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CHAPITRE IX

Pathologie de l'approbatiTitô. — Plaisirs de la Tanité.

L'orgueil, à l'état de pureté, se renferme en lui-même, mais arrive facilement à s'échapper par les nombreuses fissures de son enveloppe. Après s'être répandu dans le monde qui l'entoure, il revient dans son palais de carton plus bossu et plus difforme, et se fait appeler du nom de vanité. Celle-ci est à l'orgueil comme l'approbativité est à l'amour-propre. Il est naturel que qui se prise fort exige des éloges et des couronnes.

L'orgueil pur est très simple en son essence, tandis que la vanité, se compliquant de tous les autres facteurs sociaux, offre tout un arsenal de formes plus ridicules les unes que les autres. Celles-ci sont accumulées en désordre dans un immense musée et, quoique obligé de les parcourir en quelques pages, je diviserai ces objets moraux en trois classes, c'est-à-dire en vanités physiques^ vanités morales et vanités intellectuelles,

L*amour de notre personne physique, reflété hors de nous, constitue la première forme de vanité, qui. n'est autre que de voir admirer notre beauté. Cette passion est petite, mais exigeante et capricieuse, et n'apporte guère de joies qu^au beau sexe, qui en fait son dieu. Aussi, aurais-je besoin d'être femme un instant pour pouvoir en

dévoiler les insondables mystères. Espérons qu'il s'en trouvera une assez courageuse pour nous dire les trésors des joies qu'elles éprouvent par la toilette ou le bal, depuis l'étude de la plus élégante façon de mettre un gant jusqu'aux grandes ressources d'une œillade pleine de réserve. Si son sexe voulait la châtier pour avoir profané le sanctuaire, elle trouverait un asile sûr dans nos rangs !

La vanité physique, dans ses petits degrés et dans sa fornae la plus ingénue, est cause d'une foule de péchés véniels dont nous nous rendons coupables tous les jours sans le savoir. Si nous entendons louer nos yeux, nos cheveux, nos vêtements, nous ressentons toujours un certain plaisir, qui varie suivant le degré de petitesse morale, quoique nous riions souvent nous-mêmes de l'éloge ou du mérite que notre vanité voudrait usurper. La joie que nous goûtons alors est naturelle et presque exempte de faute, si la louange .vient d'une personne de l'autre sexe; c'est, en effet, une loi de nature que le mâle et la femelle doivent chercher à se plaire réciproquement, et se faire une guerre de séduction mutuelle.

La faute crott d'un degré quand, de nous-mêmes, nous employons un certain art pour nous embellir et nous rendre dignes de louanges que l'instinct et l'expérience nous rendent précieuses! La nature, pourtant, exerce sur ces joies une influence énorme, de même que l'éducation et les complaisances de la vanité commencent à nous plaîre dès nos premiers jours. Tout le monde peut observer chez les enfants la différence qui existe à cet égard entre les deux sexes. Le petit garçon crie, hurle et joue pour lui-même sans regarder le plus souvent s'il est observé. La petite fille, qui habille sa poupée devant d'autres personnes, guette obliquement si l'on fait attention à elle, et emploie une partie de son esprit à donner une certaine élégance à

ses mouvements. Ce fait très simple, qui tombe sous l'œil du plus distrait observateur, nous révèle le mystère de deux existences, la.formule morale de leur sexe.

Ces fautes vénielles ne nous donnent que de tièdes plaisirs, et c'est seulement à un degré plus élevé, quand elle devient passion, que la vanité offre au coupable ses joies les plus intenses qui finissent par lui devenir un vrai besoin. La femme, vaine par excellence, s'étudie dans tous ses mouvements et dans tous les traits de sa personne, cherchant à retirer l'intérêt lé plus haut des capitaux que lui a concédés la nature et à en cacher les défauts partons les artifices. Distraite par caractère, elle arrive, par la volonté, à acquérir l'esprit d'observation le plus aigu et le plus tenace; impatiente et agitée, elle se sacrifie aux longues tortures de la toilette et aux interminables séances devant ce miroir où elle apprend la mimique et jusqu'à l'art de remuer les lèvres avec élégance. Ses sacrifices les plus pénibles lui sont payés avec usure quand, en entrant dans le salon qui l'attend, elle voit les yeux de tous se fixer sur elle, et entend sortir de toutes les bouches des mots d'admiration et d'éloge. Elle baisse timidement les yeux alors, devient rouge. Oh! ce n'est pas la pudeur qui appelle le sang à ses joues; c'est la plénitude de la joie qui l'inonde et qu'elle doit cacher en elle, absorber peu à peu, au péril d'en être suffoquée. Mais elle ne s'oublie pas un instant, et, dans sa marche incertaine vers la chaise que mille adorateurs se disputent l'honneur de lui offrir, elle étudie le mouvement de ses pieds, les molles oscillations de ses flancs. Dans les regards qu'elle lance, elle se souvient des mouvements appris aux miroirs depuis le timide abaissement des paupières jusqu'au fulgurant éclat de ses yeux dans toute leur passion. Dans sa générosité, elle ne néglige aucun de ceux qui lui font une cour et elle ne laisse pas

privé de son doux regard même le plus laid ou le plus vieux de ses courtisans. Si, par mégarde, ses yeux s'arrêtent sur un d'eux plus qu'il ne serait besoin, elle répare bien vite la faute de son cœur; elle les reporte sur les malheureux mortels qui sont là à attendre la vie et la lumière de ses pupilles ; d'un seul mouvement des cils, il semble qu'elle leur paye son cruel oubli en laissant tomber sur chacun d'eux un rayon de bienveillante excuse. D'autres fois, là où elle veut faire une blessure profonde, elle joue l'indifférence et le mépris; tantôt détournant ses yeux que l'on cherche avidement, tantôt lançant les regards les plus troublants, elle se plaît à faire palpiter de joie et pâlir de douleur la victime qui est tout à elle. Et qui donc pourra jamais révéler tous les mystères de la politique la plus machiavélique, dont les secrets ténébreux sont enfouis dans les boudoirs des jolies femmes ! Si jamais vous voyez une femme taxée de vanité et que vous soyez porté à absoudre en la trouvant en négligé ou même en désordre, fixez-la des pieds à la tête; il n'y aura pas un cheveu disposé au hasard, pas un pli de vêtement qui ne soit étudié! La boucle qui s'échappe de sa coiffure a été placée par une main artiste et intelligente; ce bouton de son corsage, qui semble déboutonné par hasard, a été défait avec art afin que votre regard, à travers cette fissure, devine plus aisément les trésors que l'on est condamnée à vous cacher; et peut-être a-t-on réfléchi longtemps quel était le bouton qu'il fallait oublier. Enfin, rappelez-vous bien qu'une femme vaine, fût-elle condamnée à vivre éternellement seule, se ferait belle pour elle-même, et, en mourant, chercherait une attitude digne et séduisante!

Si la femme est maîtresse incontestée dans le domaine de la vanité, l'homme est quelquefois bien près de l'égaler, avec cette différence que, chez lui, la faute est bien plus

grave. Plus d'une fois l'homme, après avoir sonné à la porte d'un appartement, s'arrange les moustaches, consulte furtivement un petit miroir pour savoir si sa chevelure a conservé le pli artistique qui lui donne un air inspiré. D'autres fois même, l'homme rit trop pour montrer ses dents qu'il a belles, ou laisse sur la table, avec une négligence artificieuse, une main qui lui valût quelques éloges. L'homme qui a tâté des joies de la gloire n'en oublie pas toujours les humbles plaisirs de la vanité et s'abandonne à une négligence exagérée, riant de bon cœur de se voir montré au doigt. Plus d'une fois, le grand homme est allé jusqu'à étudier devant sa glace le désordre de ses cheveux, le nœud ridicule de sa cravate et s'est studieusement trompé en boutonnant son gilet.

La vanité morale est moins définie que la précédente, mais n'est moins riche ni en joies ni en fautes. Aux degrés minimes, l'homme ne fait que se complaire d'une façon exagérée au tribut d'éloges payé à l'excellence de son cœur. Aux degrés élevés, il exagère le mérite de ses bonnes actions, ou ne les accomplit que pour en être loué, arrivant ainsi à la vraie hypocrisie. Tout sentiment mauvais ou bon a ses vanités propres, et bien qu'en cela les degrés soient infinis du bien au mal, nous ne pouvons guère déterminer avec précision le trait qui sépare la physiologie de la pathologie. L'homme qui, au café, jette avec indifférence une pièce d'argent au mendiant et se plaît à l'étonnement que le public éprouve devant cette charité peu ordinaire, ressent un plaisir pathologique. De même celui qui laisse sur son bureau sa correspondance d'un mois pour faire croire que c'est son courrier du jour, est coupable du même péché. L'homme qui se détourne avec affectation pour ne pas voir tuer un poulet, qui peut-être lui sera servi à diner, et celui qui ne veut pas être appelé

comte et qui, avec mépris, expose son blason dans Je lieu le plus ignoble de sa maison, sont de dignes frères des premiers.

. Les formes les plus communes de la vanité morale sont au nombre de trois. La première comprend toutes les habitudes monstrueuses et mesquines du sentiment de dignité et d'honneur, et tous les êtres difformes et rachitiques qui viennent du développement exagéré de l'ambition; la seconde constitue toutes les hypocrisies de la bienfaisance et des sentiments généreux; la dernière, enfin, embrasse le sentiment en général et nous fait éprouver la joie de sembler délicats et sentimentaux. Cette dernière variété est spéciale aux femmes et à une ridicule espèce d'hommes qui se croient doués d'une sensibilité exquise, parce qu'ils redoutent l'odeur du tabac et sont pâles et maigres.

Sous tous ses formes, la vanité morale est la plus rebutante et la plus ridicule. Elle est toujours basse et mesquine. On ne peut la plaindre, parce qu'elle prostitue le sentiment, en le faisant servir à un but vil. La vanité physique nous fait rire souvent, avec ses grotesques naïvetés, comme une caricature morale, ou nous intéresse par le rafBnement de ses artifices. De toute façon, c'est une passion petite qui n'usurpe jamais le sceptre ou la couronne des rois, et qui présente toujours l'harmonie entre la mesquinerie du but et la pauvreté des moyens. La vanité morale, au contraire, ne peut jamais nous faire rire franchement, parce qu'elle a toujours une forme monstrueuse, et constitue une vraie profanation du cœur, qui blesse notre sentiment de la dignité humaine.

Tous les plaisirs vaniteux, que nous avons arbitrairement divisés en trois classes, ne diffèrent que dans leur origine et viennent tous de la satisfaction de l'approbativite dégénérée, ou portée à un degré morbide. D'ordinaire,

ils Se combinent entre eux dans le même individu, qui ne se voue alors à la culture d'un genre spécial que s'il espère june plus large récolte. Il arrive aussi quelquefois à sacrifier les deux autres branches de la même plante, afin que la tige préférée croisse mieux. Notre conscience et Topinion publique nous guident dans ce choix. La plante vaniteuse, persistante et très vivace, pousse de nombreux rameaux même dans les troncs recépés, et si Ton trouve un tronc haut et droit, il a, à terre, une famille de rejetons qui l'entourent. Ainsi, la femme qui, après s'être consultée, a trouvé que son cœur et son esprit promettaient peu, se consacre, de façon spéciale, à la vanité physique.

La vanité sous toutes ses formes est fatale à la vie du cœur, qui s'étiole ou périt. La plante qui se courbe et se modèle sous les ciseaux d'un jardinier ne peut jamais devenir haute et majestueuse; rachitique et difforme, elle ne porte ni fleurs, ni fruits. La femme qui veut plaire à tous n'en peut aimer aucun, et si l'homme lui demande son cœur, elle ne sait le trouver; elle l'a arraché et en a donné une bouchée à tous ses adorateurs. Plus d'une fois, elle regrette ce vide, et met, à la place du précieux viscère qu'elle a prostitué, un cœur artificiel de carton peint ou de gutta-percha et arrive à tromper les gens à courte vue. Ces cœurs ont, du moins, les avantages de résister aux intempéries et de ne jamais vieillir. Que le ciel miséricordieux nous en tienne loin !

Ces joies sont de tous les âges, mais la vanité physique ne peut naturellement briller que dans la jeunesse, sans courir le risque de faire rire jusqu'aux gamins. C'est, au contraire, dans l'âge adulte que fleurissent les deux autres vanités. La civilisation est très favorable à ces petites passions qui, bizarres et capricieuses, trouvent dans les magasins de la mode de nouveaux déguisements. D'ail-

leurs, je crois que, môme au paradis terrestre, ces péchés étaient à Tordre du jour, et qu'au jugement dernier les hommes se battront pour primer et les femmes pour plaire. Les joies vaniteuses se cachent si habilement que leur physionomie est peu connue. Quelquefois pourtant elles brillent tellement, que les yeux scintillent et la physionomie rayonne. Souvent Thomme vain, rentré chez lui, se

frotte les mains, rit à son miroir et s'abandonne à la joie effrénée, dansant, parlant et chantant.

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