CHAPITRE V
Des plaisirs qui nons viennent du sentiment de notre propre dignité. — De l'honnenr.
De la même façon que l'image physique, réfléchie dans notre conscience, est contemplée avec plaisir dans Tamour de nous-mêmes, l'image morale, vue dans notre miroir interne, rappelle à la vie des sentiments d'un ordre plus élevé. Quand toutes les facultés élémentaires du cœur forment un tout harmonique, nous ressentons notre dignité^ et nous en éprouvons une certaine complaisance. Quand notre image morale est réfléchie dans toute sa pureté, nous nous admirons sans orgueil et sans vileté, pourvu que nous la contemplions comme la sainte bannière de l'humanité que nous devons garder et défendre au péril de notre vie.
Le plaisir intense que l'on éprouve à se sentir digne de soi-même est une sensation indéterminée, indéfinissable, mais qui provient du concours de nombreux facteurs. Dès que la raison nous a appris à lire dans le livre mystérieux de notre conscience, nous nous trouvons des devoirs plus ou moins aisés à remplir. Nous nous sentons appelés à une lutte généreuse, dans laquelle nous avons à vaincre de formidables ennemis, avec les armes que nous donnent le courage et la patience. Nous voyons de loin le
superbe spectacle d'un panorama moral, où la vertu et la religion nous attendent pour récompenser nos glorieux efforts. Nous éprouvons, alors, une sensation indéfinie; nous mesurons nos forces et la distance du but à atteindre. Si la peur nous abat dès ce premier moment, nous renonçons à la lutte, nous confessons notre bassesse; nous étouffons notre dignité, coupables ainsi d'un infanticide moral. Quand, au contraire, après avoir hésité quelque temps, nous nous croyons capables de vaincre, ou nous voulons du moins tenter la bataille, alors naît en nous, dans toute sa majesté, le sentiment de notre dignité, qui devient notre inséparable compagnon d'armes.
Ce noble sentiment ne transige jamais avec l'ennemi qui essaye de le corrompre par tous les sophismes, toutes les séductions. Quand nous oublions que, dans la lutte de la vertu contre le vice, nous avons pour allié un ange céleste et que nous cherchons à souscrire un pacte honteux avec l'ennemi qui nous harcèle sans trêve, le noble ami fait entendre sa voix impérieuse et déchire le traité de paix. Ce sentiment peut succomber, écrasé par un torrent d'ennemis; il ne saurait trahir. Plus d'une fois, nous-mêmes, pour nous affranchir de ses importunités, nous commettions ce sacrilège de le poignarder, mais une voix s'élève de son cadavre, qui nous maudit et nous voue à l'éternel remords. D'autres fois, ne pouvant supporter le poids de la guerre, nous voulons nous reposer un moment, et de force, nous fermons la bouche à notre allié. Vain artifice ! Un instant après, notre dignité parle plus haut que jamais et nous reproche notre vile trahison.
Les joies de ce sentiment, dans leur perfection, sont réservées aux rares individus qui, infatigables à la lutte, ne se sont jamais reposés une heure et qui, regardant l'ennemi en face, sont morts sur le champ de bataille, la
conscience sans tache. Presque tous les hommes comptent dans les fastes de leur lutte des alternatives de triomphe et de défaite, et leur dignité, si elle subsiste, porte mille cicatrices. Elle est, d'autres fois, invalide et difforme et ressemble à ces vieux soldats qui ont laissé quelque membre sur les champs napoléoniens.
Les plaisirs qui proviennent de la satisfaction de ce sentiment sont calmes et durables et répandent une atmosphère harmonieuse sur la vie entière. Ils ont une lumière paisible et douce, et ne brillent vivement qu'au milieu des infortunes. Il semble alors que ces joies soient un vrai fonds de réserve, une récompense suprême que la vertu décerne à l'homme ici-bas.
Bien que ce sentiment se trouve, au moins esquissé, chez tous les hommes, pourtant ces émanations sont tellement délicates que la conscience opaque de beaucoup ne les reflète que confusément. Pour remédier à ce défaut, la nature a mis en nous un sentiment de réserve, d'ordre moins idéal, plus accessible à tous; elle a créé Vhonneur.
Si, au sentiment pur et transparent de notre dignité, nous ajoutons une dose infinitésimale d'amour-propre, qui est d'une couleur brillante, nous donnons au premier une teinte visible aux yeux les moins perçants. Il suffît, pour cela, de faire subir à notre dignité une seconde réflexion, en la renvoyant de nous sur la conscience de la société humaine. Le rayon pur de notre image morale s'associe alors un élément plastique et sensible, et lorsqu'il revient à notre conscience, elle le perçoit mieux. L'honneur est un des sentiments les plus indéfinissables, parce qu'il est un vrai moyen terme, une image de demi-teinte que la nature a adaptée à notre faiblesse congénitale. L'homme de cœur élevé se préserve de toute bassesse par le sentiment de la dignité dont, pour lui, l'honneur est synonyme.
Fût-il isolé de Tunivers, il ne s'abaisserait pas d'une ligne parce qu'il respecte sa propre image et ne pourrait supporter le blâme de son allié. L'homme ordinaire, lui, a besoin d'être aidé par l'humanité entière pour ne pas devenir inférieur à sa dignité. Il a besoin, pour ne pas s'avouer vaincu dès la première passe, de ce terrible épouvantail : le déshonneur. L'homme d'élite voit le sanctuaire ouvert et le dieu nu; l'homme vulgaire a besoin du tabernacle et des reliques, et l'humanité entière lui répète que, sous le manteau chargé d'or et de gemmes qu'il adore, se cache un dieu terrible que nul n'oiïense impunément. C'est ainsi qu'il cède à une puissance mystérieuse qui lui fait plier la tête et l'empêche de regarder en haut, et dont le nom seul le fait trember. Il est superstitieux*; l'homme qui obéit à sa seule dignité est religieux.
Peu à peu, l'honneur s'éloigne de la perfection de son type. Il s'avoisine de l'amour-propre et finit par se confondre avec la vanité. Les murs du tabernacle s'épaississent de plus en plus pendant que le dieu qu'il abrite se rapetisse, jusqu'à ce qu'il disparaisse. On pourrait même dire qu'aucun homme ne commet de bassesse, sans avoir palpité au sentiment de sa dignité. Il a obéi à un code qu'il a trouvé tout écrit à sa naissance; il a adoré un dieu qu'il n'a jamais connu.
Les lois qui règlent les plaisirs de la dignité et ceux de l'honneur sont les mêmes, puisqu'elles proviennent de natures identiques. Ils sont presque toujours négatifs, c'est-àdire dérivent de la réparation d'une offense. L'honneur et la dignité ne peuvent transiger en aucun cas, sans se suicider; aussi, s'ils restent immaculés, ils produisent une joie calme, qui le plus souvent ne se fait pas sentir. Dès qu'ils courent un danger, ils accourent au combat et se reposent, fiers, sur leurs autels. L'honneur a des joies
plus impétueuses, parce qu'étant plus irritable que sa sœur, il combat souvent. Notre dignité ne livre que de grandes batailles; l'bonneur se plaît aux escarmouches et, dans les grandes guerres, sert de tirailleur.
L'influence de ces plaisirs se fait sentir sur tous les sentiments nobles et généreux. La vertu est toujours la première servie à leurs fêtes. En lisant l'histoire, nous trouvons beaucoup d'actions héroïques dans ces sentiments. En p<ir<-uiirantles arcliives de sa mémoire, chacun peut se souvenir d'avoir éprouvé ces joies. Heurensementrhonneur n'est lettre morte que pour bicji peu d'individus.
I/homme et la femme sentent également la dignité et rhonneur; l'expression de ces sentiments est plus séduisante chez la femme, parce que le courage moral, accompagnant la faiblesse physique, inspire plus de sympathie, de vénération.
C'est dans l'enfance que l'on éprouve les premiers plaisirs de ce genre; mais ils n'apparaissent dans leur calme majesté que plus tard. Ce sont des joies de tous les âges, mais qui, pour les êtres vils, finissent avec la jeunesse. Passé cet âge, nos ennemis moraux augmentent de force et de nombre; si notre dignité ne nous a jusqu'alors que faiblement soutenus, elle tombe, défaite. Quelques personnes, dès le premier âge, savent s'enfermer dans une forteresse inexpugnable oh^ jusqu'à la mort, leur dignité reste sauve de toute atteinte.
La physionomie de ces joies exprime très bien leur nature morale par ses caractères physiques. L'homme qui ressent sa dignité et qui a son honneur satisfait élève la tête avec l'air fier et calme. Regardant autour de lui, il semble jeter un regard de compassion sur la bassesse qu'il foule aux pieds. Quelquefois, il croise les bras et prend l'attitude de l'homme qui combat. Souvent, pour-
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tant, rémanation de ces plaisirs est si calme et si lente qu'elle fait doucement vibrer l'âme, sans transpirer au dehors. L'œil peut en être, d'autres fois, le seul interprète.
J'ose dire que le sentiment de la dignité ne saurait avoir de joies pathologiques. Il s'appuie sur une région trop élevée pour que le mal puisse y parvenir. L'homme qui, se parant d'une rosette gagnée par une bassesse ou payée par de l'or, se pavane devant sa glace, en disant : € Ma dignité est satisfaite » , se ment effrontément à luimême et profane un mot sacré : seule la vanité est satisfaite en lui.
La pathologie morale de l'homme est, au contraire, féconde en plaisirs morbides, que la plus vaste clinique ne suffirait pas à traiter. Le duel est une des plus inso^ lentes profanations de ce sentiment, et les joies qui en proviennent sont certainement coupables. Chaque jour, nous entendons les sottises de l'amour-propre qui chemine sous le nom à'honneur. Les fausses joies de ce dernier sentiment se distinguent mal de celles delà vanité; Pour les reconnaître, il faut préciser ce qu'est l'honneur; Il est formé de l'élément immuable de la dignité, qui traverse les siècles sans altération, et de la réflexion irisée de l'opinion publique, qui varie sans cesse. C'est dans ce second facteur que gît la cause unique de ces plaisirs morbides.