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CHAPITRE III

Des plaisirs de l'égoisme.

L'égoîsme est une des maladies morales les plus répandues. A la façon d'une épidémie, elle attaque les générations de tous les pays et de toutes les époques et pourrait presque se considérer comme une condition nécessaire à la vie de VHomo sapiens. Il revêt des formes multiples; mais, unique dans son essence, il n'échappe pas à l'œil de l'observateur sous le manteau le plus épais ou la couche la plus opaque d'hypocrisie. Élément formidable dans tous les problèmes de la vie, d'autant plus que, marchant toujours sur la pointe des pieds chaussés de velours, il nous surprend à l'improviste et entre en maître dans .toutes nos délibérations. Soit que, dans le conseil de l'esprit, l'intérêt soit le plaideur, soit que les sentiments les plus généreux se consultent pour résoudre le sacrifice le plus sublime, l'hôte taciturne entre par une porte masquée qu'il sait trouver partout, et, avec son sourire froid et silencieux, va s'asseoir à côté des sentiments les plus hauts, discute avec eux et, posant sa lourde main dans la balance du devoir, appose sa signature au vote de l'assemblée. Souvent, les sentiments forment une Sainte-Alliance pour exclure de leurs réunions cet hôte terrible. Elles font garder les portes par l'honneur, la générosité, le sentiment

du devoir et d'autres incorruptibles; Tégoïsme arrive à rimproviste, séduit ou trompe les sentinelles et toujours assiste aux délibérations. La raison avait prouvé, avec tout l'art dialectique, que l'hôte redoutable n'assistait pas à l'auguste congrès des nobles sentiments. Ceux-ci l'avaient cru. Et voilà que l'esprit malin, au lieu de fuir devant tant de splendeurs, arrête un instant la plume dans les mains du Devoir, le secrétaire de la noble assemblée, au moment d'écrire la sublime décision. La plume, mal assurée, a vacillé, les premiers mots sont restés incertains et confus et l'égoïsme éclate d'un rire cynique.

Les plaisirs de l'égoïsme ne viennent que de l'excès de notre amour pour nous-mêmes, qui nous exagère notre chiffre individuel pour rapetisser la valeur numérique du chiffre social. Nous réduisons ainsi au minimum le tribut que, comme membres de la société, nous devons à notre prochain et nous conservons pour nous le gros du capital. Aux premiers degrés de cette maladie, l'homme ne se croit pas égoïste, mais il s'aime beaucoup et, sans le savoir, décide toujours en sa faveur les questions que le sentiment soumet au tribunal du devoir. Dans les degrés élevés, au contraire, l'égoïsme arrive au conseil, impétueux et hardi; l'homme ose s'avouer qu'il s'aime par-dessus tout et met ainsi, entre le monde et lui, une cloison compacte qui l'isole et l'individualise et, certes, il n'y a pas d'atmosphère plus impénétrable que celle de l'égoïsme. Les sentiments les plus nobles, les aspirations les plus ardentes des affections tirent à boulets rouges contre cette forteresse; les projectiles tombent inoffensifs au pied des murs inexpugnables. Plus d'une fois, le gouverneur du fort, pour éviter même d'être troublé par le fracas de cette artillerie, envoie d'habiles sicaires qui assassinent les valeureux soldats. Le sang et les cadavres forment alors autour de la forte-

resse une épouvantable barrière, sur laquelle aucun noble sentiment ne peut se hasarder, même pour proposer la paix et la transaction. L'égoïsme reste impénétrable et seul, dans son château; il se suffît, et ne correspond avec le monde extérieur que du haut des tours d'où, avec sa lorgnette, il contemple froidement ou pour' en rire les combats des passions humaines. Quelquefois, pour se distraire, il envoie ses serviteurs inviter quelqu'un à un festin. Il réchauffe, alors, ses chambres glaciales, où l'on ne pourrait vivre; il ordonne un copieux repas et fait asseoir, autour de lui, les invités qui, touchés de sa courtoisie et égayés par les mets et les vins, lui expriment leur gratitude. Il continue, cependant, à manger et sourit sans bruit; quand les caquets de ses hôtes l'ennuient, il les jette à la porte, riant toujours sans jamais faire de bruit. Dans sa perfection idéale, l'égoïsme est une maladie très rare, et qui, bien qu'elle inspire de l'horreur, ne manque pas d'une certaine grandeur. C'est ce qui pousse à l'excuser dans les grands hommes qui, après être montés, par l'analyse, aux plus hautes régions intellectuelles, posent la main sur leur cœur et sentent qu'il ne bat plus. Les variétés les plus extraordinaires de l'égoïsme sont des objets que leur rareté rend intéressants et que l'on pourrait mettre dans les musées comme des monstres moraux; mais la masse des égoïstes vulgaires est d'une désolante monotonie. Aussi, l'homme qui a fait quelques pas dans le chemin de la vie éprouve le besoin de régaler son œil de spectacles plus séduisants. La foule des égoïstes est faite d'hommes vulgaires qui, parce qu'ils arrivent, par un effort énorme, à des sacrifices d'une mesquinerie grotesque, croient compenser largement les concessions qu'ils se font sans cesse. Ce sont les gens qui se croient honnêtes parce qu'ils n'ont ni tué ni volé! Ce sont les gens qui n'ont

jamais pu croire que la torture d'un sentiment pût peser autant, dans la balance des douleurs, que la perte de quelques milliers de francs. Ce sont ceux qui croient, et qui croiront toujours, que toutes les douleurs peuvent se payer et qu'à tous les comptes de sentiments on peut écrire un pour solde parce que c'est ainsi qu'ils établis- «l

sent l'équilibre du Doit et de V Avoir dans leur grand livre du cœur. Tous sont d'une médiocrité rebutante, parce i

qu'ils osent s'aimer eux-mêmes, et se réjouir de leur nullité; parce qu'ils prétendent être appelés philosophes, dès qu'ils sont arrivés à ce sublime théorème que tout ce qui est agréable, et n'est pas puni par le code, est juste et légitime; parce qu'ils osent nommez* folie le sentiment qui dépasse une certaine limite ; parce qu'ils arrivent enfin à ce sacrilège de sourire cyniquement au milieu de leur basse médiocrité, alors que ce rire ne se pardonne qu'à l'homme qui contemple l'humanité de la hauteur où planait l'esprit de Goethe.

L'égoïsme, étant un sentiment morbide, né de l'hypertrophie d'un sentiment physiologique, ne nous donne que des joies incomplètes. De fait, l'homme se délecte à s'aimer, à avoir soin de sa précieuse personne, mais ne se complaît pas à voir que les autres éprouvent les mômes plaisirs. L'égoïste, au contraire, est heureux de la générosité d'autrui, non pas qu'elle fasse naître en lui un sentiment noble de fraternité, mais parce que le sentiment altruiste est un précieux capital de réserve, auquel il pourra recourir, le cas échéant, le jour où il se sentira coupable de supporter un fardeau de gratitude. L'égoïste adore l'égoïsme en lui-même, mais le hait dans autrui et^ plus d'une fois, il cultive avec sollicitude chez les autres les sentiments généreux, parce qu'ils forment l'arbre auquel il s'accroche pour en tirer la nourriture et la vie*

i()4 PREMIÈRE PARTIE

Les plaisirs de Tégoïsme, à l'état de force latente, se réduisent à une contemplation morale, passionnée de son propre individu, dans laquelle le sentiment se place pendant de longues heures devant le miroir de la conscience, se délectant de la chère image, faisant les grimaces les plus outrées et les plus grotesques. L'égoïste a toujours devant soi son propre individu. Il le caresse avec la tendresse d'une mère, le baise avec les transports d'un amant, l'embrasse avec l'élan d'un ami, le vénère comme un père, l'adore comme un dieu! Il sacrifie à une seule idole les parfums destinés par la nature à tant d'autels divers, devenant un vrai monomane. Aux moments les plus tranquilles de son existence, il se replie en lui-môme et avec lui-même; il ose à peine jeter un regard furtif sur le monde extérieur pour revenir bientôt sur lui-môme; il évite les bruits et le mouvement et il se retire dans sa coquille dès qu'un zéphyr menace sa précieuse existence. Sa physionomie a presque toujours l'expression d'une joie calme, parce que le rire et les mouvements musculaires pourraient troubler sa tranquillité ou dépenser une parcelle de la force vitale, dont il est parcimonieux jusqu'à la sordidité. Pourtant, ne le croyez pas heureux comme l'avare auquel il ressemble tant ! La nature a créé l'homme pour le travail et ne lui a donné tant de force que pour s'en servir dans les luttes de la vie sociale. Elle lui a concédé un excès de combustible, pour qu'il pût quelquefois allumer des feux de joie qui répandissent chaleur et lumière dans un large cercle. Elle lui a aussi donné le droit d'ôtre quelquefois noblement prodigue. L'égoïste, lui, dès qu'il raisonne, dévore des yeux sa provision de bois, l'apprécie, la pèse et la subdivise à l'infini, se fait un petit feu qui donne plus de fumée que de flamme, auprès duquel il se recroqueville, en absorbant avidement le peu

de tiédeur qu'il donne. Il passe toute sa vie à grelotter pour vouloir se chauffer longtemps, et il meurt de froid avant que son bois soit épuisé, sans avoir jamais connu la belle flamme d'un grand feu. On ne joue pas la nature, et celui qui veut vivre plus longuement vit moins que les autres.

L'égoïsme naît avec nous, mais il ne croît et ne produit ses plaisirs que dans l'âge adulte. Dans l'enfance, il commence à germer , mais sa tige reste petite et inaperçue dans le jardin du cœur. Dans la jeunesse, il est encore plus difficile de la remarquer, parce qu'une abondante végétation d'arbres à fleurs vient la recouvrir. A peine le printemps de la vie va-t-il déclinant, l'humble petite plante, grandie à l'ombre de ses sœurs généreuses, croît bien vite, vivant aux dépens des pétales parfumés que laisse tomber l'amour ou des feuilles vertes qui viennent de l'arbre des illusions. Peu à peu, elle devient arbuste, arbre bientôt, et, étendant ses racines au loin, absorbe la nourriture qui jadis suffisait à toute une végétation. A elle seule, elle forme prés, champs et forêts. Gare si le jeune homme, abusant d'une intelligence précoce, devient à vingt ans avare de lui-même. S'il est médiocre, il devient l'égoïste le plus repoussant; s'il a une étincelle de génie, il arrive à une grandeur effrayante. On a vu, plus d'une fois, des hommes dans la fleur de la vie labourer le pré encore vert, fleuri des sentiments généreux, jeter ceux-ci au bûcher et, de leur cendre, engraisser la plante de l'égoïsme. Le jeune homme égoïste fait peur et le rire cynique qui soulève une moustache encore soyeuse fait frémir. Depuis l'âge adulte jusqu'à la mort, les plaisirs égoïstes croissent sans cesse. Dans l'âge extrême, ils semblent devenir physiologiques. La lumière de la vie est alors si tremblante que l'on pardonne à celui qui la

protège de ses deux mains, qui tâche de la ranimer de son souffle et qui repousse ceux qui voudraient lui en voler un seul rayon. L'égoïsme prend alors le nom d'amour de la vie, et le vieillard, de ses mains exsangues, lutte contre la mort qui se joue autour du lumignon de son existence et qui, à l'improviste, Téteint.

U est inutile de remarquer que ces plaisirs morbides sont plus appréciés de l'homme que de la femme. U serait difficile de dire si l'égoïsme a été plus grand jadis qu'il ne l'est aujourd'hui. A en croire l'opinion vulgaire, nous en serions plus entachés que nos pères et ce sentiment morbide croîtrait avec la civilisation. Néanmoins, les hommes de toutes les époques se sont déchaînés contre leurs contemporains et les ont jugés pires que leurs ancêtres. Si cela pourtant était vrai, nous serions aujourd'hui un troupeau de lâches, d'efféminés, de brutes et, grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi.

La terre de prédilection de l'égoïsme semble être l'Angleterre î

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