CHAPITRE XI
Des plaisirs complexes et pathologiques da sentiment
de la propriété.
De toutes les formes complexes de joie que peut offrir le sentiment de la propriété, une des plus communes et des mieux définies est celle qui s'éprouve k collectionner. Elle peut arriver à une vraie passion que les phrénologues placent dans l'organe de l'acquisivité.
Dans quelques animaux, nous trouvons, à peu près sous forme d'instinct embryonnaire, le sentiment de la propriété et le plaisir de collectionner. Tout le monde sait que les pies recueillent et cachent de nombreux objets qui ne sont pas comestibles; eh bien ! chez beaucoup d'hommes l'amour de collectionner est précisément à l'état embryonnaire des pies, et ils accumulent sur leurs tables ou dans leurs casiers toutes sortes de choses , sans fixer un but spécial à leurs laborieux efforts. L'instinct dont nous parlons n'est pas le propre des petits cerveaux, car des gens de grand talent le possèdent et en rient de bon cœur. Cette tendance se montre dès l'enfance et ne change que dans la nature des objets. Moi, par exemple, dans le premier âge de la vie, j'ai fait avec transport une collection des cailloux les plus jolis de la cour de mes parents, sans être minéralogiste ; j*ai, ensuite, réuni des insectes dans
des boîtes, sans être entomologiste. Après cela, j'en vins aux plantes. Plus tard, je collectionnai des monnaies antiques, des coquilles et des substances chimiques. Aujourd'hui, je suis bibliomane et espère le rester longtemps (1). Cependant, je veux avouer qu'il y a peu d'années j'ai été assez frivole pour collectionner des haricots de diverses couleurs et me réjouir de les contempler. Quand l'amour des collections devient passion, la nature des ob^ jets n'a qu'une influence minime sur le plaisir que l'on trouve à réunir, l'une après l'autre, des séries d'unités, et la grande joie est de satisfaire un besoin moral. En ce cas, le collectionneur fanatique, mis dans un cachot, trouverait à coup sûr moyen de s'abandonner à sa passion, en collectionnant des mies de pain, des araignées, de petites pierres trouvées dans les légumes, ou des os de bœuf. Le plaisir de collectionner est pourtant presque toujours compliqué du sentiment particulier que l'on a pour les objets de sa recherche et de ses études. Cela s'observe chez le malacologue, le botaniste, le numismate, le bibliophile et toute la foule des infatigables spécialistes.
Le plaisir de la collection commence sa vie interminable par la recherche du premier objet qui sert d'unité fondamentale, et consiste dans le plaisir de le trouver. La première monnaie mise dans une armoire vide commence à lui donner la vie, comme le premier livre qui gît, solitaire, dans une vaste bibliothèque, attend avec impatience des frères qui lui tiennent compagnie. Mais jusqu'ici
(1) Le professeur Hantegazza put satisfaire cet instinct collection* neur. Dans ses nombreux voyages, il a recueilli des matériaux infiniment riches dont il a fait le Musée d'anthropologie de Florence. Il y a là une série de six cents crânes humains dont le savant se sert pour prouver l'inanité de la phrénologie; de plus, une collection de momies américaines. De tels matériaux et la science de Mantegazaa rendent ces gale^ ries inappréciables pour l'anthropologie. (N. di T.)
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le plaisir n'est qu'une perspective et se réduit à de grandes espérances. La joie spécifique de la collection n'apparaît que lorsque, à l'unité fondamentale, s'en ajoute une seconde. Dès ce moment, la série s'accroît et le collectionneur, chaque fois qu'il pose dans sa collection un objet nouveau, est secoué d'une étincelle de plaisir, regardant avec une plus grande complaisance le commencement et la série déjà longue. Peu à peu le nombre des unités s'augmente à l'infmi, et le voilà réduit à la douce nécessité de classifier, de numéroter, de cataloguer boîtes et casiers. Il ressent alors un monde de délices; il prend chaque chose en main, avec vénération; il la regarde, la nettoie, la caresse;' en la replaçant là où le veut la nature à casiers de son cerveau, il sourit de plaisir ineffable. Ne riez pas de lui, si les objets qu'il adore sont des araignées, des vers luisants ou des herbes sèches; il est un homme heureux, et doit être respecté. Loin des bruits du monde, il voit dans ses collections le résultat de ses longues recherches ; il contemple, devant lui, le musée de ses souvenirs. Cette coquille qu'il tient affectueusement dans ses mains est le cadeau d'un ami; cette araignée qu'il contemple avec extase fut le sujet d'un mémoire qui lui valut un diplôme académique; cette herbe sèche, il la ramassa dans une longue promenade dans les montagnes. Ses études sont incarnées dans ses collections, et chaque objet est, pour lui, un ami qui parle, sans voix, un langage mystérieux qu'il comprend seul. Combien de fois le collectionneur patient, froissé de quelque mécompte de l'ambition, ou endolori de quelque malheur, oublie ses soucis et se rassérène en montrant sa collection à un visiteur, en lui en disant les vicissitudes, en lui contant les innocents stratagèmes qui lui ont procuré cette médaille rare ou ce manuscrit précieux ! Combien de fois, dans une heure de
découragement, il se promène au milieu de ses trésors, et ouvrant distraitement une cassette, s' arrêtant sur un numéro qui lui parle de joies oubliées, il arrive à sourire et à jouir de l'avenir, à l'idée de compléter sa collection, but de ses désirs, rêve de sa vie! Respectez, je vous dis, cet homme, car il est innocent et heureux. Moi, qui me suis arrogé, peut-être avec vanité, le droit d'écrire l'histoire du plaisir, j'affirme que ses joies sont physiologiques.
Tous les objets peuvent être collectionnés, sans que l'infatigable manie delà collection devienne coupable. Beaucoup de nos millionnaires frivoles accumulent dans leurs maisons des arsenaux de bibelots et de jouets, qui les font ressembler à des boutiques de quincaillier; ou ils entassent dans leurs serres les plantes les plus bossues du monde par cela seul qu'elles viennent de Chine ou d'Australie, qu'elles coûtent beaucoup et que le jardinier affirme qu'un homme du bel air ne saurait s'en passer. La pathologie de l'esprit de collection est limitée à un seul objet, que l'on ne peut accumuler sans faute et sans que le spécialiste passionné soit blâmé par l'opinion. Elle a créé pour lui un mot particulier, elle l'appelle avare.
Les monnaies peuvent se collectionner impunément, quand elles appartiennent à la science. L'avare, au contraire, préfère les monnaies modernes, et juge la valeur de ses collections au taux du change. Il aime beaucoup les doublons, préfère l'or à l'argent, cache son cabinet numismatique aux yeux profanes, se séparant ainsi de tous les autres collectionneurs. Il n'a pas grand tort en cela, car aucune autre collection ne peut avoir un aussi grand nombre de dilettanti. On peut même dire que ces objets forment une spécialité universelle, que tout le monde se plaît à une collection d'or et d'argent frappés, aux belles médailles des écus, des louis et des quadruples espagnols.
L'unique différence vient de ceci : l'avare limite à ses tiroirs la course de l'argent qu'il aime à voir au repos, tandis que tous les autres se plaisent à le mettre en mouvement, à jouir des jeux d'optique morale qu'il produit dans sa course fulminante et tumultueuse. Et, en vérité, l'or en action nous offre de splendides fantasmagories !
Il apparaît d'abord à l'horizon de l'espérance comme un point éblouissant, s'approche de nous et, grandissant peu à peu, il arrive près de nos yeux, nous aveuglant de sa lumière. Étourdis d'un tel soleil, nous tâtonnons dans la masse lumineuse qui nous inonde. Quand notre ivresse dorée se dissipe, nous voulons nous assurer du mobile élément, mais il s'éloigne de nous par un mouvement rétrograde et, se faisant de plus en plus petit, revient à l'extrême confm de l'horizon, où il resplendit éternellement comme la polaire qui ne se couche jamais dans nos pays, et qui dirige dans leurs voyages tous ceux qui n'ont pas encore su trouver une boussole meilleure. La vie morale de l'or, comme la vie d'un seul ducat dans nos poches, peut se considérer comme une fantasmagorie.
L'avare seul arrête la course de l'élément le plus subtil et le plus mobile. Il l'enferme dans ses tiroirs et le châtie des longs voyages et des jeux d'optique, auxquels il se complut jusqu'alors. L'image n'est ni hyperbolique ni fausse, car l'avare, dans sa joie de posséder, met un vrai plaisir à mettre en cage la bête indomptée. Pour lui, l'argent vit, car il a avec lui de longs colloques, car il l'aime avec transport comme un ami, comme une amante, car il l'adoré comme le dieu de la force.
Je n'entrerai dans aucune particularité à cet égard, pour ne pas répéter des choses déjà dites. Je me bornerai à exprimer, d'une formule générale, la nature morbide des joies de l'avarice.
L'avare est toujours vieux. S'il a la peau fraîche et les cheveux noirs, c'est un monstre rarissime, né sans affections. Il a déjà vu passer l'un après l'autre les soleils de la jeunesse, et les pâles joies qui resplendissent dans son horizon obscur ne le satisfont pas. C'est alors qu'il devient avare. Recueillant les fragments épars de ses ruines morales, il les fond dans un mortier pour en faire le piédestal du nouveau dieu. La divinité qu'il adore est froide et muette, mais s'appuie sur un soutien chaud encore qui lui donne vie et chaleur : c'est le sentiment delà propriété, exalté au délire. La rageuse ténacité de la vieillesse qui ne laisse jamais tomber de ses serres de fer ce qu'elle a pris une fois, se joint à l'impétuosité de la passion, à l'ardeur du désir juvénile. C'est le dernier astre qui illumine les jours extrêmes de la vie, brillant d'une lumière d'autant plus vive qu'il est près de s'éteindre. L'homme qui avait vu jusqu'alors tant d'astres dans son ciel, ne voit plus qu'un soleil solitaire.
L'homme s'adonne, d'ordinaire, plus facilement que la femme aux joies de l'avarice. Je ne saurais dire si les anciens avaient plus d'avarice que nous. L'habitude du commerce prédispose à jouir de ces plaisirs morbides, et l'on peut dire que les Juifs, qui ont eu si longtemps le monopole du trafic, en ont pris des habitudes réelles d'avarice (1).
(1) Sans être favorable aux Juifs, je ne puis m'empêcher de trouver njuste le reproche d'avarice que Mantegazza leur adresse. Il confond ici l'avidité, l'amour du gain, qu'ils ont tous, avec l'avarice, qu'ils n'ont que rarement. Aucune race n'est plus bienfaisante ni plus généreuse.
Ils aiment la richesse, mais non pas l'or. Dès qu'ils ont eu la liberté de le faire, ils ont employé leur or à des acquisitions foncières et tout le monde sait avec quelle hardiesse ils le risquent en spéculations.
Autrefois, ces commerçants-nés ne pouvaient trafiquer que de choses mobiles, qu'Us pussent dissimuler ou emporter en cas d'alerte. De là, l'accusation d'aimer l'or. Us aiment infiniment plus la considération que donnent des biens ostensibles.
L'influence de ces plaisirs est malsaine. Les plus nobles sentiments meurent sous le climat polaire où croît l'avarice.
Leur physionomie est calme. Elle s'exprime par un sourire glacial ou un ricanement strident. La mimique de l'avare se concentre dans l'œil, qui se baigne de rayons dorés, et dans la main qui soupèse les disques de métal.