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CHAPITRE XXI

Des {oies qui proviennent de la satisfaction du sentiment religienz.

J'ai hésité longtemps avant de me décider à écrire ce chapitre. D'un côté, j'étais poussé à le faire par le désir d'éviter une si large lacune et, de l'autre, ma plume restait incertaine sur le papier quand je songeais à la délicatesse du sujet. La lutte de ces forces diverses m'a fait prendre la diagonale.

L'homme qui, après avoir admiré d'un regard avide le monde qui l'entourait et arrêté ses yeux avec sympathie sur lui-même, sourit, mais resta anxieux et, regardant au ciel, chercha quelque chose de plus grand, éprouva alors le premier besoin religieux. Si une voix mystérieuse, née en lui ou venue d'en haut, satisfit ses aspirations, il ressentit une joie religieuse très simple, où il n'entrait aucun autre élément physique ou moral. Aujourd'hui une femme découragée par les vicissitudes des joies terrestres, affligée de profondes douleurs," se sent un vrai besoin de courir au temple de Dieu. Là, prosternée devant l'autel, à la vague lumière de cierges rares, à travers le murmure confus de quelques fidèles, elle prie, se confesse et épouse le corps immaculé du fils de Dieu. La pauvre femme sort du temple émue, tremblante, pleine d'une joie qui l'inonde,

et ressent un des plaisirs les plus complexes, auquel concourent une infinité d'éléments intellectuels et moraux* Entre ces deux exemples, il y a toutes les joies plus ou moins complexes ou indéfinies du sentiment religieux.

Pour si divers que soient ces plaisirs, ils ont toujours un élément commun, une couleur semblable qui prouve leur fraternité et qui est constituée par le sentiment religieux. Cette couleur unique, ici très pâle et à peine perceptible, là très vive, indique la proportion variable dans laquelle la religion concourt à la joie, mais elle existe toujours et nécessairement.

Le sentiment religieux est une force primitive congénitale nécessaire à la constitution physiologique du noncivilisé, et qui existe indépendamment du besoin de croire, d'espérer et de jouir.

De tous les sens, le goût est le seul qui n'exerce aucune influence sur les joies de la religion. J'oserai dire que, dans quelques cas, le tact peut, en s'associant au sentiment, former quelques combinaisons. Le froid que l'on ressent en entrant dans les églises souterraines ou en se prosternant sur les dalles, joint les frissons physiques aux frémissements du cœur qui craint et espère ou de l'esprit qui croit. L'odorat entre pour une petite part dans ces joies, mais il est certain que certaines odeurs ne se sentent physiologiquement que sous la voûte d'un temple, au milieu de la foule en prière.

Il y a un intervalle immense entre la part que prennent ces trois sens aux joies religieuses et celle qu'y prennent les deux autres. La vue y concourt puissamment par des sensations qui se résument presque dans les contrastes de lumière et la grandeur des images. Tout le monde sait combien contribue au sentiment religieux la lumière vague et grise du soir qui, interrompue par la faible veilleuse

suspendue à la voûte, projette des ombres tremblantes. Les voûtes hardies, les colonnes gigantesques, les grandes lignes, nous font frissonner d'une joie solennelle. Le rayon de lune qui entre à travers les vitraux colorés, joue entre les volutes d'une colonne et va se poser sur le marbre d'une ombe usé par le temps, peut faire frémir d'une peur troublante l'homme qui, appuyant sa tète sur le marbre d'un socle, scrute les mystères insondables de Dieu.

Mais le sens qui, sans nul doute, orne le plus les joies religieuses est celui de l'ouïe. Il devait en être ainsi, puisque, nous l'avons vu, ce sens communique directement avec le cœur, alors que la vue envoie d'abord ses nouvelles au laboratoire des idées. Les bruits qui exercent le plus d'influence sur les plaisirs religieux sont les bruits vagues et confus, ou ceux qui alternent avec le silence. Je ne rappellerai que le pas lent qui résonne sous les voûtes d'un temple, le murmure alternant et confus du rosaire ou le tintement de V Angélus. Entre les bruits et les vraies harmonies, se trouvent toutes les voluptueuses sensations que renferment les bronzes sacrés, que tant de poètes chantèrent.

L'orgue est, certainement, l'instrument le plus apte à faire entendre son harmonie sous les voûtes d'une église, mais les génies de l'art ont su créer de nouveaux niondes d'harmonie religieuse, et on ne la profane pas même quand elle est exécutée par les mille instruments d'un orchestre, dans la salle brillante d'un théâtre. Tous ceux qui se sont pâmés à entendre les sublimes fragments de musique religieuse épars dans les œuvres de Rossini, de Bellini ou de Verdi, croiront qu'à ces instants on peut adorer Dieu, même dans une loge.

Dans toutes ces joies complexes, le sentiment religieux entre pour une part. Quelquefois, étant faible, il est

dominé par la sensation, et l'on obtient un vrai plaisir sensuel, qui présente à peine un parfum religieux. Dans les joies plus sublimes, le sentiment prédomine; il ne fait que se vêtir d'un riche manteau, pour mieux s'élever dans les régions du beau. L'œil alors ne contemple pas les ombres des voûtes, l'oreille ne s'arrête pas sur la grandiose vibration d'une note qui se répand dans ce temple ; mais le sentiment oscille entre les harmonies de couleur et de son, et reste suspendu dans l'atmosphère de la conscience (1).

Tous les sentiments peuvent se combiner avec le sens religieux et former mille combinaisons sublimes. Je n'en signalerai que quelques-unes :

(1) Le sentiment religieux est-il, si vraiment que cela, une forme primitive, congénitale ? C'est, je crois, le cas de distinguer.

L'habitude est tellement une seconde nature, que nous la confondons toujours avec la nature elle-même. Le sentiment religieux provient infiniment plus des habitudes contractées dès le berceau qu'il n'est inné en nous. Je n'en veux d'autre preuve que celle-ci : les cérémonies et les dogmes bouddhistes laissent le chrétien absolument froid, et vice versa. Seul, peut-être, le libre-penseur sera également ému par les élans et les pompes de tous les cultes, et ceci nous amènerait & cette conclusion bizarre que le libre-penseur possède un sentiment religieux plus développé que le fidèle.

Il n'y a là qu'une querelle de mots. Si l'auteur a voulu désigner, par ces mots «sentiment religieux n, le besoin de Vau-delà^ je suis entièrement de son avis. Le culte des abstractions, l'amour de ces grandes choses qui sont la vertu, la justice, la beauté morale, cela est dans le cœur de tout homme : mais l'athée ne le nie pas. Le sceptique ne fait que leur rendre hommage en doutant qu'une créature aussi imparfaite que l'homme puisse les receler en elle.

Lorsqu'un peu plus loin, le professeur Mantegazza attribue au sentiment religieux l'émoi indiscutable que nous apportent les temples catholiques avec toutes leurs beautés, il oublie que certaines scènes de théâtre, certaines merveilles de la nature nous causent une impression semblable où l'idée de Dieu n'a rien à voir. Lorsque le beau est disposé de telle manière que son effet sur nous atteigne son apogée, nous vibrons sans avoir besoin de religion, sans que la religion y entre pour rien. Tel roman m'a élevé dans les nuages, pénétré du désir d'imiter le héros, et M. 0. Feuillet n*a certes pas tendu à prêcher un dogme.

Un jour viendra — peut être n'est-il pas loin — où morale et religion seront séparées, je ne dis pas : opposées. Dès à présent, personne ne nie

L'amour des hommes, sous toutes ses formes, est le sentiment qui mérite le plus d'accompagner les joies de la religion. En la privant du caractère trop individuel qui pourrait en altérer la grandeur, il la sublime assez pour rendre l'homme content de lui-même. L'harmonie qui résulte de l'accord de la religion et de la morale, mesure exactement la perfection du culte et constitue la physiologie de toutes les religions. Puisse mon lecteur se dire : f Je suis religieux, puisque je suis honnête ; honnête, puisque je suis religieux ! >

L'homme qui, après avoir gémi et désespéré, arrive à prier et à espérer, sent le besoin de dire à Dieu qu'il a compris; il éprouve la nécessité de répondre^ car il sent que quelqu'un lui déparié. C'est alors qu'il baise les saintes

que l'un puisse être honnête et vertueux, tout en restant incrédule. Eh bien ! tout esprit honnête est susceptible d'enthousiasme pour le beau et le grand, et il est permis de croire que la phrase de l'auteur serait plus juste s'il avait dit que le culte des abstractions est une force nécessaire à la constitution physiologique de l'homme.

Ce n'est pas le respect des choses dites saintes par les divers cultes qui peut infirmer cette opinion. Il y a là un phénomène d'accoutumance pour tous et, chez quelques-uns, le respect des croyances de leurs ancêtres, des opinions de leurs contemporains. Lorsque, pendant toute la période de formation, un homme a été élevé dans la terreur de certaines choses, il lui est malaisé de s'en délivrer subitement. Aux heures de crise, où sa raison vacille, ce sera l'instinct créé par l'habitude qui dominera. Le vieux proverbe toscan l'exprime : Passato il pericolo, gabbato il santo.

La science, le courage, je ne dis pas « la bravoure », le stoïcisme, sont des choses antireligieuses qui excitent en nous la même émotion que les oérémonies liturgiques lorsque ceUes-ci inspirent de grands actes. La religion chrétienne a, pendant longtemps, été l'asile du c sublime » que la barbarie proscrivait, mais il est temps de lui retirer ce monopole, de même que l'on ne se fie plus aux Bénédictins du soin de garder les archives.

En un mot, je ne serai de l'avis de ^MLantegazza que s'il reconnaît que l'enterrement civil de V. Hugo nous a émus d'une émotion aussi vive que toute pompe religieuse eût pu le faire ) s'il admet que tel de nos officiers préférant la mort à la reddition Vaut bien tm saint du paradis ; s'il me concède que tel épisode amoureux peut m'émouvoir au même titre que tel récit de miracle. Cela équivaut à dire que le seul sentiment religieux qui soit inné, c'est le culte de l'idéal) et ce pourrait bien être la prescience de l'avenir* C. L<

images, qu'il orne les autels de fleurs et de pierreries; c'est alors qu'il donne sa bourse au mendiant. Et c'est cette dernière expression de sa gratitude qui répond le mieux à Dieu qui lui a parlé. Si la religion de Christ est sainte entre toutes, c'est qu'elle nous enseigne que la charité c'est la religion. Là est la grandeur de notre culte, le grand pas que l'Évangile nous fit faire vers la perfection.

L'amour de la patrie, lié au sentiment religieux, peut exciter les plus vives joies et nous inspirer le plus sublime enthousiasme. L'histoire de mainte nation nous le prouve. Au temps où nous vivons, de tels faits sont rares. Aux descendants de nous juger î

L'espérance est la compagne inséparable des joies de la religion. C'est l'anneau qui joint le présent à l'avenir; c'est un pont étroit, mais solide, qui franchit l'abîme séparant la foi de la raison. Dès que nous ouvrons les yeux à la vérité, nous voyons que la foi nous fait toucher l'extrême horizon de nos désirs. Plus tard, le temps démolit l'édifice et, entre nous et l'avenir, nous voyons un vide terrible. L'espérance le comble.

L'intelligence prend une très large part aux joies religieuses, en y aidant par la foi. Tous les travaux intellectuels faits dans un but religieux prennent un attrait spécial, qui provient toujours de la satisfaction d'un sentiment. Les joies que l'on a en lisant les livres sacrés, en se livrant à la dialectique religieuse, appartiennent à cette classe que je n'ai fait que signaler.

Ces joies exercent une grande influence sur les facultés morales de l'homme et sur la destinée de sa vie. Je laisse à d'autres ce sujet délicat, que quelques pages ne sauraient traiter; j'évite ainsi par le silence le danger de dire mal trop de choses.

Sans crainte, j'ose avancer que la femme jouit de ces

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plaisirs beaucoup plus que rhomme. On les goûte mieux dans la vieillesse et dans l'enfance.

Je laisse en suspens la question de savoir si nos ancêtres jouissaient plus que nous des joies religieuses. De même, je ne puis dire quel est le pays où elles sont le mieux goûtées. A cet égard, je ne puis employer la balance qui, dans les autres cas, m'a servi à peser grossièrement la masse du plaisir.

Leur physionomie offre d'intéressants tableaux. Divers artistes ont su les immortaliser dans leurs chefs-d'œuvre, soit qu'ils fussent de toile ou de marbre, de papier ou d'encre. Un tableau ou une statue sont des monuments comme un livre. Les plus belles images du plaisir religieux sont constituées par l'extase de l'homme qui contemple les cieux et par la sainte émotion de celui qu'exalte la prière. Les soupirs, les frissons, les mots entrecoupés, les regards élevés au ciel et la lenteur des gestes sont les principaux éléments de cette physionomie.

Le sentiment religieux, par nature noble et grand, ne peut jamais, par soi, donner des joies pathologiques. En s' associant à des facteurs plus ou moins hétérogènes, il peut nous faire goûter des plaisirs morbides.

L'homme qui, dans une église, oublie sa prière pour n'admirer que la pompe du culte, est coupable. Le prêtre qui, en expliquant aux fidèles le saint Évangile, prête plus d'attention à l'élégance de son style qu'à la moelle de l'idée, ressent un plaisir morbide. Le dévot qui oublie ses devoirs de père et de citoyen pour décorer l'église d'un luxe non évangélique, par des dons immoraux, est coupable. Celui qui ne pense qu'à la vie étemelle, qui ne prie que pour lui, fait de la religion l'apothéose de l'égoïsme.

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