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CHAPITRE XVIII Des joies du sentiment maternel et paternel

Dès le premier moment où, sentant en elle les mouvements d'une autre vie, elle se réjouit d'être mère, jusqu'à la dernière heure où, mourante, elle se console en voyant son lit entouré d'enfants qui pleurent, la femmemère récolte, sur le sentier de sa vie, des joies infinies, que lui méritent l'intensité de sa passion, la grandeur de 'ses sacrifices.

La nature a jugé la femme avant l'humanité lorsque, en lui confiant les difficiles fonctions maternelles, elle lui a donné un sentiment qui, avide de sacrifices, n'en réclame aucun; qui, sublime prodigue de sentiments, n'en exige aucun en retour; qui, brave à l'héroïsme, ne s'éteint ni sous le souffle gelé de l'ingratitude ni sous l'irrespirable effluve de l'indifférence. De tous les sentiments, l'amour maternel est le moins égoïste. Il est celui qui donne le plus et reçoit le moins, et qui ne mesure sa joie que par la grandeur du sacrifice accompli et non par la générosité du retour. Les artistes, les poètes, les philosophes, ont pu se jouer, rire sur l'amour, sur l'amitié; sur l'amour maternel, jamais!

Il y a tant de grandeur de passion, tant de sainteté de fonctions dans ce sentiment, que se permettre un cynique

sourire, ou une risée, serait une sacrilège profanation. L'homme qui, abusant d'une intelligence précoce ou d'une douloureuse expérience, ne sait plus compatir aux infortunes hunaines, peut encore sentir ses yeux se baigner de larmes en pensant à sa mère éloignée ou morte...

Un de nos grands écrivains, qui a perdu dans le choc des événements politiques son renom de loyauté, mais à qui la calomnie n'a pu enlever le laurier immortel qui ombrage son front, a écrit : c Malheur à qui ne peut penser à sa mère ! > et, dans ce peu de mots, il a élevé à sa juste hauteur la tendresse maternelle. Il en a fait deviner la sainteté.

L'homme devient physiquement père par la volupté d'un instant. La femme conquiert le droit de se dire mère, non seulement par des spasmes de plaisir, mais par des tortures atroces. Vénérable mystère! Ici, nous voyons la douleur et la joie saintement unies, liées dans une existence commune. De leur union nous voyons naître une telle perfection, une telle beauté, que nous ne maudissons plus la douleur, parce qu'en jetant son manteau de deuil sur la statue de la joie, elle en accroît la perfection esthétique, elle en fait ressortir les formes idéales. Plus la femme souffre pour devenir mère, plus elle est fière de s'appeler ainsi, plus elle jouit du rôle sublime! Admirable contraste qui nous console d'appartenir à la race humaine.

A l'assemblée de l'opinion publique, l'homme seul a la parole et se décerne louanges, prix et couronnes. Cependant, la femme souffre, lutte et prie. Que lui importe que l'homme, après avoir respiré son parfum virginal, la rejette, comme une fleur fanée, et lui refuse même le droit de s'asseoir près de lui sur l'échelle des êtres! Elle a pour elle la joie du sacrifice, elle peut être mère. Après avoir donné la vie à un nouvel être, après l'avoir nourri de son

sang pendant neuf mois, elle le tient entre ses bras, et c'est en l'embrassant qu'elle le nomme son fils ! Il y a dans ce mot tant de mystère de volupté ! Je ne veux que dessiner les joies du sentiment maternel. Elles peuvent se diviser, grosso modo^ en trois grandes classes. Que les mères me pardonnent cette profanation.

Les premières joies de la maternité commencent à la conception et finissent au sevrage. A cette époque, le plaisir de l'amour, encore palpitant, s'unit aux joies d'un nouveau sentiment qui, comme un rejeton d'un arbre vigoureux, croît robuste et vivace. La femme, si généreuse, ne pouvait se contenter de la joie égoïste de l'amour et des plaisirs sensuels, et elle voit nattre un sentiment digne d'elle. Elle devient mère! L'instant où elle se dit cela est délicieux.

Après avoir fait cette découverte, elle a besoin de la communiquer à celui qui, jusque-là, n'était que l'amant ou l'époux et qui maintenant est père, légitime défenseur de cette nouvelle créature que la nouvelle mère adore sans la connaître. De cet heureux moment, tous les sacrifices faits pour l'hôte attendu deviennent précieux, et délicieux les projets qui se font pour lui. Enfin, après les souffrances voulues par une nature cruelle, il vient à la lumière; tout lui présage une longue vie. Le sourire indicible de bonheur qui vient, malgré les tortures, exprime la joie la plus brûlante. La femme est vraiment mère à présent, légitime et heureuse. Oui ! la mère est toujours légitime. Si elle peut rougir de ce titre en ces solennels moments, elle est coupable. Elle peut craindre plus tard pour elle et son enfant, mais qu'en ce moment elle rie et qu'elle pleure, qu'elle crie et qu'elle délire! La femme peut être coupable d'avoir aimé, jamais d'être mère. Qu'elle n'en ait donc jamais honte! La sainte fonction à laquelle elle est appelée lave

toute faute, efface toute honte, et elle a le droit sacro-saint de montrer sa créature à l'univers en disant : c C'est mon fils ! >

Je ne voudrais pas forcer mes belles lectrices à rougir, mais qu'elles avouent que l'allaitement, s'il n'est pas accompagné d'une maladie, est fécond en joies très vives. Le plaisir est en partie sensuel. Dans Tallaitement, on éprouve la sensation d'un baiser délicat, sur lequel l'attention demeure pour boire toute la volupté qui passe d'une lèvre à l'autre.

Je n'en finirais plus si je voulais énumérer toutes les immenses joies de la première période. Chaque soin donné à l'enfant, chaque caresse, chaque attention, chaque sollicitude en apporte une nouvelle.

Combien sont précieuses les découvertes que fait à chaque instant la jeune mère, dans le cours de ses expériences sur la petite créature qui lui doit la vie ! Oui, elle devient observatrice scientifique, analyste subtile, mais peu scrupuleuse. Elle a toujours sur les yeux la lentille du sentiment, qui lui agrandit tout, et, avec une ingénuité sublime, se réjouit infiniment de tout le beau qu'elle découvre dans les éclairs de lumière qui éclairent le crépuscule d'un esprit ehfant. Il a souri, il a cessé de pleurer quand elle s'est approchée du berceau, il a balbutié une syllabe qu'elle a commentée avec l'avidité d'un linguiste fanatique. Il est resté attentif aux sons d'une serinette, il a déchiré avec rage les feuillets d'un livre; nul doute qu'il ne devienne un Rossini, ou un grand écrivain. Quelles délicieuses erreurs! Si les pronostics des mères se réalisaient, l'humanité serait un cénacle de grands hommes.

La seconde phase s'étend du sevrage jusqu'au jour où l'enfant est confié aux maîtres. La nature physique est satisfaite; l'individu est né, il est maintenant assez grand

pour chercher sa nourriture. Il y avait dans la mère rhomme et l'animal; il n'y reste que l'homme moral. Si les joies sont moins impétueuses, elles ne sont pas moins vives. L'enfant est pour la mère un nouveau monde, où elle découvre chaque jour de nouveaux pays, de nouveaux fleuves, de nouvelles montagnes, et où elle bâtit les plus beaux châteaux en Espagne; et ce monde est si vivant, si chaud, si petit, qu'à tout instant la mère l'étreint dans ses bras en le mangeant de baisers. Si, plus tard, l'homme pouvait se rappeler l'ardeur d'un seul baiser maternel, il ne pourrait commettre la plus minime injustice envers celle qui le baisa ainsi.

A la dernière période de ces joies, la mère, ne suffisant plus à l'éducation intellectuelle de son fils, le confie à d'autres. Les plaisirs de la récompense deviennent plus vifs, et souvent la mère arrive au faîte du bonheur en voyant son fils récolter une couronne de lauriers et la déposer à ses pieds. Ces plaisirs varient en intensité d'une façon prodigieuse, parce que la mère peut jouir de l'honnêteté vulgaire comme de la gloire radieuse de son fils. Elle peut sourire de plaisir en voyant que sa fille est vertueuse, comme délirer de joie en entendant les louanges que l'univers décerne à son fils.

Si la mère jouit du bonheur et de la gloire de ses enfants comme d'une chose à elle, elle n'exige presque jamais la gratitude. Toujours généreuse, elle prend comme récompense la réussite de ses fils. Elle a donné à la société de vertueuses mères, des citoyens probes ou de grands hommes : elle est satisfaite.

Le cœur d'une mère est le seul capital de sentiment qui ne faillit jamais, et sur lequel on peut toujours compter. Après avoir été déchiré par l'ingratitude, broyé par la faute, par tout ce qui tue un cœur humain, il renaît de ses cendres, chaud^ ardent > généreux» Il n'y a qu'une mère

pour oublier les offenses d'araour-propre , les espérances les plus trompées, et secourir sans reproches, sans amertume, le fils coupable qui l'a accusée. Pourvu qu'il souffre, la mère accourt pour sécher ses larmes ; et, si son cœur lacéré l'empêche de parler, rien ne l'empêche de souffrir et d'aimer. Si vous connaissez une mère heureuse, contemplez ce délicieux spectacle ; si vous connaissez une mère malheureuse, vénérez-la comme une sainte et adorez-la comme un dieu.

Le père, lui aussi, aime sa créature et trouve une source féconde de joies dans le sentiment qui le lie à elle. Mais rarement, jamais peut-on dire, il n'arrive à aimer comme une mère. Il n'y a là rien de surprenant. Les passions, dans l'ordre naturel, sont d'autant plus puissantes que la fonction à laquelle elles se rapportent est plus nécessaire. C'est à la femme que la nature a confié le soin de conserver la vie des êtres-enfants et elle lui a donné le sentiment maternel. L'homme doit aider la femme dans ce saint ministère, et, presque à lui seul, créer l'individualité sociale de l'enfant. Tout cela est secondaire et contingent et ne requiert pas le cœur d'une mère. Vous pouvez trouver dans les joies paternelles de la passion les ornements les plus délicats du sentiment, mais jamais cette lave éternellement brûlante qui mugit dans le volcan du cœur maternel. Ici, c'est la prédominance d'un des besoins de nature les plus inéluctables ; là, le sentiment est déjà un luxe moral du cœur, et les générations n'en ont pas un absolu besoin. L'amour maternel est commun à tous les animaux. L'affection du père ne s'admire que chez très peu comme un phénomène touchant. A l'exception des joies sensuelles exclusives à la mère, toutes les joies morales peuvent se partager entre les deux géniteurs. Transportez les mêmes plaisirs du climat chaud où bat

]e cœur de la femme sous la zone tempérée où vit le cœur de rhomme, et vous aurez la différence entre deux sensations-identiques dans leur essence.

Presque toujours le père sait mieux aimer sa fille et, à coup sûr, il n'a pas tort.

Ces joies sont toujours si généreuses que non seulement elles embellissent quelques jours de l'existence, mais suffisent à répandre un délicieux parfum sur notre vie entière, à rendre paisible une carrière aventureuse, ou à charmer la monotonie d'habitudes vulgaires. Ce sont des plaisirs qui, gagnés par le sacrifice, rendent l'homme plus content de soi-même. Pour un cœur généreux, la seule idée de faire du bien à ses enfants, d'être responsable de leur bonheur, est une pensée qui anime, qui encourage et qui suffit souvent à guérir des plus noirs soucis.

La civilisation peut élever ces joies à un plus haut degré de délicatesse, mais non pas en changer le fond, qui, comme toute force primitive, traverse sans altération les siècles et les âges. Chez quelques peuples sauvages, les joies de la maternité cessent avec l'allaitement, et l'idée paternelle subsiste à peine. J'ose dire que ces joies, comme celles qui dérivent des affections de famille, sont plus vives et plus délicates dans le nord de TEurope.

Même ces sentiments généreux peuvent donner des joies morbides. Le père qui jouit de voir germer en son fils une passion coupable en éprouve une de cet ordre. Une mère qui inspire à son fils la haine de tous, pour se réserver son affection, est coupable. Mais, en ce cas, la maladie de la joie provient non pas du sentiment paternel ou maternel, mais d'un autre qui est un état morbide.

Les nobles affections ne. se gâtent jamais, si ce n'est en changeant de nature.

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