‹ Physiologie du plasirChapitre 46 sur 73 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Des joies qui proTieniieiit des sentiments de la justice

et du devoir.

Jusqu'ici nous avons parlé des multiples joies produites par la satisfaction d'un sentiment qui s'adressait à nous ou à autrui, mais qui avait toujours comme objet de réflexion un être vivant ou une créature imaginaire. Nous nous trouvons maintenant en face de ces mystérieux sentiments qui s'adressent à une idée, à une inaltérable image morale que nous portons en nous, que cultive la vie civilisée et dont notre conscience nous révèle l'existence.

Jusqu'ici tout était clair. Si quelques objets étaient incolores, ils avaient des limites qui en fixaient l'individualité. Nous avions sous les yeux un sentiment qui s'adressait à nous ou à un autre homme et qui, reflété sur une superficie morale, produisait un plaisir. L'on voyait le point d'où partait le rayon et le lieu où il se repliait sur lui-même pour revenir là d'où il était parti. Maintenant, au contraire, nous trouvons une force, puissante et nécessaire, mais qui, née en nous, s'adresse à une région inconnue, qui échappe à nos regards, que nous sentons, mais que nous ne voyons pas.

Nous sentons une force qui nous entraîne vers le juste, vers le beau, vers le vrai; mais si nous voulons définir ces

mots, en assigner les limites, en indiquer la raison, nous nous égarons dans la métaphysique, où l'homme explique un fait qui existe par des théories qui n'existent pas. Heureusement, où la raison défaille, le cœur la supplée. Les philosophes ont donné mille définitions du juste et de l'injuste, écrit des centaines de volumes pour fixer les frontières de ces deux mondes; le cœur, sans discuter, a toujours senti ce qui était juste et a conservé à travers les siècles sa sensibilité élective qui distingue le bien du mal. Gare s'il n'en était pas ainsi ! Si la raison seule avait dû tracer la carte géographique du monde moral, ses limites auraient été détruites et l'intérêt eût renversé ses barrières de sable.

Nous ressentons tous ce qui est juste et ce qui est bon et nous avons tous le besoin d'agir justement et de faire le bien. Chaque fois que nous faisons une bonne œuvre, nous avons un plaisir, que viennent aviver l'amour-propre et la joie de la victoire. Les mêmes sentiments peuvent être satisfaits en assistant à des actions justes et bonnes, ou en en étant informé.

Le sentiment du juste est satisfait dans toute sa simplicité quand nous faisons un acte de justice, sans qu'il nous coûte aucun sacrifice. Il n'y a ni lutte, en ce cas, ni plaisir d'amour-propre. Il n'y a qu'une pure satisfaction d'un sentiment qui a ses besoins, comme tous les autres. Le juge absout l'accusé innocent sans faire le moindre sacrifice, mais il éprouve un vif plaisir. Il est très rare que la joie vienne de ce seul sentiment, car elle s'irradie avec une célérité extraordinaire. Dans notre exemple, il entre, en effet, dans la joie, la satisfaction du sentiment social, autrement dit de l'amour du prochain. Si, sur notre route, nous délivrons un voyageur assailli par des brigands, nous éprouvons une joie complexe, car nous avons satis-

fait au moins quatre sentiments : de la justice, de la lutte, de la société et de Tamour-propre.

Le sentiment du devoir n'est peut-être qu'une modification de celui de la justice. De toutes façons, cette satisfaction est presque toujours suivie d'un plaisir. Elle exige un effort. L'homme qui fait le bien, entraîné comme par une force invincible, cueille de faciles lauriers; mais de tels hommes sont rares. Par tous autres, le bien est placé sur une roche escarpée. Nous regardons le but élevé de notre route, mais les jambes vacillent, lentes et paresseuses.

Quelquefois, il suffît de la voix du devoir pour faire cesser l'hésitation et nous lancer, agiles et rapides, sur la pente du roc. Mais souvent, faibles et déjà portés à descendre, nous sommes attirés en bas par de gentilles mains qui nous flattent, nous y sommes appelés par des voix harmonieuses et douces. C'est alors que le devoir doit se montrer, et mettre en fuite, d'un regard, nos tentateurs ; c'est alors que, de sa main loyale, il doit nous soutenir. Arrivés sur la crête, nous sommes souvent si épuisés que le repos est sans charmes; nos pieds, déchirés par les ronces, ne sentent pas la fraîcheur de l'herbe molle qui croit dans ces hauteurs vertueuses. Non, le devoir n'est pas prodigue de joies; mais les siennes sont ineffables, et j'en ai déjà parlé en décrivant celles du sacrifice. J'ai répété la même idée, sans m'en repentir. C'est une idée qui ranime et qui console. Et d'ailleurs, on ne touche jamais en vain la vérité, et sans cesse elle nous offre une nouvelle facette de son brillant polyèdre.

Les joies de la justice et du devoir exercent une influence bienfaisante sur le bonheur de la vie. En nous rendant calmes et satisfaits du présent, elles nous préparent un heureux avenir. Elles ne manquent jamais, même dans la vie la plus chargée de soucisj parce qucj toujours et par-

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tout, rhomme peut faire un acte de justice et accomplir un devoir. Celui qui possède de plus larges richesses d'argent, d'esprit et de cœur a de plus larges devoirs à exercer; mais tous les hommes, pour peu qu'ils aient une individualité morale, doivent être justes et bons et doivent se rendre dignes de ces joies sublimes.

Étant, d'ordinaire, calmes et dignes, ces joies s'expri* ment avec peu de traits. A peine éclairent-elles l'œil et la physionomie d'unrsourire de complaisance. Aux plus hauts degrés, un profond soupir peut suffire à exprimer la joie la plus intense. Presque toujours l'homme qui se réjouit d'avoir accompli son devoir élève la tête et fait les gestes qui dénotent un efl'ort moral.

Quoique rarement, le sentiment du juste peut être rendu malade par un vice de l'esprit et du cœur et l'homme peut se féliciter d'un acte de justice, alors qu'il commet un acte coupable. Dans ces cas monstrueux, l'homme se pose en héros, s'écrie: t C'est mon devoir! » et accomplit une action dictée par l'intérêt. Quand la honte ne cache pas ces héros de théâtre et que la pétulante ignorance dicte seule les lois de la scène, nous avons sous les yeux les plus grotesques caricatures morales qui se puissent imaginer.

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