CHAPITRE XIX
Des joies qui proviennent des sentiments de fils, de frère
et de parent.
Les fils qui concentrent en eux tous les rayons d'affection qui émanent du cœur d'une mère ou de celui d'un père doivent sûrement répondre à un tel excès de tendresse. Pour si généreux que soit le cœur d'un fils, il rend bien rarement autant de lumière qu'il en reçoit; le rayon qui lui est arrivé brûlant s'en retourne tiède et pâle. Je sais bien que quelquefois les enfants rendent cent pour un, mais ce sont de bien rares phénomènes. En général, les parents adorent leurs enfants et en sont aimés; les géniteurs sont généreux toujours, et souvent prodigues; les fils sont jicstes, souvent économes, quelquefois parcimonieux. Il n'y a pas à s'en épouvanter, ni à crier au pessimisme. C'est une loi de nature qui porte en soi sa propre raison. La vie des générations devait subsister à tout prix, et elle a été confiée à un sentiment tout-puissant comme celui des pères et mères. Quand les individus naissent à la vie physique et sont élevés à la vie morale, aux yeux de la nature leurs parents ont assez vécu et l'humanité subsiste, même sans le sentiment filial. Le sentiment existe pourtant; il peut être fort, violent, capable des plus grands sacrifices, mais il n'en est pas moins un sentiment de luxe,
2<ti PREMIÈRE PARTIE
uliie à IVsthétique morale et rien de plus. Criez au blasl»lièmo, au cynisme, niez la théorie, mais ne récusez pas le fait. On (lit toujours que les enfants ont le devoir d'aimer leurs auteurs, et ce commandement est écrit dans tous les rodes du monde. Jamais, au contraire, on n'a ordonné aux parents d'aimer leurs enfants. C'est naturel; ce serait imposer à Thomme de respirer!
En dépit de tout cela, il ne faut pas se décourager. Nous sommes doués de beaucoup de facultés morales de pur luxe, qui n'en sont pas moins nobles. Parce que la musique n'est pas indispensable à la vie morale des générations, elle ne laisse pas d'être un art divin. Ainsi du sentiment filial. Quoiqu'il ne soit pas indispensable à la vie des générations, c'est un des sentiments les plus exquis, qui élève bien haut la dignité humaine, parce qu'au lieu de se baser sur les lois de la matière, il s'appuie sur le beau, sur le vrai, sur le bien. Si nous ne pouvons nous complaire à rendre à nos auteurs toute l'affection qu'ils nous prodiguent, nous pouvons nous plaire à les aimer eomme nous le pouvons et comme nous le devons, ce qui est tout dire. On court toujours vers la perfection, quoiqu'il soit sûr qu'on ne peut l'atteindre; on doit donc aimer son père et sa mère autant qu'il est possible, même s'il est certain qu'on ne payera jamais toute sa dette.
Quand le père et la mère sont tous deux au même niveau de perfection morale et que l'on a envers tous deux la même somme de devoirs, on peut les aimer avec la même force, non pas de la même manière. Pour la mère, on a une tendresse plus chaude, plus confiante, et j'ose dire plus pleine de cette sensualité du cœur qui se comprend et qui ne se définit pas. On a pour le père un amour plus idéal, ])lus élevé et dans lequel il entre de la vénération et de la gratitude. On aime sa mère, toujours, avec l'ingénuité
expansive et gaie du cœur enfant, et Ton aime son père avec la prudence du cœur adulte. On pleure et Ton raconte avec sa mère; on sourit et Ton raisonne avec son père (1).
Celui qui n'a pas connu sa mère peut difficilement imaginer les douces joies de celui qui la possède, qui l'adore, qui est assis auprès d'elle sur le tabouret de l'enfant ou la chaise de l'adulte. Quand, en fouillant votre mémoire, vous cherchez les formes vagues qui oscillent à l'horizon le plus lointain, vous vous rappelez quelque scène de famille où passe l'ombre de votre mère; vous vous souvenez de la joie immense goûtée sur ses genoux. Pour si peu que vous ayez ce qui faut d'esprit et de cœur pour ne pas être idiot ou infâme, vous devez vous rappeler quelque chose de semblable, et vous devez mieux voir peu à peu les images de vos souvenirs.
Si votre mémoire est faible, ou votre cœur endurci, allez plus avant, laissez les petites joies et souvenez-vous des grandes. Ne vous revient-il pas quelque douleur d'enfant qui vous faisait sangloter et désespérer, quelque ouragan de chagrin qui cessa d'un mot à l'apparition de cet ange consolateur? Je sens encore les baisers que ma mère mettait sur mes joues, j'entends encore sa voix douce et généreuse, je vois encore le sourire ineffable avec lequel elle me regardait, quand son doigt levé m'ordonnait la joie et me faisait sourire au milieu du torrent de mes larmes. Et ce n'est pas mon seul souvenir... Les silences mystérieux des églises, les peurs nocturnes, les haines de mes petits compagnons, l'histoire entière de mes douleurs
(1) L'idée du sexe entre évidemment dans ces purs sentiments. Nos tendresses pour notre père et notre mère sont, entre elles, comme l'amour et l'amitié. Le rapport subsiste pour les filles, et leur affection pour leur père est avivée par le fait qu'il est d'un sexe différent.
On pourrait dire de même pour expliquer la préférence du père pour la fille, de la mère pour le garçon. C. L.
et de mes joies, toat me rappelle ma mère coimne ud ange qui, après m'avoir donné la vie, me fit vibrer de nobles sentiments; qui, après m'avoir appris à parler, à lire, après m'avoir mis en main les outils qui devaient me faire ouvrier de l'usine sociale, me montra le chemin qui mène àla gloire... Laissez-moi arrêter ma plume. Au lieu d'écrire une page de physiologie, je vous donnerais un fragment de mon histoire.
N'oublions pas notre père ! Lui aussi a veillé à notre berceau, a pris part à nos jeux. Il est dans le tableau de nos souvenirs d'enfance. Nous nous rappelons que souvent il nous arrachait à nos jeux ou aux bras maternels pour nous presser contre son visage barbu, et puis, les sévères leçons, les reproches, les châtiments... Pauvre père l nous devons bien l'aimer. Il a peut-être travaillé toute sa vie pour nous donner une existence aisée ; il a été avare pour lui afin d'être généreux pour nous. N'en serait-il rien, il nous a donné la vie et le nom. Nous devons employer la première à honorer le second, car rien ne fait briller la vieillesse du père comme la gloire de son fils. La mère peut aimer à la folie un fils vulgaire et, en tout cas, se contente de le voir homme de cœur; mais l'homme n'est complètement heureux d'être père que lorsqu'il en est fier, que lorsque, en marchant appuyé au bras de son fils, il sent ses yeux se mouiller de douces larmes en entendant les louanges qu'il recueille.
Voici quelques-unes des plus précieuses joies filiales : Par une cruelle nécessité, un immense espace nous sépare de nos parents. Nous sommes au cœur de l'hiver. Le calendrier marque un jour de fête de la famille, jour que jusqu'ici nous avions toujours passé en son sein. Personne ne nous attend; aussi nous avons depuis longtemps médité un grand coup et, tout émus à l'idée de la surprise que
nous allons faire, nous nous sommes mis en route, laissant là études, affaires ou amis. Nous avons calculé notre temps, tout prévu, et au moment où les chers vieux vont se mettre à table, en regardant notre place vide, nous nous précipitons dans la salle, nous étreignons notre père, nous embrassons et réembrassons notre mère...
Un coup de fortune ou de longs efforts et de longues épargnes vous ont fait possesseur d'une jolie somme. Au début de l'automne, vous annoncez à votre mère, qui est folle de voyages, que vous l'emmener par force visiter avec vous la Toscane, etc.
Toutes les joies de ce sentiment ne se réduisent pas cependant à des coups de théâtre ou à des plaisirs convulsifs. Il en est de calmes et silencieuses, de tremblantes, de tristes; il en est de tout genre; il en est pour tous les cœurs. Vous tous qui me lisez, ou vous êtes fils et vous avez connu ces joies; ou, si le malheur vous en a privés, vous devez en sentir le prix par le vide que leur absence fait en votre cœur.
En général, le fils sait mieux aimer la mère, et la fille le père. Il y a là un mystère que je laisse sans explication, mais digne de la plus patiente analyse.
Les frères, qui doivent la vie aux mêmes auteurs, sont presque toujours liés entre eux par un sentiment qui a ses joies calmes, ses élans généreux, quoiqu'il ne soit ni nécessaire par loi naturelle comme 1^ amour maternel, ni nécessaire par loi de morale comme le sentiment paternel. L'on peut dire que les frères, d'ordinaire, sont des amisnés, qui ont des trésors communs de réminiscences, de douleurs et de joies. Leur affection reçoit pourtant un caractère particulier de l'idée de la même origine, de Vidée du safig, qui, en les faisant membres d'une même académie de sentiments, les rend solidaires en une foule de cas. Cfr
lien du sang, la vérité nous force à le dire, est plus une idée qu'un sentiment; si les frères ne se connaissent pas ou se brouillent, ils peuvent se haïr de tout cœur ou rester inconnus les uns aux autres sans que la voix du sang se fasse jamais entendre (1).
Ce qui avive surtout le sentiment fraternel, c'est une certaine analogie de goûts et de sentiments, qui existe souvent par la conformité d'organisation qui vient d'une origine commune. D'ailleurs, tous les facteurs qui modifient les joies de l'amitié influent dans le môme sens sur les plaisirs du sentiment fraternel qui, sorti des limites du devoir, n'est qu'une amitié entre individus nés des mêmes parents.
Le frère peut adorer son frère, la sœur idolâtrer sa sœur; la perfection de ce sentiment s'observe entre frère et sœur (2).
Le sentiment fraternel peut distribuer des joies à tous les âges de la vie, mais ce n'est guère qu'après les orages de la jeunesse qu'il nous fait sentir ses plaisirs les plus exquis. Dans l'âge adulte ou dans la vieillesse, la mort nous a presque toujours privé de nos parents, souvent d'un ami. C'est alors que l'on se réfugie entre les bras de son frère ou de sa sœur et que, s'enlaçant à eux avec avarice, on sent un cœur chaud battre contre le sien.
(1) Mantegazza, comme tous les moralistes perspicaces, refnse Texîstence à un sentiment qui n'est qu'un assemblage d'autres sentiments, renforcé par une similitude d'intérêts. Sans parler de frères inconnus l'un à l'autre, si Ton envisage deux frères élevés séparément et prenant une carrière qui les éloigne, nulle affection n'existera. S'ils ont le cœur bien placé, chacun d'eux verra en l'autre un être qu'ont aimé ceux qui ne sont plus, l'aimera comme Vami (Vun ami. Ce sera tout.
La solidarité familiale, qui ennoblit tant la race Israélite, vient de la dignité étendue de l'individu au nom, mais on ne trouve nulle part trace d'un sentiment spécifique. C. L.
(2) Encore l'idée du sexe I La sœur aime son frère d'une amitié sensuelle. C. L.
Uidée du sang, après avoir réuni dans le nid de la famille ses membres nécessaires, joint à eux quelques autres personnes que l'on nomme parents, alliés, qui, devenant de plus en plus éloignés, finissent par se confondre avec la foule des gens que nous frôlons sans les connaître. Le sentiment qui lie les alliés entre eux, s'il n'est pas avivé par l'estime, la gratitude, l'amitié ou quelque autre sentiment d'élection, se réduit presque toujours à un devoir, à un fil ténu que le plus léger choc de sentiment rompt aisément.
Le sentiment qui lie les petits-fils à l'aïeul est des plus vénérables. Le vieillard s'attache à l'enfant d'une tendresse intermédiaire qui sert de nœud, et trois générations se confondent dans une même famille.
L'oncle et le neveu forment aussi un groupe délicieux. L'échange de la gratitude, de la générosité, du respect est charmant à voir.
Plus loin, nous voyons les groupes des cousins, des beauxfrères, des gendres et de toutes les personnes qui appartiennent plus ou moins à la famille. Ici les sentiments sont tièdes, et s'ils procurent des joies, elles dérivent d'un sentiment plus vif. Vous savez que deux cousins peuvent s'aimer d'amitié, ou mieux encore; mais le lien de parenté n'a rien à voir ici.
En tout cas, toutes les émanations, plus ou moins chaudes, qui viennent des divers sentiments de parenté, se confondent et forment le sentiment de la famille. Chaque fois que les parents se trouvent réunis, ils se renvoient mutuellement le parfum de leurs sentiments et jouissent de se sentir en famille. Il est inutile de dire combien, en ce cas, est indispensable l'absence de haine ou de rancune. Ces sentiments sont tous fragiles, ils s'éteignent au moindre soufQe, se brisent au moindre choc.
Les joies de la famille sont comme le pain et l'eau. Nous ne les apprécions que lorsque leur absence nous a fait souffrir, en nous en montrant la valeur.
A part ces diverses formes du sentiment social primitif que j'ai rapidement esquissées, il en est d'autres moins définies, mçtis que je dois signaler.
L'homme peut nous intéresser seulement par son âge. Les enfants, par exemple, inspirent de la sympathie à presque tout le monde et l'on éprouve un vrai plaisir à les caresser, à les chatouiller. Le spectacle d'un homme si petit, si faible, si gracieux, nous rappelle de nombreuses idées, de nombreuses sensations, et nous éprouvons un vrai plaisir moral, né de l'exercice simultané de nombreuses facultés. Celui qui a visité la clinique du D' Porta, à Pavie, se rappelle la souveraine complaisance avec laquelle ce grand homme bourru joue et rit avec les petits malades confiés à son savant et audacieux bistouri.
Sans aucune idée de sexe, le jeune homme nous intéresse par sa beauté et la force qui semble lui sortir des pores. Le sentiment primitif qu'il nous inspire est la sympathie pour ce bel échantillon deVhomo sapiens de Linné. L'éclat des yeux, l'élégance des mouvements, le balancement de sa longue chevelure, sont autant d'éléments que l'on admire, mais qui peuvent produire un plaisir, indépendamment de l'idée esthétique. L'idée du beau est intellectuelle et le cœur est seul dans la sympathie que nous inspire un jeune homme.
Le vieillard, s'il n'est déformé ni au physique ni au moral, est toujours vénérable. Sa vue peut nous donner un plaisir sympathique. On respecte en lui l'omnipotence du temps ; on admire en lui une savante formule qui réunit les facteurs cher et terrible, la vie et la mort. Le vieillard est un monument de chair vivante. La lumière qui tremble
dans ses yeux, le reflet argenté de ses cheveux, m'ont toujours tellement attiré, qu'en vérité je suis tenté de saluer tous ceux que je rencontre. Tous les poètes ont senti cette vérité, tous les moralistes Tont enseignée. Le vieillard honnête est chose sacrée.
Avant de laisser ce sujet, je dois me défendre contre une accusation. On me blâmera d'avoir laissé une lacune, d'avoir oublié les joies du mariage. On m'accusera de malice ou de distraction. On se trompe : en ce moment, je ne suis ni malicieux ni distrait. J'ai toujours cru que, dans les rares cas où le mariage n'est pas une transaction ou un marché, il est l'amour à l'état de paix, et que l'histoire de ses joies est écrite au chapitre où je parle de ce sentiment. Lisez aussi le chapitre de l'amitié. N'oubliez pas celui de l'égoïsme, et vous trouverez, par fragments, la complète description des plaisirs du mariage. Quand j'aurai écrit la Physiologie de la douleur (1) et que vous l'aurez lue, vous aurez, entière, l'histoire de ce contrat civil et religieux, de cette maladie légale de l'amour.
(1) Mantegazza a écrit cette physiologie. Elle est devenue célèbre par les attaques que les expériences qu'il y décrit lui ont values de la part de niembres du haut clergé anglican.