CHAPITRE X
Des plaisirs physiologiques qui provienneiit do la seconde
personne du verbo AVOIR.
Quelques philosophes, qui fabriquent l'homme dans leur cerveau, prétendent que le sentiment de la propriété ne nous est pas inné. Elle serait seulement un triste fruit de la civilisation, qui a ravi l'homme à l'heureuse forêt et à la viande crue pour le porter dans ces nids de corruption, dans les pandémoniums de nos villes. Il n'en est pas moins vrai que dans toutes les langues ces mots : le mien et le tien ont eu une immense valeur et qu'en écrire l'histoire serait faire celle de l'humanité. L'enfant qui connaît à peine une douzaine de paroles serre avec frénésie le jouet qu'on lui a donné, le défend avec toute la force de ses petits bras si l'on fait mine de le lui prendre, et crie, en pleurant : C'est à moi. Le roi qui gouverne des millions d'hommes et à qui l'on prend un pouce de terre pousse le cri de guerre et, après avoir fait triompher ses droits dans une mer de sang, s'écrie : C'est à moi. Entre l'enfant et le roi, il y a tous les hommes, voulant chacun étendre au plus grand nombre d'objets possible le c'est à moi; il y a les tribunaux, qui privent de sa liberté celui qui commet une erreur morale dans l'usage des pronoms possessifs ; il y a, enfin, les mystères infinis que cache dans sa
conjugaison le formidable verbe avoir. Supprimez la propriété, et le lien social disparaît; réalisez l'utopie communiste et les hommes, qui s'aiment et se respectent, deviennent des hordes de loups qui se disputent une proie sanglante. Heureusement, si les rêveries des philosophes peuvent faire divaguer quelques personnes, elles ne peuvent abroger les lois de la nature, ni retarder d'un seul pas la marche du monde moral. Si quelques sauvages ignorent la différence entre prendre et voler, s'ils errent dans les bois, sans terres ou maisons qui leur soient propres, du moins ils se défendent du brutal qui veut leur enlever le fruit qu'ils portent à leurs lèvres, ils connaissent les mots de c mien » et c tien »; donc, ils sont doués du sentiment de la propriété. Si une langue existe où ces mots manquent au dictionnaire, le sentiment ne fait pas défaut pour cela, mais il est dans un état d'incertitude et de confusion. Peut-être le coq lui-même, qui défend son sérail contre les entreprises d'un rival, sent le mien et le tien, bien qu'il n'en ait pas Vidée.
Le sentiment de la propriété nous pousse à acquérir et nous récompense de notre peine avec Vavoir. Le sentiment physiologique n'est pourtant satisfait que quand nous avons le droit de posséder et que nous pouvons, devant tous, appeler nôtre un objet quelconque. Alors mentalement, nous imprimons, à cet objet, par ce mot, un sceau invisible, qui nous le rend cher. Il semble qu'un peu de nous-même s'imprègne à la chose qui est nôtre, que cela, la fait réfléchir en nous un rayon de notre moi qui l'illumine et la fait doucement briller. Nous pouvons aisément comparer en nous la sensation que nous donne la vue d'un objet qui ne nous appartient pas avec celle qui vient de la vue d'une chose qui nous appartient. Dans le premier cas, nous voyons, nous regardons et nous désirons; dans le
second, nous contemplons et nous aimons, et la sensation semble tiède, compliquée qu'elle est par le sentiment qui l'accompagne.
Le plus simple plaisir qui nous vienne de ce sentiment consiste dans l'attention que nous accordons aux objets que nous possédons déjà par hérédité, avant môme que ce sentiment naquît. Nous nous réjouissons alors d'être riches ou de posséder un objet précieux et beau, suivant que nous envisageons un horizon plus ou moins large. Les joies que l'on ressent en ce cas sont les plus pâles parce qu'un désir ne les a pas précédées (1) et que nous étions propriétaires avant d'être hommes. Les plus grands plaisirs que nous offre le verbe avoir sont ceux qui, en suivant l'ordre naturel des choses, ont pour préface le verbe acquérir; leur degré est toujours en raison directe de l'intensité du désir et non pas de la valeur des choses. Le bibliomane qui, après de longues années de recherches impatientes, devient possesseur d'une brochure rarissime qui manquait dans sa bibliothèque, éprouve certainement une joie plus grande que le potentat qui, en s'éveillant, apprend que les armées victorieuses de ses généraux ont ajouté une province à ses États. D'autres fois, les complaisances de l'amour-propre s'associent aux plaisirs du sentiment, et nous jouissons fort de montrer à nos relations nos terres ou nos précieuses collections.
Tous les objets qui sont à nous peuvent nous donner quelques plaisirs, dont la nature varie peu. En général, le plaisir le plus complet de la possession nous arrive en contemplant un petit objet que nous pouvons tenir entre les mains et garder dans notre poche. En ce cas, le pronom
(1) Je demande permission de faire observer qu'ici, comme dans maintes lignes, Mantegazza semble donner raison à la théorie de la constante négativité da plaisir.
â06 PREMIÈRE PARTIE
possessif semble augmenter d'un degré et devenir comparatif; le sentiment de la propriété est satisfait d'une façon plus conforme à sa nature. Quand un objet est trop grand pour que nous puissions le remuer et le déplacer, il a beau être à nous, nous sentons qu'il peut facilement changer de maître; tandis que le petit objet que nous pouvons tenir entre nos mains, fait partie de nous-mêmes, il est plus à nous. L'enfant riche, auquel son père donne un vaste jardin, se réjouit sans doute, mais modérément. Si, au contraire, on lui fait cadeau d'un joyau, il rit et saute comme un cabri, et, après avoir tourné de tous les côtés le cadeau reçu, l'emporte triomphalement, ou court le mettre sous clef. Pour conclure, l'on pourrait dire que les biens mobiliers sont plus nôtres que les biens fonciers, parce que, lorsque ceux-ci peuvent donner un plaisir plus grand 9 cela ne vient pas du pur sentiment de la propriété, mais de l'espérance de jouir dans l'avenir des autres plaisirs de la possession que nous donneront notre maison ou notre domaine. Qui ne saisit pas cette différence n'a qu'à s'imaginer qu'il possède une vigne ou un camée et à comparer les deux variétés de plaisir.
Il y a cependant un objet qui fait classe à part, qu nous donne les joies les plus intenses de la propriété. S nous le faisons sauter voluptueusement dans notre main, nous sentons qu'il est plus à nous que quoi que ce soit et que le pronom possessif acquiert un superlatif. L'argent réunit en lui les plaisirs idéaux et calmes que nous donnent les biens fonciers et les joies vivaces et plastiques des biensmeubles; il reste immuable, s'il nous plaît de le conserver dans notre tiroir; il se transforme de mille façons, si nous le rendons à la vie tumultueuse pour laquelle il est né, et nous donne ainsi toutes les variétés de plaisir qui peuvent provenir de la propriété. Il est une formule matérielle qui
incarne les éléments des deux verbes chéris de la race humaine : Avoir et Pouvoir; il est une lettre de change toujours payée à vue en tout temps et en tout pays; un ^ joyau qui, scintillant devant notre imagination, fait se déchaîner la horde des désirs.
Les plaisirs que nous procurent les métaux précieux frappés en disques sont si complexes, qu'ils requerraient une longue analyse. Ils comprennent quelques joies des sens, telles que le scintillement de Tor et de l'argent, le plaisir des mains qui se plongent dans un sac de louis, ou le tintement suave d'une pluie de souverains dans le tiroir. Tous les sentiments, ensuite, sont conviés à la fête de la possession. L'austère intelligence même daigne sourire aux rayons dorés, et rêve d'une bibliothèque Magliabecchiana (1), de voyages transatlantiques, d'expériences sans fin. Il semble que l'or soit l'extrait concentré qui présente sous le plus petit ^volume la quintessence de toutes les joies, la formule qui unit en elle toutes les combinaisons de désirs possibles. L'homme qui possède le plus précieux joyau ne voit que l'objet, ne jouit que de lui et par lui; tandis que le rayon qui part d'une monnaie, reflété en nous, se prolonge à l'infini dans le monde extérieur ; il devient comme un miroir où nous voyons s'agiter toutes les joies qui, en riant et en dansant, nous convient à leur fête. Ce spectacle de perspective morale change à tout instant, selon les mouvements qu'imprime le désir au kaléidoscope de notre imagination.
Les joies de Vavoir sont de tout âge, mais brillent d^une lumière plus vive quand l'homme commence à descendre
(1) La bibliothèque Magliabecchiana, aujourd'hui Nationaléf a été laissée en 1714 à la ville de Florence par Antonio Magliabecchi. Elle se composait de 80,000 Tolumes. Elle s'est enrichie de celle du Oh. Marmi^ des bib. Q-oddiana et Strozziana et enfin de la Palatine. Elle possède 600,000 Tolnmesi (N* d. T.)
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pouvons prononcer la première personne du verbe formidable, la joie reste calme et presque inaperçue. Peu à peu la raison vient, et c'est par la comparaison des différents degrés de Vavoir que le riche est content de se trouver au degré comparatif ou superlatif et peut, de la calme satisfaction de posséder, faire jaillir une étincelle de joie qui illumine toute sa vie. Un sourire de complaisance ineffable, un lent frottement de main, un reploiement tiède et satisfait du corps, peuvent alors exprimer le plaisir. Les plus hauts degrés de joie, cependant, s'éprouvent au passage improvisé, inattendu, de la misère à l'opulence; dans ce cas, ils peuvent s'exprimer par un vrai délire passager, qui mène quelquefois à une incurable démence. Le plaisir de devenir millionnaire avec un billet de loterie est un des plus intenses qui se puissent ressentir; d'un coup, en effet, toutes les joies possibles se montrent, à l'état d'exposé, devant notre esprit ; tous les désirs se précipitent en masse comme s'ils voulaient passer par une porte étroite, et font naître une telle excitation de toutes nos facultés qu'ils produisent un état de vraie frénésie. A égalité de circonstances, l'homme qui jouit le plus en devenant millionnaire, ce n'est ni le pauvre ni le riche, mais l'homme aisé. Celui qui est suffoqué d'un trait par une si large dose de la joie de posséder, court en hâte vers ses parents, ses amis, avec lesquels il pourra se décharger d'une partie de son plaisir. Il saute, chante comme un fou, donne des coups de pied aux tables, aux chaises, jette par la fenêtre ce qui lui tombe sous la main. D'autres fois, il reste abasourdi, anéanti sans pouvoir parler. Heureux ceux qui peuvent une fois dans leur vie éprouver un tel délire, même au risque d'être ridicules pendant quelques minutes t