CHAPITRE XXII
Des joies de la lutte.
L'étoffe qui constitue le fond moral de l'homme est si entrecroisée de fils et de nœuds que, le plus souvent, il nous est impossible de décider si une de ses broderies est formée d'un seul fil replié sur lui-même, ou si elle résulte de l'entrelacement de divers éléments. La main la plus patiente peine en vain sur l'ingrat travail et, ce qui est pire, se repose souvent contente d'avoir divisé et analysé, quand elle n'a fait que couper et détruire.
Par exemple, le philosophe qui se met à étudier la puissance qui pousse l'homme à la lutte ne sait décider d'abord si elle n'est qu'un reste d'une autre faculté, ou si elle est une force primitive. Comme je ne suis pas contraint de tracer les lignes naturelles qui séparent les diverses régions de l'esprit et du cœur, et que j'ai seulement à décrire les différentes variétés de la joie, je vais considérer l'amour de la lutte comme une force primitive qui a ses propres besoins et, par conséquent, ses propres plaisirs.
L'homme peut lutter contre toutes les forces qui lui résistent, combattant par les muscles contre les muscles, par le sentiment contre le sentiment, par l'idée contre ridée. Il peut déclarer la guerre à la nature, à l'homme et à lui-même. Dans tous les cas, lorsqu'il triomphe, il peut
éprouver une joie intense. La lutte des sentiments et des idées est un phénomène purement intellectuel, et les joies qui en proviennent regardent les plaisirs de la volonté. Ici, je n'ai à parler que des plaisirs qui dérivent de l'exercice moral des forces musculaires.
Cette expression semble un paradoxe, un jeu de mots, et je dois la justifier. L'exercice musculaire peut, à lui seul, produire quelques plaisirs par le triomphe d'une résistance, mais ils appartiennent au sens tactile. Dans beaucoup d'autres cas, le besoin de combattre naît en nous et les muscles ne servent que d'instrument, ce qui rend la joie exclusivement morale. Souvent les muscles sont las du labeur excessif et nous font souffrir, mais la manie de la lutte nous fait continuer de combattre avec fureur. L'amour de la lutte, le plus souvent, ne se développe que sous l'action d'un autre sentiment qui le rappelle à la vie. Ainsi, l'homme le plus paciflque, assailli à l'improviste par un brigand qui veut lui faire subir quelques violences, se défend d'abord et combat ensuite avec fureur, se trouvant une force morale qu'il n'avait jamais connue. Si, en ce cas, l'amour de la vie et de la possession est assez offensé pour i-endre la lutte douloureuse, le petit plaisir s'absorbe dans la grande douleur; mais l'assurance de la victoire et l'ardeur du courage peuvent étouffer la douleur et rendre la lutte extrêmement agréable.
Si ces joies ne vont presque jamais sans être accompagnées de la satisfaction d'autre sentiment, surtout de l'amour-propre, elles n'en ont pas moins une vie spéciale. Qui se refuserait à admettre cela n'a qu'à se rappeler qu'à certains moments il sentit un besoin vague de lutter, de briser une résistance, de se sentir étreint par deux bras robustes et de s'en débarrasser, d'être frappé et de frapper.
J'ai justement sous mes yeux, en écrivant ceci, l'exemple
d'une fprce qui sert d'instrument à des facultés supérieures. Toujours semblable à elle-même, elle offre des formes diverses suivant la main qui la dirige : c'est la force expansive de la vapeur.
L'amour de la lutte, qui se présente rarement dans toute sa pureté, forme en revanche d'infinies combinaisons secondaires. La chasse, les exercices gymnastiques et la guerre sont les formules où'l'amour de la lutte entre comme facteur principal du plaisir. L'acquisivité, l'ambition, l'exercice musculaire, sont des éléments qui forment avec ce sentiment d'autres combinaisons binaires fort nombreuses.
Ces joies, goûtées dans les limites physiologiques, renforcent la volonté et les muscles. J'oserais dire qu'elles tendent à étouffer la bassesse, en élevant le courage et en activant les généreuses pensées du cœur.
La femme, l'enfant et le vieillard les éprouvent moins que l'adulte et le jeune homme, qui cherchent avidement une force qui résiste à celles dont ils sont pleins.
Nos pères ont combattu plus que nous, et plus que nous joui de la lutte.
Ces joies ont une physionomie caractéristique qui est fort séduisante. Même la femme pusillanime, qui tremble de peur à l'idée d'un fantôme, se plaît à admirer l'Hercule de Canovaou le célèbre Gladiateur. Le courage plaît aussi aux lâches et ils l'admirent dans autrui, même lorsqu'ils semblent le railler pour excuser leur bassesse. Vraiment, la lutte physique est un tableau qui charme. Le développement de la force musculaire, le scintillement des yeux excités, le serrement des lèvres, réveillent l'idée d'une vie exubérante, d'une puissance victorieuse. La lutte a toujours été un des divertissements favoris des peuples guerriers, mais n'est certes pas en désuétude chez nous.
La pathologie de ces joies est immense. Elle nous offre une clinique extrêmement intéressante par le nombre des malades et la grandeur morale de quelques-uns. L'on y trouve les joies des cirques romains et des courses de taureaux, les combats de coqs, et certains plaisirs du chasseur.
Le terrible jeu de la guerre est une source pure de très vives joies que je ne sais où placer entre la physiologie et la pathologie. A cet égard^ ma conviction est faite, mais je n'ose l'exposer.