CHAPITRE XX
Des joies du Patriotigme.
La nature, qui n'a pas également réparti ses richesses sur toute la surface de la terre, a voulu que la famille humaine ne s'accumulât pas sur un seul point, au risque de s'entre-dévorer. Elle a merveilleusement atteint son but en ajoutant aux trésors du cœur humain le sentiment de patrie. Il enchaîne le Lapon à ses glaces et à ses phoques, le nègre d'Afrique à ses déserts enflammés et à ses tigres. Gela n'eût pas suffi : l'amour de la patrie devait avoir un autre but suprême, celui d'isoler pour longtemps entre des limites de feu les diverses nations, de les déchaîner l'une contre l'autre, quand l'ambition d'un seul ou l'intérêt de beaucoup faisaient sortir les hommes de leur pays pour entrer dans un autre. La véi^ité vraie voylait que cela fût dit. L'amour de la patrie entre comme facteur dominant dans les plus grandes questions de l'humanité. Remplissant les deux mondes du bien et du mal, il peut inspirer les actions les plus généreuses et pousser aux crimes les plus atroces. Ne vous offensez pas : au second cas, le sentiment est' atteint de maladie.
Si pour l'esprit il y a une vérité vraie et une vérité utile, pour le cœur il n'est qu'une vérité sacro-sainte, et ici nous sommes dans le domaine du cœur. Aussi emploie*
rai-je peu de mots, qui doivent représenter tout un monde de joies. Pour qui le connaît, ces mots suffiront; pour qui l'ignore, que pourrait un volume ? car, vous le savez trop, pour quelques-uns le sentiment de patrie est lettre morte. Ils auraient voulu naître là où l'on jouit le plus et où Ton souffre le moins, et ils seraient aussi indifféremment Français ou Anglais, Italiens ou Turcs.
Même ceux qui ont au cœur le sentiment de la patrie peuvent passer de longues années sans ressentir une seule joie, et ne s'apercevoir de l'existence de cette passion que par une série de douleurs.
Quelques petits plaisirs du patriotisme viennent de la lecture des faits héroïques, des gloires de son pays, d'entendre louer sa patrie à l'étranger, de serrer la main d'un compatriote ou d'entendre au milieu de syllabes barbares quelques mots de la langue maternelle.
Les grandes joies appartiennent aux sacrifices. Celui qui ne saurait être prodigue de lui-même doit renoncer non seulement à les ressentir, mais même à les comprendre.