CHAPITRE XVII
Des jeux et des diTertissemenU basés snr les plaisirs
Tisnels.
Les éléments des plaisirs que nous avons étudiés jusqu'ici, dans le sens visuel, se combinent entre eux de diverses façons et forment des joies complexes. J'ai dû violenter la nature pour pouvoir analyser les plaisirs les plus mystérieux des sens. Je dois maintenant dire quelques mots sur les principaux jeux et développements qui se basent sur ces joies. La variété des spectacles de la nature est si infmie, que l'œil ne se lasse jamais de les voir et de les regarder. Certains tableaux sont si splendides que nous les trouvons toujours nouveaux. Les sensations, à la vérité, ne sont jamais pareilles; le sens se modifie avec notre organisation et avec les conditions externes. La voûte du ciel est un deg spectacles les plus grandioses et un des champs les plus infinis où se délectent les yeux de tous les hommes qui vivent sous le soleil. Soit que l'astre du jour rayonne dans une plaine d'azur, soit que la nuit déploie son manteau jonché d'étoiles, soit que les nuages floconnent dans le ciel serein, ou combattent, noirs et lourds, déchirés par la foudre, soit que la fantasmagorie de l'arc-en-ciel ou le kaléidoscope magique des crépuscules nous ravissent, le ciel est un univers de plaisirs visuels,
et un éternel tableau sur lequel le pinceau grandiose de la nature peint, à chaque heure du jour, les images les plus terribles bu les plus sublimes, ou les jeux de l'imagination la plus fantastique. On pourra trouver dans les chapitres précédents la raison du plaisir que nous donne le ciel.
Les spectacles de la nature constituent un des premiers plaisirs des voyages qui, pour beaucoup d'hommes, sont la plus grande joie de la vie. La vue des monuments et de toutes les œuvres humaines nous ouvre une vaste sphère de plaisirs, plus effectifs et moins intellectuels que les précédents.
Les plaisirs artificiels de la vue ne peuvent pas, en général, être comparés avec ceux que nous offre la nature. Les plus grands chefs-d'œuvre de nos musées sont à leurs modèles ce qu'est un herbier aux fleurs des prés et des monts.
Les plaisirs les plus simples à cet égard nous sont donnés par l'imitation de la nature et spécialement par les deux arts principaux, la sculpture et la peinture.
L'analyse des plaisirs que nous fournit cette dernière est fort intéressante, mais je ne pourrai en tracer que quelques traits. Le plus grand intérêt que nous inspirent les œuvres de cet art consiste dans l'agrément de voir imiter la nature, de façon à ce que l'œil soit trompé et que l'esprit s'émerveille que l'homme ait pu, sur un plan et avec quelques teintes, représenter des objets naturels. C'est ainsi qu'une grappe de raisin, chose très commune, ne nous intéresse pas, tandis que, si elle est peinte, elle peut nous satisfaire chaque fois que nous la regardons. Cet élément primaire fait partie de tous les plaisirs offerts par la peinture et forme, à lui seul, les sensations que nous donne la représentation des êtres inanimés. Le second élément qui, joint au premier, donne les effets les plus
surprenants, est la jouissance de voir la nature surprise dans un de ses actes, rapide et passager, ce qui nous permet d'avoir à tout instant sous les yeux une scène qui né se reproduit, en réalité, que dans des circonstances rares et éloignées. Le paysage fixe sur une toile l'éblouissement des éclairs et le léger tremblement de Tonde. De même, la figure arrête, en ses tableaux, les passions huma|nes ; elle parvient à surprendre même l'éclat des yeux irrités et la voluptueuse langueur d'un regard amoureux. D'autres fois, l'art assemble dans un étroit espace des beautés infinies, où il les perfectionne, en les élevant à un degré supérieur à leur degré naturel. Ainsi, le peintre d'ornement réunit les éléments de la symétrie, qui ne se trouvent que disséminés dans la nature, et il en. crée de nouvelles combinaisons. C'est ainsi que, sans sortir de chez nous, nous pouvons voyager dans toutes les régions de la terre ou nous émouvoir des scènes les plus tendres et des crimes les plus noirs; nous reposer au calme d'une figure angélique qui dort, ou frémir au tourbillon d'un combat. Aux plaisirs sensuels de la peinture viennent concourir ensuite l'attention poussée jusqu'à l'analyse, l'amour de posséder et la vanité sous toutes ses formes.
La sculpture nous donne de nombreux plaisirs semblables à ceux de la peinture, mais dont les sensations du coloris sont à peu près exclues. Ici, le plaisir est plus effectif et moins intellectuel. Gomme on n'a plus des traits, mais des formes, l'imagination se repose devant des images qui ressemblent aux vrais objets.
L'architecture, la ciselure et tous les arts d'imitation nous donnent des plaisirs semblables. En général, le plaisir est d'autant plus grand que nous avons plus d'aptitude à l'art. Le profane voit, l'amateur regarde, l'artiste s'assimile, s'identifie au chef-d'œuvre. Ganova, contemplant la
Vénus de Médicis, devait frémir de volupté; tandis que Davy, après avoir traversé un musée célèbre, ne s'arrêtait devant une statue que pour dire : < Quel beau morceau de carbonate de chaux ! »
Le miroir plan réfléchit l'image des corps dans leur grandeur naturelle, et peut nous divertir par la nouveauté des sensations que nous en recevons; plus encore, parce qu'il réfléchit notre image, l'objet qui nous intéresse le plus. En ce cas, le plaisir provient entièrement d'un sentiment et le miroir reflète, avec nos traits, notre vanité et notre égoïsme. Ges joies sont très innocentes et on les pardonne volontiers à la femme qui passe sa matinée enfermée dans son cabinet de toilette occupée à se faire belle.
Les plaisirs de la vue ont une très large part dans tous les jeux et dans une foule de divertissements très complexes, que nous étudierons ailleurs. Le bal, le théâtre, la chasse, la pêche, tous les spectacles grands et petits, sont autant de fêtes pour la vue, qui ouvrent à l'homme un immense horizon de plaisirs, dont les limites sont inconnues. L'art n'a pas encore épuisé toutes les combinaisons des éléments connus déjà, de même que le génie humain n'a pas planté les colonnes d'Hercule de l'univers. Que, demain, l'on fasse faire à l'optique un pas égal à celui que lui fit faire Galilée et nous verrons s'ouvrir des mines infinies de plaisirs nouveaux. Les œuvres les plus modernes de microscopie et d'astronomie vieilliront d'un siècle en un jour, mais l'homme sera content de lui-même. Ainsi, il arrive que les matériaux recueillis par nos pères dans l'ordre le plus soigneux, sont renversés par nos fils et que, sur les ruines de l'insatiable science, se succèdent éternellement la truelle du maçon qui bâtit et le pic impitoyable du démolisseur.