‹ Physiologie du plasirChapitre 37 sur 73 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des plaisirs de la bienYeillance.

En commençant par les sentiments pour nous-mêmes, c'est-à-dire par le pur sentiment de première personne, nous sommes passés peu à peu à d'autres afTections compliquées d'un facteur moral extérieur. Traversant le champ mystérieux de l'amour-propre, nous sommes ainsi arrivés aux plaisirs qui viennent de l'amour des choses et des hôtes, où la première personne a encore un rôle prédominant. Maintenant, l'ordre naturel nous amène à l'amour des hommes, et nous voyons s'ouvrir l'immense horizon des vrais sentiments, où brillent les passions les plus horribles et les joies les plus sublimes.

L'homme, animal sociable, devait avoir nécessairement un lien moral qui le réunît à ses frères. La nature lui a donné un sentiment primitif qui, avec lui, naît et meurt. Les bourrasques des passions l'obscurcissent, mais dès que l'éclaircie arrive, il brille de nouveau. Ce sentiment lie tous les hommes comme par un fil mystérieux, en fait un seul corps, un seul individu. La plus petite secousse, éprouvée par un membre du corps social, fait tressaillir l'humanité. Les océans et les monts paraissent çà et là briser la chaîne; les haines des peuples ou des rois brisent le fil; mais le courant émané d'un peuple qui souffre ou qui

est heureux, qui s'élève ou qui tombe, s'il ne peut courir avec la vitesse de l'éclair dans les fils brisés, se répand par longues ondulations et arrive à se confondre avec le courant toujours vif qu'engendre la famille humaine, divisée dans ses alvéoles sans nombre.

De toutes façons, un sentiment réunit l'homme à l'homme dans un nœud de sympathie. Vague et confus, ce sentiment est la trame sur laquelle s'entrelacent les passions plus violentes qui groupent quelques individus, et se montre rarement sans que le cœur y ait brodé quelque image plus vive. Deux hommes qui, se trouvant dans une forêt, sont heureux de se rapprocher, satisfont le plus simple des sentiments de seconde personne, le sentiment humain et sociaL Rarement cette joie reste seule; l'oscillation donnée à ce sentiment entraîne presque toujours en sympathie d'autres sentiments qui le suppriment ou l'avivent. Ainsi, si les deux hommes se font peur, l'amoiir de soi-même obscurcit à l'instant le plaisir de la rencontre et ils s'éloignent ou se disposent au combat. Si les deux hommes parlent une même langue, ils se font connaître l'un de l'autre et la joie intellectuelle de communiquer sa pensée s'ajoute à celle du sentiment social.

Celui-ci peut être satisfait de diverses façons. Il l'est quand nous partageons une sensation avec un autre homme, soit que nous regardions le même objet qu'un inconnu, soit qu'avec des milliers de personnes nous assistions à un spectacle. C'est ce que l'on désigne par le mot compagnie, fort malaisé à définir.

L'homme qui, près de lui, a un de ses semblables, qu'il n'a aucun motif de haïr, le sent même sans le regarder. Sans le savoir, il communique moralement avec lui.

Le sentiment social n'a qu'un caractère vague et indistinct quand il reste à l'état de force. Il prend une forme

déterminée dès qu'il devient puissance. Il offre, dans ce passage, le caractère spécial aux sentiments de seconde personne. L'égoïste et l'orgueilleux peuvent agir avec violence et passion pour satisfaire leurs goûts préférés, mais le but de l'action se reflète toujours en eux; l'homme qui aime un de ses frères met la satisfaction de son sentiment en dehors de soi, se délecté des joies d'autrui et éprouve un plaisir bien plus grand quand c'est lui même qui, chez l'autre, amène la joie.

. II y a, entre les joies actives et passives du sentiment social, quelques plaisirs mixtes qui servent d'intermédiaire. La forme la plus nette de ces plaisirs consiste à jouir et à souffrir des joies et des souffrances d'autrui. Il semblerait, à première vue, que jouir de la fortune d'autrui soit un plaisir plus égoïste que la compassion à ses peines. C'est précisément le contraire. En ceci, l'amour-propre entre comme facteur tout -puissant; il intervertit l'ordre des choses et nous fait souvent souffrir des joies d'autrui et nous réjouir de ses douleurs. Ainsi il advient que, pour ressentir une joie qui n'est pas nôtre, il faut que le sentiment social soit assez fort pour chasser l'amour-propre; tandis que, voyant souffrir un de nos semblables, notre sentiment du moi, qui est partout, est satisfait, et le sentiment social, si faible soit-il, éprouve une joie qui, tant qu'elle est théorique, ne coûte aucun effort. L'homme qui se réjouit de la joie d'un autre homme doit abandonner son individualité, se mettre au rang, sinon au-dessous, de cet homme. Au contraire, celui qui compatit est toujours, sans le vouloir, au-dessus de celui qui souffre, et c'est de haut qu'il laisse pleuvoir sur lui un sentiment qui émane de son cœur comme une grâce. S'il se courbe pour secourir celui qui souffre, alors le sentiment est actif, et la théorique compassion cède la place à la bieufaisance.

230 PRBMIÈRE PARTIE

De tous les Bentiments de seconde personne, la compassion est le plus commun. Elle se base sur notre nature sociale et ne peut faire défaut si notre cœur n'appartient pas à la plus monstrueuse pathologie morale. Ce sentiment, dans ses formes vulgaires, nous donne des plaisirs exempts de tristesses et embellis par une satisfaction d'amour-propre. S'il émane d'un cœur généreux, il nous procure des joies ineffables, associées à une des douleurs les moins tristes. Un héros de roman ou un personnage de drame réveille en nous ce sentiment absolument pur. L'impossibilité de secourir le malheureux nous exonère du reproche d'égoïsme et, sans être coupables, nous goûtons une joie qui réunit les plaisirs de Tégoîsme à ceux de la générosité.

Les plaisirs de la compassion s'expriment par l'apparence d'une douleur douce, qui quelquefois se mêle avec celle du plaisir. En général, le visage se modèle sur celui de l'homme qui souffre, comme l'étymologie l'indique. Dans sa perfection idéale, la compassion a une physionomie indescriptible qui nous émeut, et qui peut exprimer, avec peu de traits, la générosité d'un homme.

Page 1