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CHAPITRE VI

Des plaisirs physiologiques de ramonr-propre.

Notre propre image intellectuelle, en se réfléchissant dans le miroir de notre conscience, éveille un des sentiments les plus formidables, les plus multiformes : Vamourpropre. Notre dignité ne peut jamais être coupable, môme dans ses plus hauts degrés; au contraire, la complaisance que nous mettons à contempler notre esprit n'est innocente que si elle est minime. Dans le domaine du cœur, le mérite de la victoire est toujours réel et notre liberté nous rend responsables de nos actions ; mais, dans les travaux Intel^ lectuels, la fortune nous sert mieux que la vertu, et nous ne pouvons nous attribuer un certain degré de mérite sans pécher par orgueil.

Une des grandes différences entre la réflexion de notre image morale et celle de notre image intellectuelle consiste en ceci : la première ne peut se réfléchir qu'entière et intacte, tandis que la seconde peut nous offrir, une par une ou combinées de mille façons diverses, les faces de son polyèdre. Ainsi, la moindre égratignure faite à notre honneur altère toute la physionomie de notre dignité, qui est une et indivisible; nous pouvons, au contraire, nous réjouir d'être excellents musiciens, même si, pour le reste, notre conscience accuse l'ignorance la plus crasse. Les

plaisirs de la dignité sont beaucoup plus sensibles que ceux de Tamour-propre, les premiers venant de l'image du cœur réfléchie en lui-même, les seconds arrivant des froides régions de l'esprit. Qui ne s'apercevrait pas tout de suite de cette différence, n'a qu'à comparer le plaisir qu'il goûte à se sentir honn^He avec celui qu'il prend à se croire intelligent. La première joie est harmonieuse et tiMe. tonte du ('«pur: hi seronde. froide et idéale parce quelle se rcmiposi' de senlimenl et (rinlelliî^t'm-e.

Lo sriitinient de luAvv diafuité. nous l'avoiLS déjà vu. [MMit être rimsidéi'é 4-onnne une fon*e primitive qui nous pousse à faire le bien; l'amour- propre, lui, nous amène à là recherche du beau et du vrai, et il est le grand moteur dans cette machine qui est la civilisation. Le génie peut seul agir par l'unique force débordante de l'intelligence; tous lés autres deviennent ouvriers de l'édiiice social pour diverses raisons, en tête desquelles est le besoin de satisfaire l'amour-propre. Supposons un instant que l'humanité entière fût dépourvue d'amour-propre, et vous verrez qu'elle serait encore une horde de brutes errant dans les forêts. La nature a lié ses buts les plus hauts à un plaisir, immense; et, de même qu'à la fonction sexuelle elle - a attribué la volupté, à la fonction nécessaire et inéluctable de la civilisation elle a attaché les satisfactions indéfinies de l'amour-propre. Le plaisir que ressentit le premier homme à vaincre une diflîculté le paya avec usure de la peine qu'il avait prise, et il apprit à connaître une nouvelle source de joie. La nature, économe et généreuse à la fois, a réparti le plaisir et la fatigue dans une égale mesure, afin que la marche de la civilisation fût continue et progressive. Sans cet artifice, l'homme se serait contenté (}es joies des sens, et n^eût pas employé les forces dont il était doué et dont il ne peut se servir sans fatigue.

• Le plaisir le plus simple de Famour-propre consiste dans- la satisfaction de ce sentiment qui vient de nous et en i no us. se .termine: Les animaux eux-mêmes goûtent cette ijoietétémentarre et elle fait partie de toutes nos occupatioTis» faciles où malaisées. L'enfant qui, étendu par terre, commence» à marcher à quatre pattes vers un voisin, et: l'atfr(mit*iaprès':dc: longs efforts, '.ressent le premier et le piusisimpiëîxles. plaisirs de rainourrproprc : celui d'avoir réussi k faire ce qu'il voulait. Tous les travaux les plus élémentaires rqui') sont indispênsàl)les à notre vie nous (ioiiiiént' de* tellès'.satisfacli'ons dans le premier i\i^v. Nous devrions noiisfrappeler. l'air. de triomphe avec lecjuel nous avons, pioùi' là.premièreifois, porté la cuiller jusqu'à notre bouche; ou. la souvei'aihe .héatitude avec laquelle, abandonnés 'du milieu: d'une chambre, nous avons parcouru, et: avec; quel S' efforts! 'l'espace de quelques pas pour nous jeter entre ;les genoux de notre maman qui, tout heureuse, nous étréignait '.en; nous 'embrassant. La marche était alors, pour! iioiis: un: difficile travail de haute mécanique. Y réussir rcar.essait par suite notre amour-propre, qui ne peut être satisfait que par la. victoire d'une difficulté.

Comme il est naturel, le^plaisir'est d'autant plus grand que le travail est i pi us difïftîile. L'enfant qui attrape avec sa raquette; lé:; volant jeté, en l'air, éprouve un plaisir d'amour-prqpre,'.tout comme l'auteur; (jui ajoute la bienheureuse qiârolë Fin h une œuvre qui lui a coûté de longues années' de'lravail;* mais 'ces deux plaisirs différent d'intensité.

- Ces : plaisirs individuels, tout infinis qu'ils sont, ne bornent . qu'un héiiusph^re dnns' le monde - de l'amourpropi'e.rqnit irV.<l satisl'nil «'ouiplètriiuMit «pic [){ir le reflet lie rHppj'Hl»;<iioii d-iiiil riii. L'iniHun-prupiv. réllt^i'lil hurs de n«Mi^:»:tVu:iiir"iin Vriii seiil'iinpnlV<«-»i*oiidair«' qui. dans ses

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degrés physiologiques, peut prendre le nom d'approbativite ou celui d'émulation. Ce nouveau sentiment a une marge plus étroite encore, en dehors de laquelle il devient vanité ou ambition. L'homme peut cacher en soi l'orgueil le plus énorme sans être coupable, mais il devient ridicule, à peine en laisse-t-il transparaître un rayon sous forme de vanité, et c'est justice : dans le premier cas, personne ne souffre, dans le second l'amour-propre d'autrui commence à s'offenser.

La mesure de l'approbation nous est donnée moins par le mérite de l'action que par le nombre de ceux qui l'approuvent, et, plus encore, par la valeur de l'éloge. Nous ne pouvons nous complaire en une action indifférente et aisée sans tomber dans la plus ridicule pathologie morale; nous sommes, au contraire, portés sans le vouloir à boire jusqu'au fond la coupe de la louange, si peu proportionnée à nos mérites que soit celle-ci. En ce cas, même quand la raison se refuse, dès l'abord, à accepter des éloges qui sentent la flatterie, nous faisons, avec ingénuité, des efforts herculéens pour nous prouver à nous-mêmes que peut-être, sans le savoir, nous pourrions bien mériter la louange qu'on nous donne toujours si courtoisement. L'éloge est un contrebandier si subtil qu'il séduirait même Caton en sentinelle, quoique son signalement lui fût donné, et qu'il dût crier : t Au large! la flatterie ne passe pas! » Les douaniers qui savent déjouer cet habile fraudeur sont dignes d'une médaille d'or... et du titre de grands hommes.

L'amour-propre est, peut-être, le sentiment le plus susceptible de notre cœur. Aussi jouit -il rarement d'une bonne santé, et il passe presque toujours sa vie en convalescence de légères maladies intermittentes. Mais, comme nous sommes tous sujets à cette épidémie, nous nous la

pardonnons mutuellement, nous la considérons comme une nécessité regrettable, semblable à la pluie ou au froid. Quand quelques-uns de nous arrivent par hasard à une santé florissante, ils crient partout qu'ils sont humbles et modestes et parla même retombent malades d'orgueil.

Les joies de l'amour -propre se basent sur le prixcourant du mérite, une des denrées dont la valeur varie à chaque souffle du vent, comme si elle suivait les cours de la Bourse la plus déséquilibrée du monde. Même dans l'approbation que nous donnons à nos actes, nous avons égard à la valeur qu'ils auront au grand marché de l'opinion. Si nous recevons les éloges d'autrui, nous faisons taire notre raison, qui serait cependant la meilleure jauge, et nous prenons comme jaugeur le respect humain. Cependant, si sur le marché il n'y a que des produits de bas aloi, les nôtres, quoique médiocres, peuvent avoir beaucoup de valeur ; si, au contraire, les sublimes articles sont réunis, il faudra que nos travaux soient bien supérieurs pour attirer un instant le regard incertain de la masse stupide, qui vend et achète la louange. Cette raison explique une infinité de mystères, petits et grands, dans la vie des individus et des nations. On comprend, par exemple, pourquoi un homme qui n'est grand que par l'hypertrophie d'une faculté intellectuelle de second ordre, soit si pétulant; on s'explique comment un homme médiocre s'isole en prétextant un faux stoïcisme ou se pavane au milieu d'un cercle d'hommes nuls; on comprend comment un lumignon peut paraître un soleil, s'il crépite dans un siècle de ténèbres.

Les joies physiologiques de l'amour-propre et de l'approbativité sont mieux goûtées par l'homme que par la femme, dans l'âge mûr que dans la jeunesse ou la sénilité. Elles fleurissent d'ailleurs dans tous les climats, dans tous

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les pays, dans tous les temps. Elles embellissent la vie des individus et, servant de facteur essentiel dans la civilisation, aident à créer à nos descendants de nouvelles sources de jouissances.

La physionomie de ces plaisirs a peu de traits distincts, parce qu'ils sont assez calmes pour rayonner en nous peu à peu. Le plus souvent, les yeux expriment la joie en brillant d'une fa^on insolite, tandis que les l(^vres dessinent un calme sourire. (Juelquefois, la physionomie se complique du frottement des mains, de la danse, des exclamations de joie et de mouvements bizarres; chacun peut consulter sa mémoire et se rappeler les tableaux de son propre musée.

Nous avons tous, à cet égard, de riches galeries que nous fermons soigneusement au public. Combien nous avons raison ! Les images ridicules y abondent tellement !

rjïAPITRE VII

Des plaisirs semi-pathologiques de la gloire

et de Tambition.

Les degrés par lesquels passe T amour-propre pour devenir orgueil, et Tapprobativité pour se faire frénésie des louanges sont infinis. Ils nous mènent du bien au mal, sans que nous en ayons conscience. Deux ligures colossales se distinguent pourtant, qui, parleur grandeur, arrivent à se faire admirer, quoique leur piédestal s'appuie souvent sur le terrain de la pathologie morale : ce sont Tamour de la gloire et l'ambition. En faisant battre le cœur d'un seul, ils peuvent changer le sort de l'humanité entière.

La gloire, qui est peut-être un des mots les plus grands et une des choses les plus petites, est le point culminant de l'approbativité où ce sentiment, porté à l'apogée, rei^^oit la plus entière satisfaction. L'homme qui est envahi de cette fureur, à peine est-il entré dans le monde, jette un regard raide et pénétrant sur le réseau des voies qui guident l'esprit humain. Après un rapide examen de conscience, il exhausse sa force au niveau du but. et se trace un «'lieiiiin vers riiiiujorlalit*\ Bien ]mmi sont nsse/ hf^nreiix p4Mir in«'snrer d'un «'nup d'uMl leur propi'»' t*s[U*it. !♦* sièrlf» où ils n<n|uir('nt. la disl.Miir»^ à pnn'ourii*. (!Hji\-là sf

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jettent à corps perdu dans le chemin que la nature semble avoir fait pour eux, et courent, avec la vitesse de l'éclair, au but pour lequel ils étaient créés. Presque tous ceux qui ont le droit d'aspirer à la gloire se trouvent placés au carrefour où se croisent, en rayonnant, les voies de la science et courent çà et là sans savoir quelle est la route où ils doivent accélérer le pas. Ils les observent, toutes et, dans la suffisance de leur jeunesse, voudraient se jeter dans toutes à la fois, ou les parcourir toutes successivement. Plus d'une fois, ils s'engagent dans un sentier; furieux de le trouver si étroit ou si long, ils reviennent au carrefour d'où ils sont partis, maudissant dans leur aveugle colère la nature qui ne leur a pas donné une vie séculaire. Enfin, épuisés d'aspirations inutiles, ils lancent un dernier salut de regret aux routes qu'ils ne pourront parcourir et s'engagent, résignés, sur une seule des voies.

L'amour de la gloire n'est permis qu'au génie. Chez les médiocres, il est une profanation et son expression un blasphème. La grandeur de cette passion se proportionne à celle de l'esprit qui la conçoit^ et quand elle arrive au fanatisme, peut dévorer l'homme qu'elle brûle, mais non pas sans illuminer l'humanité. Plus d'une fois, le génie s'est offert en holocauste sur l'autel de la civilisation humaine et, se brûlant lui-même, a brillé au milieu des ténèbres en se consumant. Il monta sur son bûcher, mais l'humanité éclairée par ce soleil d'une minute avait fait un pas en avant, puis s'était arrêtée, dans l'attente d'une nouvelle victime qui lui donnât un nouvel éclair de lumière.

Nous pouvons le dire : les foules qui composent la famille humaine sont des bandes d'aveugles, qui vont trébuchant dans les ténèbres et guidant leur marche par les digues où les enferment l'espace et le temps. Une génération tout entière est une formule où tous les facteurs

ont un caractère commun, une même nature, mais une valeur différente. Qu'un seul génie apparaisse, et tous les yeux vont à lui chercher chaleur et lumière! Il illumine leur route et les oblige à courir un instant, afin de regagner le temps perdu. Tant qu'il brille, les hommes le suivent. Quand la flamme s'éteint, quand l'astre a disparu, la formule change et l'humanité s'engage dans d'autres voies.

Les joies de la gloire brillent comme des soleils, mais s'achètent à haut prix. A peine le génie a-t-il choisi sa route, que mille ennemis l'assaillent, tâchant d'arrêter son audacieux voyage. Les préjugés, l'envie, la haine, l'ignorance lui tendent des embûches. Il doit vaillamment lutter, vaincre et pousser plus loin. Gela ne suffit pas : il désire avec fureur les applaudissements, les couronnes de lauriers, les triomphes, et plus d'une fois, il parcourt sa longue route sans qu'un seul battement de main ranime ses esprits lassés, sans qu'une main compatissante le soutienne dans la rude guerre, on lui montre à l'horizon la récompense qui l'attend. Il marche seul et muet. Il craint souvent de s'être trompé de voie ou de parler une langue que nul ne sait entendre. Il s'arrête, alors, hésitant et se demande s'il veille ou s'il rêve, s'il pense ou s'il délire; jusqu'à ce que, réconforté par sa conscience qui reflète toute la grandeur de son esprit, il prenne courage et aille plus avant. La gloire, souvent, n'est satisfaite que vers la fin du long voyage ; quelquefois encore, elle ne dépose ses lauriers que sur un cadavre, sur un cercueil, dont les archéologues allaient s'emparer. Une vie consacrée à la gloire peut se représenter par un fond clair d'espérance, sur lequel sont, çà et là, brodées des feuilles de laurier.

L'éclair d'un instant de gloire brille de tant de splendeur qu'il suffit, cependant, à illuminer les ténèbres de

longues années de souffrances et de misères. L'homme s'exhausse, alors, au-dessus de lui-même; son coeur s'élève un instant aux régions supérieures de Tespirit, où: tout célèbre' joyeusement le merveilleux spectacle .que l'onren découvre. * Le Iplus! effréné délire .ne suffit; pas alors . à exprimer la plénitude de joie, qui, débordant de toute part; ne trouve pas dans les faibles moyens do notre organisme des signes qui sufliseiit à le représenter. Le génie, (cependant. , ne se .('orit(înte janiais des apothéoses" les "pliis tsubli mes; guidé par Tinsatiable imagination: ifrAvelde gloires plus grandes. déi)lMs splondides triomphes et compte^.'fcLvee ravarîceil'.un usurier, les capitaiix'de son esprit pour vfoir s'il ne.peut retirer un plus gros intérêt. .-. . /.:. 1 i

Si la gloire n'a qu'un manteau réservé au: génie, 'l'ambition a dans ses magasins des vêtements dé. toute taille; qui s'adaptent aux diverses grandeurs'clu cérii'eaù humain.' Cette passion est moins élevée (jue l'aipremièreJetm'est pas aussi pure, car il y entre toujours.quelque élëmehtiiiorbide:. La gloire vise à l'immorlaUté et mesuré .sa" propre cgrari-! deiir, et non pas la petitesse d'âutrui ; l'iiiubition aipoûr premier^ but. de surpasser les' autres, qu'ils >soiént:br.ebis ou lions. " La ^première peut s'exprimer, par l'huagerdum homme contemplant le ciel dans .une extase! sublime:;* là secondé. peut se représenter ^par un autre, monté /sur.la" colline, et qui regarde en souriant lafoùle qui s'agite d'ans la vallée et qu'il pourrait territier, en faisan t. glisser un quartier de roche. . , .' y ; . . - ' l -i»b:. »

. L'homme avide de gloire.s'adresseià la vérité et ri^isé réjouit que d'ime récompense méFÎtéè;: l'ambitieux' sèsert de toutes les passions, grandes on mesquines, dés pré^ugéfs p| de la Ihissi'sse. pour inoiitf'r>'t iiîi.jairiàis. souri 'dp]saVi)ir. si lé sol: oiViJ >H pjivîMif t^st ^\tt marbiv où /iHM'îingé.'jT'iin' MiiliT dilTéivint''rMpit;ile \if*jil !dp ipri ^i^nl/ns q;iie.'les fil.Ti-'

sirs de la gloire peuvent se goûter en leur plénitude, dans la solitude du cabinet, ceux de l'ambition ne brillent que dans rie tourbillon • de l'action oir du commandement. L'ambitieux a soif du pouvoir, et Ips joies qu'il ressent se compliquent toujours du plaisir intellectuel de faire sentir à autrui la prédominance de sa volonté. > , . : L'ambitieux peut faire le bien, quand cela lui est utile. Rarement il en a quoique mérite. I)*<>nl inaire, il est mono-

niane. rjir une .seule facullé le dc^niiiie. toutes les autres ï?ervant d'instruments ou «lesclaves. Il e>t. avec la même iiidillérenre; éis^oïste ou généreux, loyal clans ses paroles ou jjarjure (le ses serments, supeistitieux ou sceptique, cruel ou bienfaisant. Si ce fou sublime arrive souvent à une vraie grandeur sans commettre de crimes, il n'en a nul mérite, et c'est que l'opinion publique, qui l'éleva, lui imposa de faire le bien. En tout cas, le langage vulgaire,

juge sans appel de tant de questions, décide quv l'ambition est une passion neutre, qui est entre les limites du bien et du mal, et à laquelle il faut toujours ajouter un autre mot pour en fixer la valeur morale. C'est ainsi que l'on dit un^ noble ambition aussi bien qu'une ambition coupable. ,

Les jolies de ce sentiment sont assez intenses pour satisfaire la vie morale d'un individu, en tenant lieu de tous les iLutres plaisirs. Cette passion est plus insatiable encore que l'amour de la gloire, elle devient une vraie rage, une vraie fureur qui ne cesse qu'au tombeau. L'ambitieux pâlit de joie au premier honneur qu'il attend, mais ne s'arrête pas un instant. Il regarde autour de lui si les ombres lui cèlent un rival, puis il court en avant, à pied d'abord, ensuite à cheval, à la vapeur enfin. La locomotive va à la plus grande vitesse. Le combustible ordinaire ne suffirait pas. Il jette au foyer de sa chaudière des générations humaines, et, tremblant que le feu ne se ralentisse, il

y précipite ses sentiments, l'amitié, l'amour» enfin sa dignité. Pourvu qu'il lui reste un œil pour jouir de sa course fulgurante à travers le monde, il brûle son cœur, en disperse les cendres. La machine éclate souvent et il est foudroyé au milieu de son téméraire voyage. Déchiré, mourant, il va, trébuchant entre les ruines, voir si son nom est sauvé et, en espérant, rêve encore de nouvelles courses. Si Napoléon était devenu mattre de l'Europe, il ne serait pas mort satisfait. La gloire et l'ambition sont des passions qui naissent avec la raison et ne disparaissent qu'avec la vie. Dans la jeunesse, elles brillent d'une plus vive lumière ; mais, dans les âges suivants, elles donnent une haute flamme. Leurs joies sont réservées presque absolument à l'homme. Si la femme arrive à s'en rendre digne, elle monte à notre hauteur (1).

Dans tous les pays, à toutes les époques, il y eut des martyrs de la gloire et de l'ambition. Le génie peut créer une civilisation, mais n'y obéit pas ; l'ambition a toujours augmenté au choc des intérêts et de la vanité , dans le tourbillon des grands centres sociaux. Il n'est pas douteux que cette maladie ne soit plus répandue à Londres et à Paris que sur les montagnes suisses, ou dans les forêts de l'Amérique.

(1) Mantegazsa a-t-U oublié ^ambition indirecte qui pousse la femme à tout désirer pour son mari^ même sans affection pour celui-ci? Elle peut cependant surpasser l'ambition personnelle la plus grande, et combien d'exemples n'en citerait-on pasj depuis les souveraines jusqu'aux épouses de petits détaillants? (N. d. T.)

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