CHAPITRE XVIII
Des plaisirs de rivresse et de leur influence sur la santé des indiTidns et snr les progrès de la civilisation.
Certes, il serait difficile de déterminer avec quelque précision le nombre des hommes qui, sur la surface du globe, s'adonnent à l'ivresse. Il le serait bien plus encore de trouver une race ou un pays qui en ignorent les plaisirs. Le riche Anglais combat le spleen avec les vins exquis do Porto et de Xerez, qu'il a fait voyager aux Indes pour en perfectionner l'arôme. L'habitant de Kamtchatka avale un morceau de champignon (Amanita mitscaria), passe une nuit de délire et, le lendemain, boit son urine narcotisée pour prolonger son plaisir. Le descendant des Incas boit la chicha, où nage l'huile grasse du frumentone, qui a été mâché par des bouches sales afin d'amener la fermentation de cette singulière et saine boisson. Le Tartare s'enivre avec le kanyangtsyen (1) ou avec son koumiss bien-aimé. En Orient, on mange, on boit et on fume l'opium; en Bolivie et au Pérou, on mâche la coca. Si, dans des pays éloignés, vous trouvez encore une tribu si sauvage qu'elle ne connaisse ni boisson alcoolique ni poison narcotique, rassurez-vous : demain la civilisation
(1) Chair d'agneau fermentée avec du riz et d'autres végétaux.
lui portera l'alcool sous toutes ses formes et avec toutes ses conséquences.
Devant ces faits, le sceptique secoue la tête et se dit que rhomme vit essentiellement, exclusivement pour jouir, cherche dans les substances enivrantes de faciles plaisirs, et qu'il serait oiseux de résister. Le moraliste fronce les sourcils; il rappelle le péché originel et maudit l'homme pétri d'iniquités et de corruption. Le philosophe ne rit ni ne maudit, mais étudie dans la nature humaine les causes premières des vices et des vertus, persuadé qu'il est que les règles pratiques, pour être utiles, doivent s'appuyer sur la connaissance sans préjugés de la pâte dont nous sommes faits.
L'homme a fait fermenter le jus du raisin et a recueilli les gouteletttes que distillent les capsules du pavot, sous l'empire de ce même instinct qui lui a fait trouver le quinquina dans les bois des Cordillères et la perle au fond des mers. Si, par hasard, il apprit à s'enivrer, il transmit, avec son sang, ce vice nouveau à sa postérité. Il le fit par ce droit naturel d'hérédité, qui veut que le bien et le mal passent d'une génération à la suivante, comme une monnaie qui peut changer de valeur et de forme, mais circule toujours sans arrêt, de main en main.
L'ivresse est un délire passager ou une exaltation d'une ou plusieurs facultés de l'axe cérébro-spinal, produite par l'introduction dans l'organisme d'une substance quelconque. Toutes les substances enivrantes produisent sur nous quelques effets communs, qui nous donnent des plaisirs communs. Celui qui sert de trame, dirai-je, à tous les autres, c'est la sensation exagérée de vivre qui préside aux autres sensations et presque toujours les domine. Dans les premières phases de Fivresse, nous avons conscience d'une vie plus pleine, plus sensible; nous obtenons artificielle-
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ment cet état de bien-être dont on jouit sous la double influence d'une santé vigoureuse et d'une passion exhilarante. Plus avant, maintes facultés, comme celles de sentir, de penser, de se remuer, sont plus ou moins exaltées. De l'état de calme et d'apathie où elles se trouvent, elles passent à une surexcitation qui peut varier de degré et de nature, mais qui est toujours une activité fébrile. Aux premiers degrés de l'ivresse, nous percevons le spectacle de la vie accélérée où sont portées nos facultés; mais, plus tard, l'exaltation désordonnée et excessive de quelques plaisirs entraîne la raison dans le tourbillon de l'anarchie et nous jouissons d'un frémissement confus, d'un vrai dithyrambe dans lequel tous les éléments du bien et du mal, après avoir rompu leurs digues, viennent se donner la main pour s'abandonner à la licence d'une bacchanale éhontée.
Un autre caractère général des plaisirs de l'ivresse qui en constitue la physionomie propre, c'est qu'elle inonde les vastes domaines de l'esprit et du cœur, de façon à en chasser les soucis importuns, les angoisses de l'avenir, les remords du passé. La confusion et l'enchevêtrement des éléments intellectuels de tout genre, la hâte des pensées qui courent au télégraphe de la parole, forment un tel tourbillon que la conscience a peine à suffire au présent, et oublie le passé et l'avenir. De même, la poussière que soulève une danse tumultueuse ne laisse plus apercevoir les objets qui nous entourent et nous prive de la vue des têtes blondes et frisées où notre regard se reposait.
L'histoire de l'ivresse, considérée aux points de vue de la philosophie, de l'hygiène et de la morale, reste encore à écrire. Je ne fais que tracer quelques lignes, pour montrer que l'on pourrait élever un monument là où je dresse une modeste étude. En tout cas, celui qui voudra nous donner
l'histoire naturelle de l'ivresse devra la diviser en : alcoolique^ narcotique et caféique.
Les alcooliques fermentes et distillés commencent par donner une caresse au sens du goût avant de pénétrer dans notre organisme et, en cela, consiste une grande partie de leur valeur. Entrés dans l'estomac, ils sont facilement absorbés par le courant circulatoire. Celui-ci les porte rapidement aux centres nerveux et distribue dans tout le réseau sensible de notre corps leur principe enivrant, qui est l'alcool. Un sentiment de vigueur et de bien-être, en un mot une exagération de la vie nous avertit de cette bienfaisante absorption, et nous sommes au seuil de plaisirs plus grands. Si la dose alcoolique augmente, l'hyperesthésie générale s'accroît d'autant et se révèle par une physionomie particulière où se lisent l'hilarité et la gaieté. Nous commençons à parler davantage, à découvrir des rapports plus délicats et plus féconds entre les objets qui nous approchent, à juger les questions sociales sous un autre angle de perspective. Nous devenons optimistes, comme le sont d'ordinaire les hommes de bonne constitution physique et morale. A ce moment-là, nous éprouvons déjà une modification dans notre labeur intellectuel et, plus encore, dans notre caractère. Le besoin de communiquer aux autres nos propres pensées, le vaet-vient des idées et des images, nous rendent plus expansifs. Je parle toujours de la règle et jamais des exceptions; je sais que certains, sous l'influence du vin, deviennent tristes, moroses, hargneux. Ces infortunés sont rares, et je me méfie beaucoup du bon état physiologique de leur constitution cérébro-spinale. Le fait général, observé de tous les temps, est que l'alcool rend plus généreux et plus apte aux affections du cœur.
Si, de gris^ vous devenez iwe^ les muscles, qui d'abord
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tendaient à se mouvoir avec une excessive agilité, maintenant vacillent et vous refusent leur office. Vos sens, s'obscurcissant de plus en plus, vous isolent du monde extérieur et, plongé dans le tumultueux délire des pensées, vous ne vivez que par vous seul; le plaisir de vous sentir, pour un instant, un autre homme est obscurci bien vite par la torpeur qui vous ferme les portes du monde extérieur ou du sanctuaire de Tintelligence, tellement que vous perdez la conscience de la vie. Aux dernières périodes de l'ivresse, la volonté lutte longtemps contre les nuages noirs qui tendent à couvrir tous les côtés de notre horizon intellectuel, et la torpeur est brisée par les rapides éclairs d'un délire scintillant, comme une nuit d'orage par les éclairs; mais cet état est presque toujours coupable et rebutant, en tant qu'agonie de la pensée et de la dignité humaines. Il ne plaît qu'à l'homme aux instincts grossiers, ou à celui en qui l'abus de la vie a éteint les nobles facultés qu'il tenait de la nature.
L'ivresse narcotique est de caractère bien différent. Elle varie d'ailleurs avec les substances qui l'amènent, mais est toujours féconde en plaisirs incommensurables, terribles, périlleux. La force de l'habitude peut seule rendre agréable l'amertume nauséeuse de l'opium, ou la saveur vireuse de la coca. Aussi les plaisirs du goût y sont-ils beaucoup moindres que dans l'ivresse alcoolique. L'absorption de ces substances est lente, et ce n'est qu'après un certain temps que vous commencez à voir un voile d'une extrême ténuité s'interposer entre vous et le monde extérieur : vous ne voyez que comme l'on voit la flamme à travers l'albâtre; vous ne touchez que comme l'on toucherait du verre avec un gant de toile d'araignée ; vous ne pensez que comme l'on pense au début du sommeil dans une sieste des tropiques. La première période du narco-
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tisme est formée essentiellement de la conscience d'être, portée à son maximum de perfection et enveloppée d'un manteau de calme imperturbable. C'est le kief des Orientaux, c'est une flamme qui se sent brûler à l'abri du vent (1).
L'homme narcotisé est optimiste comme celui qui est gris; les soucis ennuyeux de la vie sociale ne peuvent pénétrer d'une ligne la couche compacte de bonheur qui le renferme en elle. Il n'a besoin ni d'agir, ni d'exprimer son plaisir; au contraire, il s'immobilise de plus en plus, à mesure que le kief se perfectionne. Je me rappellerai toujours que, sous l'influence de la coca, j'ai pu rester plusieurs heures dans une immobilité absolue, sans bouger un seul muscle, sans ouvrir les yeux et sans dormir, me sentant hors d'état de rien désirer qui fût préférable à cette situation (2).
Dès que nous augmentons la dose de narcotique, des hallucinations viennent devant nos yeux. Elles constituent les plaisirs les plus intenses. Il n'est pas d'imagination si hardie, de pinceau si agile qui puisse inventer ou dépeindre les mille images qui, du chaos gris et informe de nos yeux fermés, viennent devant nous et se succèdent tantôt avec la rapidité d'un panorama mû par la vapeur, tantôt avec la cohue d'une main invisible qui changerait les verres de la lanterne magique.
Mettez dans un kaléidoscope les scènes les plus grandioses de la nature et les inventions les plus grotesques de la caricature; les personnages historiques les plus sévères et les insectes les plus bizarres ; les couleurs les plus vives de l'arc-en-ciel et les teintes les plus variées des mosaïstes
(1) Proverbe oriental.
(2) Mantegazza. Sur les vertus hygiéniques et médicinales de la coca et sur les aliments nerveux en généi^al.
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romains; les fleurs les plus exquises et les monstres fabuleux; en somme, tous les éléments bons ou mauvais, grands ou microscopiques, de la création; animez l'instrument avec les lois d'une esthétique nouvelle, hardie, folle, et vous aurez une pâle idée des fantasmagories de l'opium ou de la coca. Je les ai éprouvées toutes les deux et je jure que je n'ai jamais éprouvé un plaisir équivalent, supposé même qu'il en pût exister un. Ce n'est qu'après un voyage dans ces régions mystérieuses qui séparent le néant de la création la plus fulgurante de lumière et de forme, après avoir eu peur de mourir ou d'être déjà mort, tant la volupté était immense, que l'on peut comprendre comment une mère de famille, vertueuse et sage, qui avait appris à connaître la coca à Salta (République Argentine), abandonne toutes les affections, toutes les habitudes de la famille et aille s'enterrer dans une pauvre maison de paysans pour se vouer aux délices mystérieuses de la feuille bolivienne. Alors, seulement, on peut s'expliquer que des ouvriers chinois, à qui l'on avait refusé la ration d'opium habituelle, soient allés se jeter à la mer. C'est alors seulement que l'on comprend ces mots : enchained^ fettered, enslaved, avec lesquels les Anglais dépeignent les mangeurs d'opium (1).
Il est évident qu'une portion considérable de vie doit se dépenser dans ces hallucinations, qui durent peu de temps. Quand on a dans la bouche de la coca, il faut avaler deux ou trois gorgées de suc pour les faire reparaître. Un coquero peut, à volonté, interrompre ou renouveler, de cette façon, le splendide spectacle qui l'enivre, et le couper par des intervalles de kief^ qui serviront d'ombre au ta^ bleau»
(1) Cf. Quinoey. Confession of an English opium^eater.
Les plus intrépides fanatiques des narcotiques ne se contentent pas des calmes béatitudes ni des hallucinations si diverses; faisant un pas encore, ils arrivent au délire. Il est terrible. Qu^on Tait ressenti ou qu'on Tait observé chez autrui, il fait peur, tellement il est le renversement de tout l'homme physique et moral. Quand il provient de la coca, la perception reste en éveil et, en nous donnant une fidèle image de la bourrasque de tout notre moi, elle redouble, elle centuple la jouissance.
Les caféiques, c'est-à-dire le café, le thé, le guarana (1), le chocolat, le maté (2) et d'autres substances moins connues, produisent rarement une ivresse spéciale. Elle ne peut être éprouvée que par des personnes d'une exquise sensibilité et si ces boissons sont prises à haute dose. En ce cas, l'on ressent une sensation agréable d'éréthisme convulsif, on rit sans motif, on s'agite fréquemment et on dépense, par mille bizarreries, l'excès de sensibilité qui nous envahit en étincelles ou en ondes brisées. C'est là la forme commune de l'ivresse caféique que j'ai éprouvée deux fois : la première, après avoir bu cinq tasses de café très fort; la seconde, en prenant, en Amérique, un bol du meilleur chocolat de la côte péruvienne. Tout le monde ressent l'effet du café : très peu savent distinguer et définir les divers degrés de bien-être qu'il produit; mais un des plus grands plaisirs vient de l'exaltation rapide et passagère de la sensibilité et de la pensée, exaltation qui varie depuis la simple perception d'un plaisir vague jusqu'à des accès d'éréthisme convulsif.
L'ivresse alcoolique n'est physiologique que dans ses premiers degrés. Depuis Platon qui disait que le vin remplit l'homme de courage, à Pline qui écrivait : vino alun-
(1) Paulinia iorbilii, (N. d. T.)
(2) Ilex paraguagensU, (N. d. T.)
tur sanguis calorqiie hominum, les philosophes et les poètes, à moins qu'ils ne fussent hypocondriaques ou malades, ont tous chanté de leur mieux les précieuses qualités du jus de la treille. Je puis lever les scrupules que l'on conserve à cet égard en citant saint Jean Chrysostome qui, d'un trait net et sûr, a séparé le domaine physiologique de celui de la pathologie, en écrivant : Vinum Dei^ ehrietas opus diaholi est.
Dans la vie de l'individu, les alcooliques pris avec modération fortifient le corps. Ce sont des aliments nerveux et respiratoires; ils aident notre faiblesse morale, nous permettent de lutter contre les douleurs des sentiments, dont ils peuvent être, jusqu'à un certain point, le contrepoison.
Dans la vie des peuples, ces boissons contribuent à la cimentation des individus dans la mosaïque sociale; elles rapprochent les distances, rappellent les absents, elles développent une force physique et morale qu'il est impossible de chiffrer, mais qui n'en est pas moins un facteur puissant dans la civilisation. Une société d'homme abstèmes, toutes choses égales, doit être plus froide, plus penseuse, plus prudente, mais aussi plus égoïste et plus défiante que celle qui couronne ses collines de pampres festonnants.
L'ivresse alcoolique est toujours coupable dans ses derniers degrés; elle abrutit les individus et rabaisse la société; elle ne peut être associée à des sentiments délicats, à de bonnes mœurs et à un haut développement social. Beaucoup de races d'Indiens du Sud-Amérique sont près de disparaître, quelques-unes ont déjà disparu, parce que, du contact de la civilisation européenne, elles n'ont tiré d'autre profit que l'usage des alcooliques. En s'y adonnant, avec la violence effrénée de l'instinct sauvage et sous
les rayons des tropiques, elles dépensent misérablement la trame de leur vie.
L'ivresse alcoolique est plus périlleuse chez les enfants, la femme et l'homme sauvage.
L'usage des narcotiques, dans le seul but du plaisir, est fort dangereux, et celui-là seul qui a une volonté de fer peut l'essayer sans glisser sur l'irrésistible pente du vice. Ils nous donnent des plaisirs immenses, trop faciles pour tous. Celui qui en a abusé une fois est chaque jour plus faible pour résister. La raison, s'obscurcissant, lui rend indifférents les autres plaisirs, et l'ivresse narcotique devient d'autant plus voluptueuse qu'elle est répétée. Il suffît d'éprouver une seule fois l'hallucination narcotique pour comprendre qu'une partie de l'humanité abuse de l'opium, du haschisch et de la coca.
L'usage seul de l'opium n'est pas plus dangereux que celui des alcooliques et nous devrions, à cet égard, nous débarrasser d'un préjugé^ qui nous vient des narrations peu fidèles des voyageurs. Ce n'est pas ici le lieu de faire de la médecine, mais j'appuie mon opinion sur mes expériences et sur les observations de plusieurs amis qui ont vécu de longues années en Chine.
L'ivresse narcotique est spécialement dangereuse pour les enfants, les hommes robustes et sanguins, surtout pour ceux qui tiennent de l'hérédité une prédisposition à l'apoplexie ou aux affections mentales.
L'ivresse caféique, si chère aux hommes d'une sensibilité exquise et d'une vive intelligence, n'est nuisible que dans de rares cas. Elle le serait, par exemple, à des ultra* nerveux vivant dans des pays très élevés ou très secs, comme dans les provinces septentrionales de la Confédération Argentine, Potosi, Chuquisaca et la partie hïiut^ de la Bolivie.
Si Ton me permettait de terminer ces observations physiologiques par une brève morale, je dirais de ne jamais craindre l'ivresse caféique, de ne pas dépasser la première période de l'ivresse alcoolique et de ne jamais essayer les terribles joies des narcotiques, à moins que ce ne soit comme contre poison à d'atroces douleurs morales.