CHAPITRE I Physiologie générale des plaisirs du sentiment
Les plaisirs les plus voluptueux ou les plus délicats des sens peuvent faire délirer de joie pendant quelques instants, marquant çà et là notre chemin de points splendides; mais ils ne peuvent jamais étendre leur influence bienfaisante sur toute la vie, ni constituer, à eux seuls, notre bonheur. On peut réunir, dans le plus heureux accord, tous les plaisirs des sens, en former une sublime orgie, mais elle ne durera que quelques heures «et, sur l'étoffe de notre vie, n'apparaîtra guère plus visible qu'une splendide pierre précieuse qui y serait cousue. Un seul sentiment peut, au contraire, répandre autour de lui tant d'harmonieuses délices qu'il fasse douce toute la vie et qu'il nous rende heureux. Les plaisirs sensuels les plus tempétueux peuvent agiter leurs grelots sonores, mais ils doivent se taire devant la lueur pure d'un sentiment qui les éclipse. Ils ne' peuvent
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combattre la destinée malheureuse, ni résister aux douleurs physiques; le sentiment peut nous faire sourire sur réchafaud ou dans les affres de la mort, en nous portant à l'apogée de la dignité humaine. Les plaisirs des sens sont des étincelles qui traversent l'atmosphère de la vie et s'éteignent, ne laissant après elles qu'une pincée de cendres. La joie du sentiment est un parfum harmonieux sans formes et sans limites, qui rayonne dans de mystérieuses ondulations.
Le sentiment est une fleur si délicate, si délicieuse, que l'homme le plus intrépide à l'analyse doit craindre de porter le couteau homicide sur ses pétales embaumés; c'est une fleur qui crott dans la tiède atmosphère du cœur, et qui ne résiste pas à la brise gelée de la froide intelligence. Qui veut l'arracher pour l'étudier n'a plus entre les doigts qu'une tige courbée, quelques feuilles sèches, un cadavre informe. La science inexorable, elle-même, qui divise tout pour chercher entre les fibres séparées le secret de la vie, est contrainte à respecter le sentiment comme une chose sainte. Elle doit se contenter de mettre sa main sur son cœur pour en sentir les lentes et délicieuses palpitations, et de regarder dans ses yeux la sublimité qui l'anime. Elle peut arriver, si l'on veut, jusqu'à ce sacrilège de prendre sa mesure, de le mettre sur la balance, d'e^n déterminer la température. Gare à qui voudrait aller plus avant! L'œuvre de profanation accomplie, il trouverait éteinte sa propre vie morale, comme l'anatomiste qui aurait voulu s'étudier lui-môme en plongeant le fer dans ses entrailles. Si, s'oubliant, il rendait l'âme dans un effroyable sourire, l'humanité tout entière ne lui pardonnerait jamais cette profanation impie, et disperserait ses cendres avec horreur. Beaucoup de grands hommes ont fkit briller devant leurs contemporains le fer glacé de
l'analyse, mais aucun n'osa se servir de cette arme sacri* lège contre le sentiment. Il ne l'aurait pu sans être maudit.
Si je ne puis, si je ne dois pas analyser le sentiment, je tâcherai d'en donner une image, en traçant quelques lignes qui puissent servir de guide dans l'étude des plaisirs de ce nouveau monde moral.
Dans tous les plaisirs que nous avons étudiés jusqu'ici, si nous n'avons pu déterminer l'essence de la sensation qui les constitue, nous avons, du moins, toujours suivi le phénomène depuis son origine jusqu'à sa manifestation extérieure; nous avons toujours su où nous nous trouvions. Ici, au contraire, nous sommes sur un terrain indéterminé et nous devons étudier une force sans connaître l'organe qui l'engendre. Dans les sens, le plaisir naît des nerfs sensoriaux et le cerveau ne concourt que par ses éléments intellectuels à la transformation d'une impression en sensation. Pour les sentiments, le plaisir naît dans ces mystérieuses régions dont aucun philosophe n'a pu tracer la carte; dans un champ où les efforts généreux des spiritualistes, comme les audacieuses hypothèses des matérialistes, n'ont jamais pu frayer un sentier; là où l'on écrira toujours : Régions inconnues. Quoi qu'il en soit, il est évident que le système des nerfs ganglionnaires forme une part intégrante et nécessaire du sentiment. Aucune raison scientifique ne nous l'apprend, mais l'humanité entière le sait. L'homme qui aime ou qui hait n'éprouve aucune sensation dans le cerveau. Après un accès de violente colère, il ne sent pas de lassitude dans son corps, mais ses entrailles sont bouleversées et il éprouve une vraie souffrance au cœur. D'autre part, les vérités les plus grandioses sont souvent cachées dans le squelette des langues,, et le mot qui désigne le viscère circulatoire a été, par toutes, adopté comme synonyme du sentiment. Quel rôle spécial lui est
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dévolu, nous l'ignorons! Il est probable que la première origine du sentiment réside dans le cerveau, qui reflète son action par le réseau ganglionnaire. Du reste, notre ignorance est telle qu'elle nous défend même une hypothèse vraisemblable.
Notre propre conscience, ce grand professeur de philosophie physiologique^ nous apprend la différence entre une sensation, un sentiment et une idée. Dans la première, nous suivons les pas du phénomène; si, par la pensée, nous voulons nous en faire une idée abstraite, nous nous la figurons comme un échange mystérieux entre le monde extérieur et notre conscience, comme une correspondance qui nous met en rapport avec ce qui nous entoure. Si, au contraire, nous cherchons à concevoir le sentiment, à découvrir le caractère commun à tous les sentiments, nous sentons que cette force émane de nous et tend à s'épancher au dehors, comme pour rendre le salut que le monde extérieur nous a envoyé au moyen des sens. Tandis que la sensation est une décharge ou un courant formé de séries non interrompues d'étincelles, le sentiment est une émanation indéfmissable et indéfinie, qui, de notre moi, se répand au dehors emportant avec elle une force latente, qui reste indéterminée jusqu'à ce que l'intelligence vienne la formuler et la limiter. Lorsque cette nuée morale s'élève en nous, nous en avons conscience, et nous éprouvons ainsi une vraie sensation interne qui nous émeut d'une façon particulière et dont les éléments proviennent d'actions intellectuelles très élémentaires. On pourrait dire, à ce sujet, pour fixer les idées, que le sentiment est une sensation secondaire et d'un ordre supérieur, qui est à la sensation des sens ce que le courant électrique d'induction est au simple courant. De toutes façons, notre conscience perçoit les plus petites gradations d'intensité et
de nature des émanations afTectives. C'est ce qui fait, par exemple, qu'il existe une infinité de divers sentiments de haine et d'amour, et que les différences entre les divers degrés d'orgueil sont immenses. Une autre différence essentielle entre les sensations et les sentiments consiste en ceci que, tandis que les premières peuvent s'associer, mais non pas se superposer ni se confondre, les seconds, venant de plus loin, se joignent souvent, s'éludant et se modifiant. Par exemple, si nous voyons une belle fleur en même temps que de bonne musique arrive à notre oreille, les deux sensations agréables sont coexistantes, mais ne se confondent pas; au contraire, si nous regardons avec tendresse un enfant, et qu'en même temps nous nous sentions caressés par un éloge qui nous charme, nous ressentons un seul plaisir complexe, auquel concourent deux sentiments divers qui, se modifiant réciproquement, produisent une résultante unique.
Le phénomène le plus simple du sentiment est l'émanation vague qui succède en nous à une sensation, mais cela ne constitue pas tout le sentiment. Le courant mystérieux qui sort de nous cherche un point d'appui ou un miroir dans lequel il puisse se réfléchir, et, s'il le trouve, revient à notre conscience, modifié dans son essence ou dans sa forme, y produire une sensation intense plus complexe. Ainsi, il nous suffit de voir souffrir un homme pour ressentir un mouvement affectueux de compassion qui, tendant à s'évader hors de nous, se révèle de la façon la plus claire, par un regard, qui interprète ce sentiment que nous ressentons. Si ce mouvement affectueux met en jeu notre faculté primitive de bienveillance, nous ressentons un des plaisirs les plus simples du sentiment; mais si notre regard pénètre dans le cœur du malheureux, s'il en est compris, alors notre aspiration affectueuse se reflète, nous revient
accompagnée d'un élément nouveau qui l'élève à une perfection plus grande, et nous éprouvons le plaisir d'être compris. Tantôt, cette réflexion morale renvoie le sentiment à la place même d'où il émanait et, en ce cas, il ne change pas de nature et ne fait qu'augmenter d'intensité; tantôt, au contraire, en nous revenant, l'émanation morale ravive un autre sentiment, qui est tout à coup mis en jeu. Ainsi quand, pleins d'amitié, nous courons nous jeter dans les bras d'un ami, et qu'au lieu de nous sentir étreints d'une chaleureuse accolade, nous nous voyons repoussés et moqués, le sentiment bienveillant qui nous revient blesse directement l'amour-propre, et celui-ci, entrant en action tout à coup, souffre et anéantit le premier sentiment qui s'était d'abord manifesté. De la même façon qu'en irritant un nerf sensoriel, on produit une action musculaire réflexe, ainsi certains sentiments, mis en jeu, excitent, par leur réaction, d'autres sentiments.
L'histoire du sentiment consiste en une série compliquée de réflexions morales, auxquelles viennent souvent s'associer des éléments intellectuels, et cela fait que des idées peuvent engendrer des sentiments et vice versa. Aux cas les plus simples, l'émanation vient de nous et, s' adressant soit à nous-mêmes, soit à des objets inanimés, se reflète encore en nous et nous sommes, donc, seuls actifs. Dans les sentiments plus complexes, il entre au moins deux hommes, se renvoyant réciproquement leurs sentiments. Ceux-ci se détruisent en s'associant de mille façons, forment l'histoire des joies et des douleurs sentimentales. Sous cet aspect, les sentiments paraissent de vrais sens du cœur qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur moral; ce sont des forces primitives qui, mises en action, peuvent réveiller en même temps les plus sublimes facultés de l'esprit.
Les plaisirs du sentiment peuvent se diviser en deux grandes classes. Les premiers viennent du simple exercice d'une faculté physiologique, et sont indépendants de la modification que subira le sentiment en étant réfléchi en nous. Ces plaisirs appartiennent à peu près tous aux sentiments simples, qui se rapportent à des objets matériels ou à nous-mêmes. Ainsi, l'homme qui se chérit ou regarde affectueusement un objet qu'il aime, ressent un plaisir où n'entre le sentiment d'aucun autre homme. Les plaisirs de la dernière classe sont les plus complets et les plus nombreux et proviennent toujours de la participation de deux personnes, de l'association de leurs sentiments similaires ou connexes. Le sentiment qui émane d'une âme inspirée se répand à l'intérieur, cherchant une atmosphère qui se l'assimile. Tant que le sentiment est seul, il reste sans forme, sans couleur, sans vie; si, au contraire, il vient en contact avec un de ses frères, il semble frémir de joie, et, en se liant à lui, forme un concert qui, revenant aux deux cœurs qui lui sont engendrés, les fait vibrer d'une mystérieuse volupté. Il se passe alors pour le sentiment ce qui arrive pour la lumière, qui ne prend forme et ne montre les trésors de sa puissance que si elle trouve un corps qui l'absorbe et la reflète. Elle traverse les espaces sans limites du vide, et les laisse obscurs et glacés. Trouvet-elle la pointe d'une aiguille, elle s'y arrête, s'y joue et répand la vie qu'elle cachait en son sein fécond. Cette image de la lumière peut servir aussi à dépeindre certains mystères du sentiment. De même que certains corps, dans la nature, engendrent la lumière et n'en reçoivent jamais, de même certains cœurs, débordant d'affections, ne font toute la vie qu'épandre autour d'eux les harmonies de leurs sentiments, sans jamais vibrer d'un sentiment qui leur vienne du dehors. La faible lueur qui leur arrive des âmes sœurs
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est trop faible pour traverser l'auréole qui les entoure; elles vivent de la lumière qu'elles émanent, comme les soleils qui guident les planètes (fans les immensités du ciel. D'autres hommes, au contraire, à l'égal des corps obscurs, ne font qu'absorber la lumière qui provient des autres cœurs, sans en jamais réfléchir un seul rayon. Semblables aux planètes, ils se réchauffent et s'éclairent aux soleils du sentiment qui, incapables de haine ou de mépris, continuent leur cours calme et résigné, laissant tomber sur eux une lumineuse rosée de larmes. Eux aussi, en effet, pleurent de ne jamais trouver d'autres soleils pour leur renvoyer une bienfaisante lumière, qui arrive à leur cœur obligé de vivre dans une triste solitude. L'éternelle histoire de l'égoïsme et de la charité peut toute se dépeindre avec les lois de l'optique. Les cœurs humains peuvent se diviser en quatre groupes, c'est-à-dire les blancs qui reflètent toujours, les noirs qui absorbent sans cesse, les translucides que la lumière traverse, les gris qui absorbent et reflètent. Ces derniers sont les plus nombreux. Dans les deux étapes primitives des plaisirs du sentiment, on peut faire encore une section artificielle et reconnaître encore deux genres de joies. Les premières se goûtent dans l'accomplissement d'une action dictée par le sentiment, lequel a ses besoins, comme toutes les autres facultés sensuelles ou intellectuelles. Les secondes se ressentent à voir en jeu le sentiment d'autrui. De cette façon, un seul sentiment peut produire quatre plaisirs de forme différente, mais qui portent tous les quatre le contact de leur origine commune. En voici un exemple : la conscience de savoir faire le bien nous charme, et, en ce cas, nous jouissons de l'émanation qui sort de nous, indistincte et sans formes. Si nous épanchons notre sentiment en un regard compatissant, nous ressentons un plaisir plus com*
plexe, dans lequel s'associe, de plus, le reflet d'un autre cœur qui bat avec le nôtre. Si nous assistons à une action généreuse^ nous nous sentons doucement émus et le môme sentiment s'exerce d'une autre façon. Enfin si, par le sacrifice de nous-mêmes, nous essuyons des pleurs, en consolant ou en secourant un de nos fsères, nous nous sentons complètement satisfaits et nous jouissons du plaisir d'un sentiment mis en œuvre. Tous ces bons sentiments, qui nous donnent des plaisirs physiologiques, nous ouvrent quatre sources de joies; si une d'elles s'épuise, nous devons aussitôt penser que le sentiment qui nous anime est impur ou qu'il est, en partie, détruit par quelque sentiment pathologique. Ce n'est que dans les cas les plus rebutants de pathologie morale, qu'un sentiment morbide peut nous donner les quatre variétés de plaisir. Dans les conditions ordinaires, l'homme peut se complaire à faire le mal, mais, bien rarement, il est content de se sentir méchant et plus rarement encore il aime à voir faire une mauvaise action. Ce fait psychologique est consolant; il nous prouve que le mal n'est pas une condition nécessaire à la vie morale de l'homme, mais une vraie maladie, un véritable avortement, incomplet et monstrueux en ses parties.
Les régions du sentiment ont des limites bien nettes et sont bien distinctes des royaumes voisins du sens et de l'intellect, malgré le nombre infini de routes qui mettent ces diverses contrées en communication. La conscience de toute l'humanité a inscrit dans ce mot le mot du cœur; le pèlerin qui, des froides régions de l'esprit ou des plaisirs équivoques des sens, passe à la zone torride des sentiments, distingue vite sous quel climat il se trouve. Si, cependant, ces trois pays ont des limites naturelles qui se jouent des bouleversements politiques, leurs provinces sont peu distinctes et, sur ce cadre immense, les philosophes ont
fait et refait mille cartes géographiques, sans qu'on en ait jamais adopté une seule. Je ne prétends pas refaire répreuve; il me suffira de me diriger, avec la boussole de la conscieifce, à travers ce pays mystérieux, à peu près inconnu. J'irai d'un point cardinal à l'autre, sans laisser inexploré un pied de terrain. Je commencerai par les plaisirs les plus simples, pour arriver aux plus complexes, des sentiments du moi à ceux du toi^ tâchant de suivre l'ordre naturel. Je chercherai, en un mot, à parcourir, en peu de pages, l'immense chemin qui va de l'affection de nous-mêmes à la joie du martyr, de l'égoïsme au sacrifice. Je m'arrêterai peu à la pathologie du cœur, craignant de soulever des questions trop délicates, trop périlleuses. Le jeune homme peut audacieusement porter la lumière de la vérité dans le royaume ténébreux du mal; seul, l'homme vieilli par l'expérience peut regarder au microscope la structure des plaies morales. Il peut seul en écrire la douloureuse histoire.
CHAPITRE II Des plaisirs physiologiques issns de l'amonr de nons-mêmes.
Le sentiment le plus simple, le plus élémentaire, est celui qui nous pousse à nous aimer nous-mêmes, à nous défendre du mal et à nous procurer le plaisir. Il porte une infinité de noms, mais il est toujours une faculté primitive qui préexiste à tout raisonnement, qui entre en jeu dès que l'enfant est sorti du sein maternel, et peut-être même avant; qui ne cesse qu'au dernier soupir de faire entendre sa voix, même au martyr qui sourit entre les flammes d'un bûcher. L'exercice, ou mieux, la satisfaction de ce sentiment produit un plaisir dont nous n'avons conscience que lorsqu'il atteint un certain degré.
C'est un des plaisirs dont la définition est la plus difficile, car il natt d'un sentiment qui, dans ses petits degrés, est très indéterminé. Au premier âge, l'on est incapable de réflexion et la conscience est peu analytique; aussi* nous ne nous apercevons pas que nous nous aimons et, par conséquent, nous ne ressentons pas ce plaisir. Dans la jeunesse, les sentiments du moi sont étouffés par la voix impérieuse des sentiments qui débordent d'un cœur passionné et qui nous portent hors de nous-mêmes. Ce n'est que plus tard, quand les tempêtes du cœur ont cessé, qu'à
travers ses eaux qui s'apaisent, notre conscience aperçoit, dans le fond, un sentiment qui fait toujours partie intégrante de tous nos actes moraux, qui, plus d'une fois, calma ou souleva des orages, mais que nous n'avions jamais pu voir. Ce n'est qu'alors que l'homme a le calme suffisant pour pouvoir goûter un plaisir, qui n'est évidemment pas morbide dans ses premiers degrés.
Le plaisir qui natt de l'amour de nous-mêmes nous offre, comme toutes les joies, un phénomène de réflexion, dans lequel, à la vérité, le chemin parcouru, depuis le départ jusqu'au retour, est de brève durée. De tous les points sensibles du corps partent de nombreuses impressions; parvenues à notre conscience, elles s'unissent dans la sensation complexe de l'existence; celle-ci éveille le sentiment d'affection pour nous-mêmes, qui se reflète, calme et doux, dans les sensations qui l'ont produit. Si l'on voulait représenter ce plaisir par une image, il faudrait mettre d'un côté le miroir de la conscience, qui réfléchit l'image de la vie et, ^e l'autre, le sentiment qui la contemple et s'y complaît. Mais cette figure est bien pâle, bien vague; aussi, ne la voit-on plus dès que le voile flottant de notre conscience s'épaissit. A la vérité, l'image de la vie ne disparaît jamais, et forme le fond sur lequel viennent se passer toutes les scènes du sentiment.
Cette joie tend à nous concentrer en nous-mêmes, comme si elle était si tiède, si calme, que le moindre mouvement pût nous l'enlever. C'est pour cela qu'un homme qtiî jouit de l'amour de soi reste replié sur lui-même et sourit à peine» Si ses traits expriment une joie plus vive, ou s'il s'arrête un moment de trop à se regarder dans le lac paisible de sa propre conscience, tout réjoui de son image affectueuse^ il devient 'égoïste et son plaisir coupablc;
Nous avons là un des exemples les plus délicats d'un sentiment vague et indéfini qui change de nature dès qu'il augmente d'un degré, et qui offre une teinte si légère et si enfumée qu'elle se distingue malaisément de l'horizon sur lequel elle se détache. D'ailleurs, il est bien difficile que ce plaisir existe à lui seul et que la conscience puisse le refléter un seul instant dans toute sa pureté. Il s'associe, d'ordinaire, les plaisirs du sens et de l'intelligence, auxquels il apporte un élément nouveau. Quand nous nous délectons de voir, d'écouter et de penser, sans le vouloir c'est de sentir notre moi voir, écouter et penser, que nous sommes contents. Tous les sentiments qui naissent et unissent en nous ont pour champ nécessaire d'action ce sentiment primitif. Ainsi tous les plaisirs de la vanité, de la gloire ou de la pudeur sont des ffls brodés sur l'étoffe de notre affection pour nous-mêmes.
Ce plaisir est plus goûté par l'homme que par la femme, et croît avec la civilisation. Il est l'effet de notre organisation et la conséquence nécessaire de notre individualité; aussi s'oppose-t-il au plaisir primitif du sentiment social ou de l'affection pour autrui dans sa plus grande simplicité.