CHAPITRE XV
Des plaisirs qui proviennent du sentiment social mis en pratique. — Le sacrifice.
L'analyse des joies du sacrifice est délicate. Elle fait trembler la main du physiologiste, parce que, pendant qu'il peine sur son ingrat labeur, il entend ricaner l'égoïste, qui lui chuchotte que l'homme n'a nul mérite au sacrifice, qu'il ne fait le bien que pour goûter un plaisir plus grand que son organisation cérébrale lui fait préférer à d'autres joies. Le physiologiste ne se laisse pas tromper par ces rires et ces sophismes : il continue son travail, où il aura la joie de trouver, entre les fibres palpitantes du cœur humain, que la vérité est bonne, elle aussi, et que la philosophie est sœur de la morale.
L'homme qui se sacrifie éprouve certainement un immense plaisir, mais qui n'a pas été le but de son acte. Il a gravi un immense calvaire avant d'arriver à ce plaisir, qui n'est que la récompense d'une difficile victoire. Quand il sentit battre son cœur à la voix de la pitié et qu'il fut pour se jeter dans l'abîme avec une sublime imprudence, l'égoïsme vint lui barrer le chemin. Ce géant, avec une grimace de dédain, lui montra l'immensité du gouffre, et fit briller à ses yeux l'amour de la vie. Il chancela et
pleura; il Bentit sa faiblesse et le danger de la lutte, et, le cœur broyé peut-être d'une douleur indicible, il supplia le ciel de renouveler en sa faveur le miracle qui fit David vaincre Goliath. Oui, il terrassa le géant et le décapita! mais la lutte a été dure, âpre et forte. Lorsque, avec le sourire d'un ange, il a tendu sa main à l'homme qui souffrait, il a essuyé d'abord la sueur ruis^lant de son front, il a étanché le sang que distillaient ses blessures, afin de ne pas charger son frère du poids de la reconnaissance et de ne pas s'octroyer à lui-même une récompense qui l'eût abaissé. Si, en ce moment, un ange est venu mettre du baume sur ses plaies, s'il a goûté en cet instant la joie la plus sublime permise à l'homme, il n'a pas cherché cette récompense. Il l'a méritée, parce qu'il a su arriver à cet héroïsme de taire les vicissitudes de la longue lutte et qu'il a dit seulement : c C'était mon devoir, i
S'il est vrai que les hommes généreux font le bien pour se procurer du plaisir, que tous les hommes se mettent donc à en chercher de tels! Qu'en attendant, les rares élus continuent leurs luttes; ils ont mission de faire briller quelques perles dans la statue de fange qui est l'humanité. Que les médiocres ne se découragent pas ! Il est des sacrifices pour toutes les grandeurs; s'ils ne peuvent sourire dans le martyre, ils peuvent donner une heure de leur sommeil ou forcer leur amour-propre à quelques instants de silence pour secourir un frère.
Les joies du sacrifice sont les plus grands des plaisirs du cœur. Elles subliment les sentiments les plus généreux et, à leur festins, elles convient d'abord le sentiment de la dignité qui s'élève dans une complète apothéose. Toutes les variétés du sentiment social, que nous étudierons plus loin, sont capables de sacrifice, car c'est là l'expression la plus haute d'une grande affection. On pourrait dire que,
dans le domaine du cœur, le sacrifice est la joie suprême qui peut, en certains cas, devenir sainte.
Le sentiment social s'exerce de mille façons, depuis le serrement des mains jusqu'au sacrifice du martyre. Mais, étant toujours noble et grand, il nous élève par ses joies, nous rendant de plus en plus dignes d'aspirer à des désirs plus grands. Dans ses coffres, il a des monnaies de cuivre, d'argent et d'or pour toutes les poches et tous les tiroirs. Dans presque tontes nos actions quotidiennes, nous dépensons la monnaie de ces joies en parlant et travaillant pour d'autres hommes . Nous arrivons quelquefois à gagner une pièce d'argent, en faisant une bonne action. Les joies les plus rares et les plus sublimes du sacrifice ne sont que pour l'élite : ce sont les pièces d'or.
La femme, sans nul doute, jouit beaucoup plus que nous des plaisirs sociaux, parce que la nature lui a donné un cœur plus grand pour compenser son cerveau plus petit; parce qu'en se reposant sur elle des devoirs de la maternité, elle l'a vouée aux joies sublimes du sacrifice.
Rarement l'homme arrive aux plus hauts degrés de l'échelle sans se faire aider par un immense ballon plein d'amour-propre. Il se sacrifie souvent, mais il veut que le bûcher où il meurt jette une flamme brillante et bien visible. La femme, au contraire, sait accomplir dans le silence et l'obscurité les plus sublimes sacrifices, et arrive à supporter sans faiblir les tortures d'une vie de douleurs incessantes, sans se plaindre, sans s'enorgueillir. Souvent, Tobscure existence d'une pauvre ouvrière est un martyre plus beau que celui de l'innocent qui lui, du moins, ne reste qu'un instant sous la hache du bourreau.
A tous les âges de la vie, ce sentiment nous donne quelques joies. L'enfant cesse souvent de pleurer quand il voit près de lui une créature vivante. Le vieillard au lit de
mort se platt à voir sa chambre pleine d'amis et de parents qui pleurent. La jeunesse est l'âge des sacrifices sublimes.
Le sentiment social doit donner des joies plus vives aux peuples incultes, qui ont plus d'occasions de l'exercer.
La physionomie des joies de la bienveillance vue en action est d'ordinaire calme et sereine. Quelquefois le plaisir déborde, mais nous le cachons avec une hypocrisie héroïque, afin de montrer à l'homme que nous secourons que notre action est très naturelle et n'exige ni lutte ni victoire. Les joies du sacrifice ont quelquefois une physionomie angélique. Quelques grands artistes ont fixé dans le marbre ou sur la toile le céleste regard des martyrs, et nous avons tous vu, dans des musées, des tableaux qui se sont gravés dans notre cœur.
L'habitude de ces joies imprime à notre visage un caractère spécial. En général, un rayon de joie bienfaisante peut briller sur les visages les plus beaux, comme les plus contrefaits, mais certains ne peuvent sourire que cyniquement et expriment toujours, de façon rebutante, la joie inaccoutumée d'une fortuite bonne action.
La bienfaisance des vaniteux, les compliments de l'homme vil et les caresses du traître sont les hypocrisies du sentiment; mais la joie ne vient que de la satisfaction d'un généreux besoin.