CHAPITRE IV
Des plaisirs qui vienneiit des sentiments mixtes de première et de seconde personne, et spécialement des joies de la pudeur.
Les sentiments où il n'entre que le moi^ qui partent de nous et en nous se réfléchissent, se réduisent à l'amour de nous-mêmes. A ses plus hauts degrés il s'appelle égoïsme et nous offre, par conséquent, des plaisirs peu variés. Si nous passons des sentiments individuels à ceux qui naissent hors de nous, nous trouvons quelques sentiments mixtes qui forment une vraie transition naturelle entre ceux-ci et ceux-là, et qui participent de la nature des uns et de celle des autres et que j'appellerai mixtes de première et de deuxième personne. A cet ordre appartiennent la pudeur et la variété infinie de sentiments qui prennent les noms à' amour -propre^ d'ambition, d'orgueil. Dans tous ces sentiments, la conscience réfléchit une image de notre moi, laquelle est pourtant déjà secondaire et nous revient après avoir pris naissance dans le monde extérieur, comme nous le verrons dans chaque cas particulier.
Le sentiment mixte qui se rapproche le plus des sentiments de première personne, c'est la pudeur. Elle constitue un des frémissements les plus indéfinis, les plus vagues du cœur humain, un des parfums les plus subtils.
les plus suaves du sentiment. Chez le petit enfant, la pudeur n'existe pas encore, et il satisfait aux besoins de la nature avec l'ingénuité de son ignorance. A peine la première aurore de la raison commence-t-elle à luire, ce sentiment apparaît vague, confus. L'homme-enfant sent un vrai besoin de couvrir certains endroits de son corps et de se cacher pour obéir aux tristes exigences de la vie. Plus tard, il commence à distinguer les parties du corps en décentes et indécentes, sans en savoir le motif, ce qui est difficile même en philosophie. Les endroits que nous éprouvons le besoin de cacher sont les organes génitaux et leur voisinage. Chez la femme, le champ de la pudeur s'étend plus au large, et elle défend les seins aux yeux d'autrui avec autant de jalousie que les autres parties. Aux degrés les plus élevés de ces sentiments, la femme rougit de montrer la rondeur de son bras, son pied rosé ou le bord extrême de la dentelle qui orne son jupon blanc et qui sort de sa robe. De toutes façons, les peurs les plus bizarres et les plus capricieuses susceptibilités de ce sentiment se rapportent aux fonctions sexuelles et, par suite, le besoin de couvrir une partie est d'autant plus grand que cette partie est en rapport plus direct avec les organes génitaux. L'élégant cou-de-pied est dérobé aux regards plus jalousement que le bras, parce que du premier l'imagination lascive monte, pleine de désirs, vers la région voluptueuse. Par la même raison, la femme préfère montrer une jambe entière dans un bas de couleur, que laisser paraître, entre une fente de sa robe, son jupon blanc parce que, en général, le dernier voile qui protège la pudeur est blanc.
Le rapport anatomique explique encore tous les autres mystères de la pudeur. Celle-ci est forte dans l'âge fécond, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil d'amour. Elle
défend ses mystères d'autant plus énergiquement que le regard profane vient d'un initié aux plaisirs d'amour. Ce sentiment, d'ailleurs, peut s'exercer sans la présence d' autrui et la femme pudique se couvre quand elle est seule, et détourne ses yeux des images de volupté qu'elle porte en elle, par la volonté de la nature.
Quelques philosophes ont voulu profaner cette fleur délicate et démontrer que la pudeur vient de l'habitude du vêtement. Il s'en est trouvé pour oser l'appeler la caricature de la civilisation. Ces fous doivent aller avec ceux qui voudraient nous faire marcher à quatre pattes et avec tous ceux qui ont abusé de leur esprit pour détruire le concept de la dignité humaine. Si quelques sauvages vont toujours nus, si d'autres s'accouplent à la vue des voyageurs, l'humanité entière proteste contre cette infirmité morale, conséquence d'une organisation imparfaite. Pûton démontrer que le premier homme ne rougit pas de se montrer nu à la première femme, l'on pourrait toujours soutenir que la pudeur nous vient d'un plus complet développement de notre esprit et de notre cœur et que, de ce moment, date une vraie faculté primitive que l'hérédité naturelletransmet aux générations nouvelles. D'autre part, beaucoup d'animaux, des plus intelligents, nous montrent des embryons de pudeur en cachant aux yeux curieux les mystères de leurs amours. L'habitude est un excellent moyen pour perfectionner les forces qui existent déjà, en les portant d'une vie engourdie à un degré extraordinaire de développement; mais elle n'a jamais pu créer une force nouvelle. Si l'humanité avait encore des millions de siècles à vivre, il serait oujours possible de découvrir les facultés primitives (1).
La pudeur porte, d'ailleurs, en soi sa propre raison d'être. Elle peut se définir : un artifice de la nature pour nous rendre plus séduisante une fonction qui deviendrait triviale et rebutante peut-être, si elle pouvait s'accomplir publiquement. La femme qui nous apparaît vêtue nous laisse à deviner les trésors qu'elle cache et dont quelques lignes hardies nous indiquent la trace. L'imagination alors nous embellit ce qui, vu dans sa nudité, ne nous intéresserait qu'un moment. Nous désirons ardemment plonger notre œil dans ces régions inconnues qui semblent contenir tant de délices. Si notre main veut alors soulever le voile qui cèle le sanctuaire, la femme se défend; avec la pudeur et la dignité d'un regard, elle punit l'insolent. Après une longue lutte, quand, vaincue peu à peu, elle n'a plus un pouce de terrain à discuter, c'est alors qu'elle cède au désir que la longue impatience a rendu fougueux. C'est alors qu'elle soulève le dernier voile, et sacrifie sur l'autel de l'amour un sentiment exquis, obligé de céder le pas à la toute-puissante passion. Le raffinement de l'art que cela démontre dans la nature est vraiment merveilleux. Elle excite l'un contre l'autre deux ennemis de forces inégales; elle charge l'un des deux de déjouer les attaques de l'autre, de façon à divertir l'adversaire, en cédant peu à peu le terrain jusqu'au moment où il s'avoue vaincu et, en tombant, sourit d'avoir jouté avec tant de maestria. Depuis la première et ardente rencontre de quatre yeux amoureux jusqu'au dernier et langoureux abaissement des paupières, entre les mille vicissitudes d'une défaite voulue et d'une victoire si désirée, la pudeur accompagne les deux amants comme un ange qui les suit et les protège, comme un secrétaire dévoué qui sert d'économe et de caissier à deux dépensiers qui, sans lui, jetteraient par les fenêtres, "en un jour, la fortune de Grésus. Elle ne se retire que quand, par
son économie, elle a pu rendre raisonnable la prodigalité d'un moment, et son voile qui brûle envoie un parfum suave qui s'harmonise avec tous les autres plaisirs de ces moments-là. La nature voulait qu'un rayon de poésie vînt dorer un acte mécanique et nécessairement bestial; elle y a réussi en imposant à l'amour d'obtenir de la pudeur ce délicat sacrifice.
Chaque fois que la pudeur est satisfaite, l'homme ressent un plaisir qui se manifeste par une sensation de recueillement, et qui ressemble à celui que nous éprouvons à nous réchauffer à une belle flamme, quand nous grelottons de froid. Personne ne peut, sans s'émouvoir, imaginer le plaisir que goûte une vierge quand, au sortir du bain, elle se précipite sur le linge dont elle s'entoure, se faisant toute petite et regardant autour d'elle, peureuse et tremblante. Celui qui a vu la Vénus de Canova, qui sort de l'onde, doit frémir de pudique volupté en se la rappelant. Les plaisirs de la pudeur s'expriment aussi par le rire, surtout quand la peur d'être surpris en état de nudité s'évanouit tout à coup.
Ces joies exquises sont réservées dans toute leur pureté au beau sexe, dont elles forment un précieux ornement. C'est avec horreur que l'on voit la femme prostituer sa pudeur dans de fabuleuses débauches. Même quand ce sentiment arrive à une sensibilité morbide, il ne peut jamais déplaire, parce qu'il recouvre toujours des sentiments purs et généreux. La femme qui, la première, fixe un homme, ou qui ne rougit pas en sentant sa main serrée par celle d'un jeune homme, me fait peur ; je pense aussitôt qu'il y a des fleurs sans parfum.
Le sentiment de la pudeur, dans toute sa perfection, s'associe à quelques facteurs intellectuels et se plaît non seulement à la pudicité du corps, mais à celle des idées.
des images et de tous les objets physiques ou moraux qui peuvent être décrits en nous.
Ce serait traiter une bien délicate question et bien profonde que de suivre les diverses modifications imprimées à la pudeur par le temps et les diverses formes de la civilisation. Pour ne pas trop nous éloigner de notre sujet, nous devons y renoncer. Nous croyons fermement que ce fait oscille dans de vastes limites, parce que c'est un sentiment de pur luxe dans notre nature morale, mais que son accroissement est en raison directe des progrès de la civilisation. Pour montrer le champ immense qu'embrasse cette question, nous dirons seulement qu'entre les indigènes d'Otahiti qui sacrifient sans vergogne au dieu d'amour devant tous, et l'Anglaise qui a peur de nommer le ventre et le caleçon, l'on peut mettre les femmes de Musgo, dans l'Afrique centrale. Elles reculent d'horreur devant l'idée d'abandonner un instant le frac qui leur couvre la partie placée entre le dos et les cuisses, et laissent à découvert tout le reste du corps.
J'ai essayé, en peu de mots, d'esquisser les limites bien vagues d'un des plus mystérieux sentiments, que j'appellerais volontiers le respect physique de nous-mêmes.