CHAPITRE XII
Des plaisirs qui proviennent de l'affection ponr les choses.
L'affection pour les choses est un sentiment de première personne qui s'approche de ceux du toi^ et forme un passage naturel de l'égoïsme à la bienveillance. Dans ce sentiment, nous seuls sommes actifs et ne faisons que nous complaire à un tableau qui tient la vie de nousmêmes.
L'amour que nous portons aux objets inanimés dérive toujours de leur valeur morale. Le corps le plus intéressant par ses caractères physiques peut occuper nos sens, mais nous ne pouvons l'aimer tant qu'il ne nous émeut pas. Nous pouvons nous amuser beaucoup à passer en revue les plus riches collections de nos musées, sans que nous aimions pour cela les minéraux ou les tableaux que nous avons regardés avec tant de plaisir. Là, nous pouvons désirer vivement un objet et éprouver une grande joie à le posséder; nous sommes disposés à l'aimer, mais nous ne l'aimons pas encore et notre plaisir ne vient que du sentiment de la propriété.
Les joies qui dérivent de ce sentiment ou de l'affection pour les choses se ressemblent beaucoup, mais ne sont pas identiques, et une légère observation de nous-mêmes le
prouve. Il suffît de comparer le plaisir que l'on éprouve à caresser une monnaie d'or dont on nous a fait présent et à contempler un centime qui a appartenu à un être chéri. Dans le premier cas, l'intensité du plaisir se mesure sur la valeur de la monnaie; dans le second, la valeur de l'objet est toute morale et le pauvre centime est un trésor, parce qu'il reflète à notre cœur l'image de la personne que nous aimons.
L'attachement aux choses n'est jamais un sentiment primitif. Son caractère spécifique ne vient que de la façon dont il se réverbère en nous. Les objets, en ce cas, sont autant de miroirs dans lesquels les images les plus variées viennent se réfléchir. Le plus souvent, en contemplant un objet, nous ne nous arrêtons pas sur ses caractères physiques, mais bien sur l'image morale qu'il nous offre. Quelquefois, cependant, nous arrêtons notre esprit entre l'objet et le sentiment qu'il reflète et, oscillant du monde matériel au monde idéal, nous jouissons d'un sentiment mixte dont j'ai dit un mot en parlant du plaisir de la vue.
Une des causes les plus simples qui nous rendent cher un objet est de l'avoir toujours eu près de nous pendant des années. En ce cas, il nous rappelle notre passé, comme s'il reflétait les plaisirs, les douleurs, qu'il a vus. Ces sensations sont tièdes et lentes. Elles passent inaperçues, si nous n'éprouvons d'abord la douleur de les perdre. Cette chaise, sur laquelle nous travaillons depuis des années, n'est pour nous que du bois, de la peau et du crin. Si nous devons nous en séparer, nous nous trouvons l'aimer, et l'histoire morale du pauvre meuble nous émeut le cœur. Si nous l'avons de nouveau, elle devient vivante, et parce que nous avons été menacés de la perdre, nous comprenons qu'un peu de notre moi se réfléchît en elle.
Il semble que tous les objets soient susceptibles de repré-
senter, sur leur surface, tous les sentiments avec une fidélité photographique. En les regardant sous un certain angle, nous pouvons y lire Thistoire de notre cœur. Pour beaucoup, ces images sont indéchiffrables et il ne faut pas les accuser toujours de grossièreté de sentiments. Beaucoup d'hommes généreux et dévoués ne peuvent s'attacher aux objets qui les entourent, et beaucoup d'égoïstes concentrent tous les pâles rayons de leurs cœurs sur les objets qui leur appartiennent.
Un objet ne garde d'ordinaire l'empreinte photographique d'un sentiment que si l'image morale est très vive ou qu'elle s'y fixe souvent. Un noyau mordu par notre adorée nous rappelle l'image chérie. Il faut nous asseoir des milliers de fois à notre table pour que celle-ci nous suggère l'image de nos occupations.
Il faut, en tout cas, l'attention du cœur pour que l'image puisse se former. De tous les meubles de notre maison, le lit est celui sur lequel on devrait lire l'histoire la plus intéressante. On y naît, on y meurt; là, on souffre et l'on est heureux, on pense et l'on aime; on y passe au moins le tiers de sa vie; et cependant c'est l'objet le plus prosaïque sur lequel on lit peu ou rien. Cela s'explique, si l'on pense qu'au lit l'attention est minime et que la plus grande partie du temps qui s'y passe appartient à la mort passagère de notre conscience. D'autre part, le lit change à tout instant dans ses éléments et les parties molles qui le constituent perdent à la lessive les images morales qui s'y peignent. L'image du sentiment, en effet, ne pénètre "les objets que d'une ligne. Il suffit de couvrir d'un vernis nouveau leg monuments de la vie des hommes ou des nations pour faire disparaître l'histoire que le cœur savait y lire. Le badigeonneur et le vernisseur sont les ennemis cruels de la photographie du cœur. La main qui blanchit les
marbres noircis par le temps, ou oint de pommade une boucle de cheveux, est brutale et sacrilège.
Une seconde façon d'aimer les objets est d'y contempler rimage d'autrui. C'est à cela que se rapportent les souvenirs. Les boucles de cheveux, les lettres jaunies, les nœuds de ruban, nous rappellent les palpitations amoureuses; les morceaux de marbre ou de bronze nous disent la vénération des grands hommes; les portraits nous représentent, avec l'image morale, les traits de qui nous fut cher. En un mot, tous les sentiments sociaux peuvent projeter leur image sur les objets, et le sentiment peut nous procurer les joies les plus intenses. L'égoïsme et la trivialité du cœur sont seuls incapables de lire ces images. On peut rire de qui pleure en se séparant d'une chaise, mais on ne saurait sympathiser avec qui ne sait pas lire une syllabe du cœur.
L'esprit peut aussi imprimer des images photographiques sur les objets; mais le rayon de lumière qu'il émet doit toujours être réchauffé en passant par les chaudes régions du cœur. L'érudit adore ses livres, le numismate ses monnaies, lemalacologue ses coquilles; mais les livres, les monnaies et les coquilles reflètent, en même temps que le rayon de l'esprit qui se plaît au travail, l'attachement à la science, qui est un vrai sentiment. Une pure sensation ou une idée pure ne peuvent, à elles seules, mettre sur un objet une image visible aux yeux du cœur.
En un mot, l'on peut dire que tous les objets que l'on aime sont des pétrifications d'un sentiment. Les objets chéris sont de vrais signes matériels qui s'adaptent à l'imperfection de notre esprit et de notre cœur. Ce sont des incarnations du sentiment dans la matière, dont nous pouvons mettre en liberté le sentiment et le plaisir.
L'affection pour les choses est d'ordinaire si calme et si
délicate qu'elle est mieux sentie par la femme et le vieillard. La première a une lumière de sentiment plus chaude, qui se fixe aisément sur toute chose, et le second lit sur ces objets une histoire plus longue. Dans les pays froids et chez les peuples incultes, ces sentiments sont plus vifs.
La pathologie de ces joies se borne à leur exagération, et leur physionomie varie suivant la nature des sentiments que les objets réveillent en nous.