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CHAPITRE XVI

Des joies de ramitié.

Le sentiment social que nous éprouvons pour tous les hommes indistinctement nous procure des joies qui varient suivant que- l'objet nous inspire plus ou moins de sympathie. Sans pouvoir en donner la raison, nous ressentons un plaisir, vif et particulier, rien qu'à voir un de nos semblables. Nous le trouvons beau, aimable, et nous sommes portés à lui montrer notre sympathie, à nous rapprocher de lui. Le plus souvent, la sympathie naît simultanément chez deux individus. Le plaisir qu'éveille alors dans chacun la vue de l'autre amène chez tous les deux le besoin de se voir souvent, de se parler. Us deviennent amis.

Le sentiment social, qui est toujours en nous à l'état de jouissance, peut se raviver d'un trait, nous donner une joie et se calmer aussitôt. Ainsi, nous pouvons être plongés dans une méditation intellectuelle ; si notre oreille est frappée des plaintes d'un mendiant, le sentiment social se réveille. Nous donnons une obole au mendiant, et nous nous complaisons à sa joie. Aussitôt après, l'étincelle disparaît, et nous n'avons plus aucun rapport moral avec l'homme secouru. Mais si le jour suivant, en repassant au même endroit, nous retrouvons et nous secourons le mendiant.

rétincelle devient courant, et, même après quelques instants, nous pensons au pauvre hère. D'un autre côté, s'il n'est pas un simple trafiquant, qui vend ses larmes pour gagner sans peine le pain de sa vie, s'il a un cœur, il pense à vous avec plaisir et, en vous voyant arriver, il vous adresse un sourire que vous devez lire et interpréter. Pour si fugitifs que soient les rapports qui vous lient, s'ils se répètent souvent, vous pouvez peut-être devenir deux amis.

La sympathie et la bienveillance sont les deux sources primitives de l'amitié, qui est, essentiellement, l'échange de deux sentiments sociaiuv très vifs. Quand deux hommes, pour une raison, se renvoient souvent des étincelles de joies sociales, elles forment un courant continu. Alors l'homme qui aime vit, en partie, d'une existence double et, gardant en son cœur l'image de son ami, suit les battements d'un autre cœur à qui il envoie les frémissements du sien.

La manie habituelle de réduire à l'unité ce qui est complexe a fait résoudre la question diversement par les philosophes qui ont voulu assigner une cause unique au sentiment de l'amitié. Celui-ci veut qu'une-nature identique soit nécessaire ; celui-là prétend que le contraste favorise l'amitié; d'autres plus subtils veulent que' les deux natures soient complémentaires pour former un tout parfait. La plus simple observation suffit à nous démontrer que l'amitié peut naître de sources bien diverses et que, avide d'espace, elle erre dans un champ immense, distribuant ses joies aux hommes les plus semblables et les plus dissemblables.

Tous ne peuvent être amis, si délicats et sensibles soient-ils. Deux hommes, pour inspirer ce sentiment, doivent s'accorder, jusqu'à un certain point, en âge et en

proportions de sentiment et d'intelligence. La première condition est la plus indispensable. L'homme qui court hardiment sur le coursier de l'imagination, foulant les fleurs qu'il trouve sur son sentier, peut envoyer un salut affectueux au vieillard qui, à pied et en boitant, descend la colline, cherchant du bout de son bâton s'il ne trouvera pas un brin d'herbe verte dans les feuilles sèches; mais le premier n'a pas le temps de s'arrêter pour serrer la main du second, et d'ailleurs ils ne se comprendraient pas.

Entre les individus d'âge trop disparate, l'amitié est impossible. Si l'on donne ce nom à l'affection qui joint le vieillard au jeune homme, l'adulte à l'enfant, on commet une erreur de logique. Un vif sentiment peut exister entre eux, mais c'est de la vénération, de la gratitude ou de l'estime.

Le vieillard et le jeune homme se regardent mutuellement sous un point de vue qui appartient à la perspective. L'ami qui voit l'ami près de lui l'étreint sur sa poitrine. La chaleur de deux existences se confond pour créer une seule température, un seul climat, sous lequel vivent deux hommes. Si l'un d'eux s'éloigne, son image reste à la place qu'il laisse, et l'ami sent la tiède chaleur qui ne provient que des choses qui vivent ou de celles qu'on aime. Voilà le sentiment qui lie deuxhommes de la sainte amitié. De même l'âge, la trop grande distance morale ou intellectuelle, peuvent élever un obstacle insurmontable à lin rapprochement de deux hommes s'ils deviennent amis. Ici, cependant, la difficulté est moindre. Le regard fascinateur du génie peut rapprocher de lui un homme isolé dans la foule. D'autites fois, la capiteuse émanation qui vient d'un cœur sublime rapproche de lui le cynique qui allait seul et par les sentiers ignorés. Voilà une des formes les plus admirables de l'amitié. Un homme, grand de

cœur et inconscient de sa grandeur, voit resplendir, de loin, dans les ténèbres delà vie, une lumière qui l'illumine et réblouit. Avide de clarté, il s'approche, admirant sans envie, il jouit de se sentir éclairé. Cette lumière pénètre dans les régions de son esprit et découvre à son regard surpris mille trésors qu'il y tenait enfouis, le rendant ainsi plus fier de lui-même.

Le génie élève dans ses régions un cœur qui, par trop d'humilité, battait dans la poussière. Le sentiment, buvant à longs traits la splendeur de l'esprit, se réjouit de pouvoir la supporter sans être ébloui. L'apothéose de l'amitié, c'est le génie de l'esprit embrassant le génie du cœur. Mais il faut, pour cela, trouver un honmie assez grand de cœur pour comprendre le génie sans l'envier, et un homme d'esprit assez vaste pour respecter le cœur sans le railler.

Souvent, l'association de travail, la fraternité d'opinions, la communauté de but, le service sous la môme bannière, sont des facteurs capables de faire naître l'amitié et peuvent se grouper dans une seule classe.

D'autres fois, le contraste de deux caractères fait naître l'amitié. Un homme violent, mais généreux, trouve dans un ami pacifique et patient un sujet qui acceptera ses colères. Un homme passionné, amateur de polémiques, mais ennemi de la contradiction, trouve une source de joies dans un ami co mplaisa nt. Un homme généreux voit enfin dans un ami égoïste un vide à remplir, une idole à adorer, un autel où brûler son encens.

Celui qui voudrait indiquer toutes les causes qui peuvent inspirer à deux hommes le sentiment d'amitié, devrait étudier longtemps le cœur humain, et il ne pourrait se vanter de n'avoir commis aucune omission.

Pour en finir avec l'origine de l'amitié^ je dirai que la

seule condition essentielle, c'est que les deux hommes s'en-j tendent. Il n'est pas nécessaire que leurs manières de voir soient identiques, mais il est indispensable qu'ils se mettent d'accord sur la partie fondamentale des opinions morales. Il faut qu'après les théories les plus subversives, ils se serrent la main, et puissent se dire : « Nous sommes, malgré tout, d'honnêtes gens, i Après s'être disputés, injuriés peut-être, ils doivent pouvoir penser : « Nous nous aimons toujours, et notre affection est au-dessus des intempéries et des tempêtes. »

Les plaisirs que nous donne ce sentiment sont innombrables et, bien qu'empreints d'un caractère spécial, ils sont communs à tous les sentiments bienveillants. La joie générale qui, en guise d'atmosphère, embrasse tous les plaisirs moindres, c'est la satisfaction de ne pas se sentir seuls ici-bas, de vivre doublement des sensations d'un autre homme réfléchies en nous, et de nos actions morales réfléchies en lui. Dès que deux hommes se sont serré la main en amis, ils ne peuvent faire un mouvement que ne reflète le cœur de l'autre. Cette communauté d'idées et de sentiment répand sur les actions les plus indifférentes un attrait particulier, qui rend chère toute occupation que l'autre partage. Je dirais que l'amitié sert de peintre, couvre tout d'un brillant vernis, où les amis contemplent leurs images voisines et souriantes.

Les grandes joies de l'amitié constituent quelques-uns des plus précieux joyaux du cœur. Elles sont la source de tant de volupté, que celui qui eut le bonheur de les ressentir se sent ému à leur seul souvenir. Quel est le cœur qui ne bat pas plus vite à la seule idée d'un ami qui, après avoir attendu de longues années son frère d'élection retenu au loin, le voit tout à coup revenir sain et sauf, gai, plein de tendresse?

A ce moment, les larmes, jamais oubliées, du dernier adieu, les souvenirs du passé, se jettent vers le présent, se confondent dans le délire de cette joie dont le cœur déborde. Les yeux se cherchent, mais un voile de larmes couvre l'horizon d'un brouillard tiède. Les lèvres voudraient parler, elles n'arrivent qu'à un baiser sublime. Les bras s'étreignent, rapprochant les deux cœurs palpitants. On soupire, on rit, on pleure; on prononce des mots interrompus, vides de sens. Qu'importe?

Que celui qui est incapable d'aimer ainsi et de ressentir de telles joies ne se refuse pas à les admettre! Ce n'est là qu'une esquisse vague d'un sujet grand, sublime.

Une autre des grandes joies de l'amitié, c'est l'encouragement qu'elle donne dans l'infortune et qui, du côté philosophique, n'est qu'un plaisir négatif. Nous nous trouvons au milieu d'une de ces tempêtes qui agitent l'Océan de la vie; longtemps battu et secoué, notre frêle canot se brise à la fin sur un écueil. Nous sommes naufragés. Il importe peu d'où venait le vent qui a brisé nos mâts et déchiré nos voiles. Fut-ce l'envie des hommes ou la rigueur du destin, le manque de foi ou l'abus de la vie ? Il importe peu. Nous sommes trahis par l'existence, nous ne pouvons plus endurer la douleur qui nous envahit. Déchirés, torturés, nous voudrions être engloutis par cette mer qui nous balance cruellement à la cime de ses vagues. Qui donc alors, au milieu de nos blasphèmes qui nous feraient écraser par le ciel s'il n'était patient comme tout ce qui est éternel, qui donc alors s'approche de nous, et, nous arrachant à une mort que nous trouvons moins cruelle que la vie, nous rapporte au rivage? Qui donc nous sèche et nous réchauffe? C'est notre ami. Ne pouvant conjurer la tempête ni arrêter les vents, il nous a suivi avec angoisse sur l'esquif d'une affection qui ne sombre jamais; c'est

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l'ami qui maintenant s'incline sur nous, épiant les battements de notre cœur et attendant avec anxiété un mouvement, un soupir.

Vous pleurez alors et vos larmes abondantes se confondent avec celles de l'ami qui pleure de joie et délire d'espérance, vous voyant sauvé! Et vous vous écriez : c Comment ai-je pu désirer la mort, moi dont un ange est l'ami! i

Les plaisirs de l'amitié rendent insensibles à beaucoup de joies grossières et, en élevant le goût moral à une exquise finesse, perfectionnent les plus nobles facultés. Elles peuvent suffire à faire aimer la vie et plus d'une fois guérissent du découragement. C'est de cette façon qu'ont été sauvés plusieurs des plus précieux ouvriers de la machine sociale. Tant que l'on a un ami, il ne faut pas désespérer de la vie et l'on peut conserver sa propre estime. Il faut, en effet, qu'une fibre, au moins de notre cœur, soit robuste et vivace pour que nous éprouvions ce noble sentiment.

Les petites joies de l'amitié peuvent égayer la vie de l'enfant, mais ses sublimes plaisirs ne sont donnés qu'au jeune homme, à l'adulte et au vieillard. En général, c'est au printemps de la vie que l'on goûte la plus chaude amitié; mais, puisque l'on peut rester généreux jusqu'à la mort, on peut jouir jusqu'à la décrépitude de ces sublimes joies.

La femme en jouit beaucoup moins. La formidable passion de l'amour qui règne en elle l'empêche le plus souvent d'aimer bien une amie, Le ciel me préserve de dire que l'amitié est impossible entre deux jeunes femmes, mais je dois à la vérité de déclarer qu'elle est bien rare.

La physionomie des joies de l'amitié offre toutes les images que l'on voit au musée des plaisirs sociaux, mais avec des teintes plus vives. Si j'avais à indiquer son caractère spécial, je dirais que c'est le calme dans la pas-

sion. L'amitié est peut-être un des sentiments sociaux qui s'approchent le plus des phénomènes intellectuels; malgré sa force, elle conserve un calme serein et une démarche posée et digne.

Les expressions les plus ordinaires en sont les embrassements, les baisers et les serrements de main. Ce dernier signe est, je crois, le plus naturel. Dans le serrement de main, on peut exprimer toute la force de la passion, sans sortir des limites de la dignité. Le baiser est trop sensuel pour l'amitié et je voudrais qu'on le réservât pour les grandes occasions. Je ne le comprends que chaud, impétueux, irraisonné. En tout autre cas, je ne vois que le choc des nez et les précautions que l'on prend pour l'éviter; je ne sens que le contact humide des lèvres, et il me répugne.

Les joies de l'amitié ne sont pas pathologiques, puisque ce sentiment n'est jamais morbide.

Il est inutile de faire observer que beaucoup qui disent avoir un ami n'ont jamais éprouvé l'amitié. Ils saluent forcé gens et serrent toutes les mains. Que seulement l'infortune les frappe, et leurs amis se changeront en une foule d'indifférents qui enfonceront leur chapeau et cacheront leurs mains.

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