se rencontrent tout à coup, nous entrons en rapport de fraternité et, mentalement, nous nous renvoyons le salut d'homme à homme. Cette mystérieuse correspondance télégraphique ne peut exister qu'entre êtres de même espèce; si nos regards se croisent avec ceux de notre chien ou de notre cheval préféré, le plaisir reste tiède et purement sensuel. L'homme, au contraire, d'un éclair de ses yeux parle à l'homme et le comprend; les deux consciences semblent se mettre face à face, comme deux soldats silencieux qui se montreraient réciproquement le mot d'ordre écrit qui les rend frères d'armes. L'analyse de la rencontre de quatre yeux mériterait, à elle seule, de longues études et de patientes recherches qui répandraient un grand jour sur la physiologie morale. Qu'il me suffise de dire que les plaisirs de ce genre sont mêlés de sensations et de sentiments, ce qui m'invite à les étudier avec les joies du cœur.
Une sensation de la vue peut être agréable par le souvenir qu'elle éveille. Dans ce cas, on observe souvent le phénomène dont j'ai parlé en tête de ce chapitre. Si l'exilé qui revient dans sa patrie découvre, du haut d'une colline, une tache blanche qu'il reconnaît pour la maison paternelle, il la regarde avec un vrai délire de joie, sans que l'image soit intéressante en soi, ou qu'il se souvienne. Il contemple un objet qui lui est cher et dont l'image
même lui est précieuse; il reste suspendu entre la sensa tion et le monde de souvenirs qui est derrière elle, mais qui ne s'ouvre pas encore ; il regarde, il s'arrête, avec des larmes de joie, sur une image qui est cependant toujours la même, mais qui l'intéresse toujours davantage à mesure qu'il la contemple plus longtemps. Sous cet aspect, la valeur morale des objets peut rendre démesuré le plaisir que leur vue nous donne. La vue d'un chêne peut émouvoir profondément l'Européen qui, depuis de longues années, ne voit que palmiers et cocotiers. Une fileuse peut faire pleurer un soldat, en lui rappelant sa vieille mère et les contes du foyer. Je ne puis voir sans plaisir la cour d'une maison où pousse l'herbe, parce que c'est sur l'herbe d'une cour que j'ai tenté mes premiers pas, que j'ai passé les heures fortunées de mon enfance, et que c'est là que j'ai goûté les sensations les plus vierges.
La passion maîtresse rend agréable la vue des objets qui ont rapport à elle, et produit ainsi de nombreux plaisirs. Le sybarite contemple avec joie la vénérable poussière d'une bouteille qu'il s'apprête à vider, alors que le bibliophile palpite de joie en voyant, aux vitrines d'un libraire, un livre qu'il n'a pas encore. Les objets les plus indifférents, les plus rebutants, peuvent ainsi être des sources de joie. Le malacologue revient chez lui heureux de sa promenade, s'il a dans sa boîte une phalène d'espèce rare; tandis que l'anatomiste reste, le scalpel levé, les yeux béats, sur un cadavre fétide, parce qu'il a sous les yeux un filament nerveux.