CHAPITRE XVII
Des joies de rameur.
La passion la plus violente, la plus chaude qui naisse dans la zone torride du cœur et s'illumine du plus lumineux rayon de Tété de la vie, c'est ce sentiment auquel on a donné par excellence le nom d'amowr, comme si les autres affections ne méritaient pas ce titre. Qu'il naisse d'une éruption volcanique, qu'il émane du cœur comme un tiède parfum, ce sentiment s'élève à une telle puissance, que la délicate machine s'essouffle, palpite et frémit sous son influence comme si elle était à tout instant près d'éclater.
Simple et primitif comme toutes les forces colossales, l'amour paraît pourtant formé des éléments de toutes les passions humaines. Aussi, présente-t-il à la fois la toutepuissante violence d'un élan primitif et le luxe varié des formes les plus brillantes. La nature s'est montrée par* tiale. A lui seul, elle a concédé la volupté des sens, la véhémence des passions, les ornements de l'esprit. Les fleurs les plus belles du cœur, les gemmes les plus précieuses de l'intelligence, les parfums les plus enivrants des sens, sont offerts en sacrifice à cette passion. Aucune autre n'embrasse ainsi les trois règnes de la nature humaine. Et cela ne suffit pas t Les éléments les plus contraires, qui semblaient destinés à se combattre éternellement, se
réiinisKent dans l'atnour en une harmonie unique, et, oubliant leurs haines passées, se donnent la main pour dire l'acte d'adoration au grand dieu. Les voluptés les plus sensuelles s'unissent, dans ce culte, aux aspirations les plus exquises du sentiment. Les exigences de l'égoïsme le plus brutal fraternisent avec les élans les plus généreux du cœur, les vents brûlants des passions avec les froides brises de l'esprit. Et le souverain absolu qui réunit sous son sceptre tant de peuples divers est un despote inexorable qui exige la plus aveugle obéissance et qui commande les plus cruels sacrifices d'un éclair de ses yeux. Pour se sentir vivre, pour brûler de ce feu qui à la fois le fait exister et le dévore, il réduirait l'univers en poussière.
Vouloir parler en quelques pages des joies de l'amour, c'est une bien ridicule entreprise. Mais, je ne veux que donner quelques traits de géographie d'un immense univers qui mériterait une monographie de cent volumes. Je ne fais que vous fixer le point de l'espace où vit ce soleil, je vous trace la ligne qu'il parcourt, je vous montre les satellites qui le suivent, et je m'arrête. C'est avec le télescope que je vous montre ce monde. Je ne puis pas vous transporter dans ces régions du ciel ; je ne puis pas vous faire sentir les frémissements de ce sol de feu.
Si vous croyez que toutes ces réticences ne sont qu'un artifice pour déguiser mon incapacité, demandez à une femme qui aime si, dans cent volumes de littérature,. dans mille romans, elle a trouvé la vraie histoire de l'amour. C'est en souriant qu'elle vous répondra : c Les livres ont pu, çà et là, dérober une perle du trésor, une étincelle du volcan; mais l'histoire du sentiment qui ronge le cœur et dévore la vie ne sera jamais écrite.» Consumez votre vie à la plus scrupuleuse observation, étudiez les hommes et les livres, et, quand vous voudrez révéler vos découvertes, la
plus humble des femmes, qui peut-être ne sait même pas lire, vous fera rougir de votre orgueilleuse ignorance. En vérité, je crains une telle honte et je me tais. L'ordre du livre n'en souffrira pas. Gomme à l'ordinaire, je tracerai des lignes, je ferai des casiers et des maisonnettes... mais je les laisserai vides, n'y mettant que peu de mots écrits sur d'humbles petits papiers.
Pour si nombreuses que soient les formes qu'il revêt, l'amour laisse voir son squelette à l'œil du philosophe. Il est formé par le besoin de rapprochement des deux sexes, qui doivent donner la vie à la matière pour en former un nouvel être. La part que prend le sentiment à. ce phénomène est le sentiment de l'amour, qui peut arriver à une telle puissance qu'il fasse oublier le but final. C'est pour cela que certains se refusent à admettre que le but essentiel, nécessaire de l'amour, soit la conjonction des sexes, et croient que la définition que j'en ai donnée tend à l'avilir. C'est un des nombreux préjugés que la passion nous donne. L'ui^ion des sexes n'est une action ni brutale ni vile. C'est une loi nécessaire de nature. C'est un des plus beaux phénomènes de la vie. Seul, l'homme peut le défigurer, l'avilir par la prostitution de la morale. On peut aimer de pur amour platonique, sans penser à l'union des sexes, même sans connaître le bien et le mal ; mais, dans Tordre naturel, cette passion se fonde sur l'idée du sexe et de la génération. — Ce qui prouve la raison naturelle de l'amour, c'est qu'on n'aime qu'une personne de l'autre sexe et dans l'âge fécond.
Voici la distribution du musée où se trouvent classées les joies de l'amour. Notez que je ne fais que vous donner la nomenclature des collections. Je renonce absolument à décrire (1).
(1) On retrouve la carte du Tendre. (N. d. T.)
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2i6 PREMIÈRE PARTIE
Dans la première pièce, qui sert d'antichambre an musée, sont toutes les espérances tièdes, les divinations du sentiment, les douces incertitudes des premiers jours, quand le cœur commence à battre plus fort et qu'une angoisse infinie le gonfle de soupirs. La chambre est tendue d'une tapisserie verte avec des teintes grises et incertaines. Les continuelles allées et venues, et la chaleur naturelle de l'air ambiant, amènent de rapides changements de température qui font frissonner et étouffer à quelques minutes d'intervalle.
A cette première antichambre succèdent plusieurs autres pièces, où les courants sont moins sensibles à la température plus tiède et plus uniforme. On y voit amassées des variétés infinies de soupirs, de plus en plus profonds et calmes. Puis quelques sourires ambigus, quelques paroles suivies d'un volume de commentaires. Je ne parle pas des fleurs sèches, des boutons de gants et de tous les objets que l'on conserve dans des cassettes ad hoc. Dans les dernières salles de cette première section, la température ambiante monte assez pour ne plus pouvoir être appelée tiède. On y trouve, cataloguées, quelques poignées de main, une foule de regards enflammés, de frissons incertains de plaisir. La bibliothèque de cette section contient des centaines de volumes d'aspirations solitaires ou de lettres timides.
La seconde section du musée occupe le centre de l'édifice et porte écrite sur l'entrée la première personne active ou passive d'un verbe qui, dans la grammaire, appartient à la première conjugaison et est régulier, mais qui, dans le monde moral, est bien le verbe le plus irrégulier que je connaisse. A peine le curieux entre-t-il dans cette partie vtu musée, qu'il s'aperçoit qu'il a changé de climat. Ici, ^4us de courants froids et chauds qui se combattent, mais uue atmosphère vibrante et parfumée, que l'on croirait
liquide tant elle presse et caresse le cœur. Nous sommes à réquateur et les odeurs les plus troublantes des fleurs et des drogues tropicales nous donnent le vertige, nous font délirer. Ici, Ton marche toujours près d'un autre être; c'est ici que Tivresse des sens et les tempêtes du cœur font vibrer avec une telle force de volupté tous nos nerfs, que le moindre contact les excite, de même que les sentiments sont exaltés parla moindre secousse. Le bruissement d'une robe de soie résonne à l'oreille plus doucement qu'un concert des anges; le parfum velouté d'un mot d'amour fait délirer le cœur. Les pièces de cette seconde partie sont infinies en nombre et diverses de grandeur, de forme et d'ornement. En outre, quelques-unes sont tapissées de velours; on s'y promène les pieds nus sur des fourrures toujours chaudes. Là, la vapeur de l'encens qui brûle sans cesse rend la lumière vague et incertaine. L'air y est si chaud qu'à peine si l'on respire. On y soupire, on y sanglote, on y frémit; on n'y parle pas!
Dans d'autres salles, l'atmosphère est moins chaude. La gaieté y préside, en distribuant des plaisirs plus tièdes et plus bruyants. Là, on danse, on rit, on chante.
Il y a d'autres salles encore, destinées à l'exercice des armes, où l'homme attaque, où la femme se défend et où le temps se passe aux jeux les plus courtois de l'escrime. Plus d'une fois, la lutte devient si animée que les adversaires se blessent; mais les blessures sont toujours guéries par un baume suave qui, posé sur elles, produit une nouvelle volupté inconnue. Dans toute cette seconde partie du musée on ne peut être seul, mais on ne peut être plus de deux. Les bruits du monde peuvent y arriver, mais ne sauraient distraire les bienheureux qui y passent leur vie.
Il y a, comme annexe, un petit hôpital où l'on se retire en cas de maladie, et où les remèdes sont si doux, les soins
du médecin, qui est aussi infirmier, si amoureux que Ton envie le malade. Un phénomène spécial à cet hôpital est que le médecin, pour guérir son malade, doit prendre la même maladie que lui.
Dans cette dernière partie du musée, nous trouvons les douces joies de Tamitié amoureuse , tous ces plaisirs exquis, réduits à la dose nécessaire pour qu'ils puissent être supportés longtemps par un faible cœur d'homme. Le musée des joies de Tamour a, comme appendice, un cabinet archéologique, où Ton voit les baisers fossiles, les sourires pétrifiés, et une collection de médailles de sentiments plus ou moins intéressantes, qui appartiennent toutes aux temps préhistoriques. La température y est sibérienne. On y trouve des couples souriants, qui passent avec leur lorgnette la revue des collections et, entre deux prises de tabac, se racontent l'histoire de ces reliques.
Si dans l'esquisse que je vous ai donnée de ce musée de l'amour, vous n'avez pas trouvé beaucoup de sentiment, observez que vous n'avez que la topographie de l'édifice, que je ne vous ai lu que quelques lignes du catalogue qui, sans les commentaires, ferait un gros volume.
Voici quelques extraits de cette immense liste :
N» 790. Plaisir d'écrire une lettre amoureuse. On en connaît au moins cent mille espèces principales, sans les variétés.
a. Joie de répondre à une déclaration.
h. Joie calme de rappeler une promesse.
c. Joie tremblante de demander...
d. Joie anxieuse de demander la raison d'un long silence.
e. Joie pure de parler de son amour.
Suivent les autres 99,995 joies principales.
N° 7,547. Joie de se voir bravement préféré, au milieu d'une nombreuse réunion.
N» 17,549. Plaisir d'avoir trouvé, en analysant son propre cœur, qu'on aime la personne désirée plus que soimême. (Joie très rare. On n'a pu s'en procurer qu'un seul exemplaire. Il provient d'une femme.)
N® 350,000. Joie de défendre la personne aimée au péril de sa réputation. (Les rares échantillons exposés proviennent tous de cœur de femme.)
N° 795,007. Joie de sacrifier son amour au bonheur de celui qu'on aime. (Même observation qu'au n» 17,549.)
N° 753. Joie d'aimer qui nous déteste.
No 957,300. Joie d'attendre.
N® 758,357,000. Joie de se regarder pour la cent-millième fois et de se sourire sans parler.
N^ 7,354,000. Joie d'entendre louer par les autres la personne qu'on aime.
N« 799,454,999,754,327. Plaisir d'aimer dans les filles d'une femme adorée les traits de celle qui n'est plus ou qui n'est plus à nous.
J'ai extrait ces lignes au hasard, en parcourant rapidement le catalogue dont je parle et que je publierais volontiers, si le commerce pouvait me fournir assez de papier et de caractères pour cette entreprise.
Au milieu de cette confusion, apprenez cependant, si vous -l'ignorez encore, que l'amour est le plus égoïste des sentiments, mais qu'il peut quelquefois arriver à l'abnégation la plus complète. Qui parvient à cette élévation éprouve un déchirement de joie et de douleur qui n'a de nom dans aucune langue. C'est toujours une femme.
Les joies de l'amour sont si fécondes en délices qu'elles suffisent à embellir une existence, à fixer le but d'une vie.
Pures, elles élèvent les meilleurs sentiments. Mais l'influence de ces joies ne peut pas être fixée d'une façon générale , car elle change avec les variations de ce sentiment si multiforme. D'ordinaire, elles noiis rendent égoïstes, car elles nous sont si chères que l'idée d'en être privés nous terrifie. C'est de cette façon que, quelquefois, sans être méchants, on peut transgresser les lois du devoir et, entraînés par une vraie folie, fouler aux pieds les sentiments les plus saints. Là, commence le domaine de la pathologie.
De tous les sentiments, l'amour est celui qui distribue le plus inégalement ses trésors, tantôt se montrant prodigue et tantôt avare. La plus grande différence en ce sens provient du sexe. La femme arrive seule aux plus hauts degrés de ces joies, comme seule elle souffre les plus atroces tortures de l'amour. Cette passion est pour elle la première idole, et presque toujours la dernière, à qui elle sacrifie ses sentiments moindres , comme un tribut nécessaire dû au dieu qu'elle adore. Le monde de ses sensations plus délicates et plus violentes, le mystère inextricable de ses sentiments, tout part de ce centre et y revient. Elle ne se demande jamais quel est le but de la vie, car elle trouve que l'amour remplirait une vie séculaire.
Les craintes de la pudeur, les lois de l'opinion, les habitudes solitaires de la famille, mettent de tous côtés des obstacles pour l'empêcher d'aimer. La prédominance du besoin les renverse tous. D'abord tremblante, puis réservée, enfin confiante, passionnée, elle court sur la pente de la passion, pour se livrer à l'impulsion la plus violente de son cœur. C'est un spectacle qui surprend et qui émeut que de voir cette femme, faible et esclave, devenir souveraine quand elle est enflammée de l'amour.
On n'aime que dans l'âge fécond. Les joies que l'amour
peut donner, avant quatorze et après cinquante ans ne sont dans nos pays que des jeux d'imagination. Les fleurs les plus belles de F amour se cueillent dans là jeunesse, quand on livre à la première passion un cœur vierge et des trésors de sentiments inviolés. On aime dans tous les pays, dans tous les temps. Je crois, cependant, que le progrès embellit ces joies d'ornements qui ne gâtent en rien le fond du tableau.
Tous les êtres peuvent, dans leur vie, passer un agréable moment auprès d'une personne d'un autre sexe, mais tout le monde ne peut pas aimer. Pour ressentir cette passion dans sa perfection physiologique, il nous faut avoir dans le cœur un feu et une force que tous n'ont pas.
On ne peut éprouver les grandes joies de ce sentiment qu'en le prenant à haute dose. La femme et les généreux amateurs vident d'un trait la coupe de l'amour; aussi ne peuvent-ils s'enivrer qu'une fois dans leur vie, et, s'ils aiment encore, ce n'est qu'en répandant sur quelque créature les dernières gouttes restées au fond du calice. Quelques autres, en revanche, sont par nature si parcimonieux qu'ils boivent par gorgées; aussi, subdivisant à l'infini la dose toujours égale d'amour, finissent-ils par la prendre homéopathiquement, ce qui équivaut à ne pas la prendre du tout. Ces usuriers de l'amour disent qu'ils ont été amoureux une centaine de fois. En vérité, croyez-moi, ils ]^ n'ont jamais aimé ! La nature ne nous donne, en naissant, qu'une tasse de nectar et, pour s'enivrer, il faut la vider d'un trait. Celui qui paraît y boire continuellement et à larges traits, ou bien en fait le semblant, ou fraude en allongeant avec de l'eau le précieux liquide. Je parle, bien entendu, du commun des hommes.
La physionomie des joies de l'amour présente une infinité de tableaux que je ne puis décrire. Presque toutes les
images du plaisir de l'amitié figurent au musée de l'amour, enluminées de couleurs plus vives. Vous savez comment un artiste,' avec quelques jeux de clair et d'obscur, vous représente un ciel des tropiques ou un ciel de Sibérie. Eh bien, faites de même des joies de l'amour et de l'amitié. Dessinez les mêmes figures, mais donnez aux unes un horizon gris, froid, avec des images filiformes; aux autres, un ciel d'or et d'azur où les rayons du soleil, imbibant l'étoffe bleue de l'horizon, la rendent transparente; mettez çà et là des plantes des tropiques et répandez sur tout cela la lumière à flots.
L'amour a, lui aussi, son hôpital et ses malades. Presque toujours l'élément morbide qui l'oblige à s'aliter ne vient pas de lui, mais lui a été communiqué par la contagion de quelque autre sentiment coupable. C'est de cette façon que même la prostituée peut avoir le cœur vierge et le donner généreusement à un seul. Si, dans ce cas, pour prouver son amour, elle fait à son amant des cadeaux payés par la honte, elle éprouvera sûrement une joie coupable, mais ce qui est malade en elle, ce n'est pas l'amour, mais le sentiment de sa dignité.
Les joies de l'amour ne sont jamais morbides par excès. Tant que ce sentiment s'élève, ayant comme inséparables compagnons les sentiments du devoir et de la dignité, il peut atteindre des hauteurs démesurées, ne faisant que croître en beauté. Malheureusement les passions humaines, quand elles s'élancent vers le ciel avec la rapidité de la foudre, ont la durée d'une fusée. Elles montent, elles brûlent en une seconde le combustible destiné à plusieurs années et périssent, en éclatant dans une mer de lumière.
C'est affaire de goût. Certains préfèrent le calme rayon de la lune à la lumière éblouissante du soleil : les premiers brûlent leur vie à feu lent et leur thermomètre marque
toujours tempéré; les autres déconcertent les thermomètres ; il leur faut des pyromètres, et encore se fondent-ils souvent à la flamme sidérale de leur vie. Je le répète, affaire de choix... Le croyez-vous? La lumière électrique peut-elle devenir la flamme fumeuse de la chandelle? et le satellite, qui n'épand qu'une lumière deux fois réfléchie, peut-il devenir un soleil ?