CHAPITRE XIII
Des plaisirs qui proTiennent de ramour des bétes.
Les objets inanimés ne peuvent nous renvoyer que les images de notre esprit et de notre cœur, modifiées et rendues plastiques. Si l'être que nous avons devant nous est vivant, le rayon nous arrive plus tiède, plus sensible, et nous éprouvons le premier sentiment social, dans lequel prédomine encore la première personne.
Les animaux les plus éloignés de nous, tels que les insectes, les mollusques, les reptiles et les poissons, nous intéressent plus que les corps bruts, mais nous inspirent rarement un sentiment particulier. Ils ne peuvent sentir l'émanation de notre cœur qui nous revient encore froide, ou rendue à peine tiède par le contact d'un corps vivant. Dans quelques cas bien rares, l'homme est arrivé à aimer une fourmi, un poisson, une tortue; mais, dans ces cas, le sentiment ne différait guère de ce qu'il eût été pour un objet inanimé.
On ne peut aimer une bête d'un sentiment demi-social que quand elle est liée à nous par quelque lien de parenté, ne fût-ce que la chaleur du sang. Nos yeux peuvent alors se croiser avec ceux de l'animal, et le rayon de notre
cœur nous revient avec un élément nouveau, pris hors de nous.
Même quand un lapin ou un oiseau, que nous caressons, ne comprend pas notre voix, ne nous aime pas, nous satisfaisons le sentiment de sympathie qui nous lie à tous les êtres vivants, et nous éprouvons du plaisir. Si l'animal distingue notre voix, s'il nous regarde, nous nous sentons compris et nous éprouvons un sentiment de seconde personne. Nous sommes encore la partie active, mais la petite part que prend un autre être au sentiment donne au plaisir un caractère nouveau, qui distingue les plaisirs froids du moi des tièdes joies du toù
Le plaisir essentiel, je le répète, et qui sert comme de squelette à toutes les joies de l'amour des bêtes, c'est la sympathie qui nous lie aux êtres vivants, c'est l'exercice du sentiment social le plus simple connu, si cependant Ton peut voir une seconde personne dans un chat ou un chien. C'est pour cela seul que, à défaut de meilleur interlocuteur, nous parlons aux oiseaux, aux cl^iens et aux chevaux, de même qu'un soldat, à défaut d'un miroir, se regarde dans un seau d'eau. Nous avons toujours besoin de voir réfléchir notre image morale et intelligente, soit qu'en prison nous parlions à une araignée, soit que, libres et heureux, nous épanchions notre bonheur dans le cœur de la femme qui nous adore.
L'amour des bêtes, en sa pureté, est satisfait de mille façons, positives et négatives. Le même passereau peut nous procurer le plaisir de le caresser sans le connaître, de lui donner nos soins, ou de le délivrer des serres d'un faucon. En ce sentiment, on peut mesurer le degré d'égoïsme qui accompagne, comme leur ombre, les plus généreux élans. L'homme qui aime le plus les oiseaux les enferme dans une cage» La femme, qui sait mieux aimer, démontre
rarement son amour pour les bètes en leur donnant la liberté.
Ces joies sont rarement pures et s'associent au plaisir de la possession, des collections, ou aux complaisances protéiformes de Tamour-propre. La vue, l'ouïe et le tact y prennent part et, àparité de circonstances, nous préférons l'élégant épagneul au vilain chien de berger. Le plaisir se modifie, ensuite, avec la classe de l'animal. Toutes les bêtes à sang froid nous intéressent, mais nous sont rarement chères. Ce n'est que si elles sont très petites que nous pouvons avoir pour elles une compassion affectueuse, mais toujours froide. Les oiseaux, par leur vie pleine de mouvements, nous intéressent vivement, et l'affection que l'on a pour eux ressemble, dans un ordre inférieur, au sentiment que l'on a pour les enfants. L'affection pour les mammifères supérieurs varie beaucoup suivant leur espèce, car le développement de leur intelligence rend plus marquée leur individualité morale.
L'attachement aux bê.tes se complique de tous les éléments qui nous rendent chers les objets inanimés et qui peuvent fort bien se refléter sur les êtres vivants. Ainsi, tel a une grande sympathie pour les canaris, parce qu'un de ces oiseaux égaya de son chant sa première enfance, et qu'en les voyant il se rappelle la maison où il naquit et où mourut sa vieille mère. Un autre ne peut voir une grenouille sans plaisir, parce qu'il en sacrifia un millier sur l'autel de la physiologie. Un troisième ne voit pas sans gratitude une puce, parce qu'une de ces bestioles le réveilla, juste au moment où l'on allait, à ses dépens, goûter le plaisir pathologique du vol.
L'amour pour les bêtes est d'ordinaire bien languissant et nous sacrifions sans peine à des intérêts majeurs les plaisirs qu'il nous donne. Il ne nous empêche pas d'être
Carnivore et de sacrifier des millions de vers pour porter de la soie. Il faut mettre à l'asile ceux qui voudraient nous réduire au régime de Pythagore et blâmer les physiologistes de leurs meurtres scientifiques.
Ces plaisirs sont de tous les âges, des deux sexes, de tous les pays, non pas de tous les hommes. Beaucoup n'ont jamais aimé le chien le plus intelligent et considèrent tous les animaux comme des êtres inanimés, sans avoir pour cela un cœur insensible aux douleurs de leurs frères. Ils ne considèrent comme parents que les hommes et, hors de là, ne voient que bœufs que l'on mange, fauves que l'on tue, vers que l'on écrase et animaux qu'on laisse vivre.
On se demande tous les jours si l'amour des bétes est un symptôme de bon cœur ou d'égoïsme. Quelques-uns soutiennent que qui aime bien son chien a un cœur sensible et généreux. D'autres, se rappelant le chat et le serin de la vieille usurière, affirment que l'amour des bêtes est une preuve d'égoïsme. Tous confondent deux variétés très distinctes de ce sentiment.
Les hommes de cœur peuvent aimer les bêtes avec transport, mais, réservant leurs sentiments à leurs frères, ne donnent aux animaux qu'une bienveillante protection; leur plus grand plaisir, dans cet ordre, est de défendre une bête qu'on maltraite. Les égoïstes, fuyant les sentiments qui imposent la gratitude, adorent leur chat, leur chien ou leur serin. Ce sont les vieilles commères, les célibataires qui prisent et portent perruque, et autres excentriques, qui se font embrasser par leur chat ou leur chien. Ces passionnés aiment égoïstement, et, alors qu'ils font dormir leur chien sur un mol édredon, ils tuent une mouche avec rage ou voient, impassibles, tomber un bœuf sous le couteau, parce que la mouche et le bœuf ne font
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pas partie de leur ménagerie. Entre ces deux classes, il y en a une foule d'autres qui éprouvent des plaisirs mixtes, aimant un animal et haïssant tous les autres. Quelquefois, le cœur est assez riche en affection pour aimer à la fois hommes et bétes, et souvent la main qui soigne le chien et caresse le chat est prompte à secourir le pauvre qui pâtit.