CHAPITRE XXIV
Des joies de l'espérance.
J'ai déjà parlé de l'espérance à propos des plaisirs de la religion et je m'étonne fort de ne l'avoir pas déjà nommée ailleurs, car cette inséparable compagne de notre vie nous suit comme notre ombre dans la joie et dans la douleur et, brillante comme le soleil ou invisible comme l'air, entre dans tous nos actes, dans toutes nos pensées.
L'espérance n'est ni un sentiment primitif, ni une force originale qui ait un point fixe de départ. Elle n'est qu'une attitude des sentiments, une oscillation des désirs vers le but, un des plus délicats phénomènes du monde moral. Des tièdes régions du cœur ou des plaines gelées de l'esprit, il s'élève une brume vaporeuse qui tend toujours à monter. C'est un désir, c'est un besoin, c'est le parfum d'un sentiment qui cherche un frère, ou c'est la brise d'une force intellectuelle qui cherche une voile qu'elle puisse gonfler.
Le désir, léger comme un jeune homme, s'élève d'abord rapide et vivement, sans consulter la boussole, sans flairer le vent, souvent sans connaître le but à atteindre ni la route à suivre. Il veut monter et, en montant, jouit de se mouvoir librement. Mais le but est quelquefois manqué. Souvent la brume légère du désir, après s'être élevée rapidement aux plus hautes régions de l'atmosphère, s'arrête incertaine et oscille dans un éther qui ressemble
au vide. Là, les zéphyrs souillent lents, tièdes et parfumés et, sur leurs ailes, soutiennent le désir qui, sans monter ni descendre, vibre et oscille. Ce mouvement suave, c'est Tespérance. Cette région immense, c'est l'atmosphère où s'élèvent les passions humaines. Vous tous qui me lisez, vous la connaissez, cette région; tous vous avez des désirs qui voltigent sur l'extrême horizon de vos rêves et qui vibrent de ce sentiment harmonieux qui se nomme espérance. C'est une mer sarns vagues, mais terrible en ses tempêtes, et les brumes du désir qui y sont suspendues tremblent toujours de peur et d'incertitude. Ils sont si délicats, ces flocons de vapeur, qu'à peine agités par la molle ondulation de l'espérance, ils souffrent de la crainte. De temps en temps, un nuage, qui depuis longtemps oscillait sans monter ni descendre, est précipité par un froid glacial qui, en le condensant, lui rend impossible de se soutenir dans ces régions éthérées. Le mouvement de l'espérance cesse alors et la douleur succède à la joie. D'autres fois un bienfaisant rayon de soleil arrête le désir dans sa chute. Il reprend alors sa douce vibration d'espérance et s'élève de nouveau. Aussi il advient que, d'ordinaire, les désirs humains, soumis à un vrai jeu de paume moral, vont de l'espérance à la crainte. Quelques rares fois, le désir, après avoir vibré d'espérance, monte, rapide, et touche le but.
La principale raison qui rend l'espérance séduisante, c'est le mouvement incertain du désir, qui attend sans désespérer, voit à tout moment le but, et est, à tout instant, près de l'atteindre. Aux degrés moindres, la joie est représentée par les images qui sont toujours fermes à la même place et qui vibrent lentement, attendant un vent favorable qui les élève.
Les joies les plus vives se ressentent quand le désir, oscillant d'espérance, s'élance d'un trait vers le but. Il y a
une telle volupté dans cette course que la seule pensée en fait trembler ma plume. Étendus sur un moelleux coussin, nous aspirons à longs traits la vie que Ton boit en ces régions. Tremblants, tantôt nous regardons les plaines que nous avons laissées en bas, tantôt nous plongeons notre regard dans l'horizon qui nous attend et qui se dilate à mesure que nous montons. La course s'accélère; la rapidité du vol nous fait monter le sang aux joues, nous enivre, nous séduit jusqu'à ce qu'au milieu d'un vrai spasme de joie nous touchions le but. Dans l'histoire de tous les plaisirs, c'est au moment où l'espérance devient réalité que la plus grande joie se goûte, lorsque la dernière vibration du désir qui cesse s'unit au premier frémissement de la satisfaction qui commence.
Une autre source de joies est l'alternative de l'ascension et de la chute, de l'espérance et de la crainte. Pour quelques individus, la tempête de ces incertitudes constitue même la plus grande volupté, et ils arrivent, par un innocent artifice, à condenser la nuée du désir qui s'élève, afin de la précipiter pour la laisser remonter peu à peu. Ne pouvant décrire toutes les variétés d'un même fait moral, je ne vous présente qu'une de ses formes extrêmes, mais chacun peut se rappeler la tiède volupté d'un instant de la vie. où l'on passe de l'espérance à la crainte, ou de la douleur à la joie. Une lettre attendue avec impatience nous arrive. Les caractères de la suscription nous sont inconnus, mais le timbre de la poste nous fait croire que cette missive ne peut venir que d'une personne entre toutes adorée. La plus douce espérance nous fait sourire et, tremblants et anxieux, nous n'osons décacheter le pli. Là est peut-être notre sentence. L'impatience nous consume, mais le courage nous manque; nous cherchons à deviner, par la façon dont l'adresse est écrite, même
âlK) PREMIÈRE PARTIE
par le mode dont la lettre est pliée, les dispositions d'esprit de qui nous l'envoie. Enfin, le sceau est rompu; l'œil
avide mesure la longueur de l'épttre et la commente
Un refus serait moins long, une bonne réponse moins courte. Tout est torture, et tout nous réconforte, et, ballottés entre l'espérance et la crainte, dans quelques secondes nous éprouvons un spasme sans nom de joie et de douleur.
Entre le désespoir et le bonheur, il y a un immense désert, dans lequel l'espérance a jonché de fleurs un sentier qui, étroit d'abord, s'élargit jusqu'à former un pré toujours fleuri, un véritable éden de délices. Les degrés de l'espérance sont infinis et l'on peut dire qu'elle change de volume à tout instant, tant elle est sensible aux plus petits changements de température qui la dilatent ou la condensent. Tous les hommes espèrent, mais il n'en est pas deux qui soient pourvus d'un même capital d'espérance. L'un est millionnaire et l'autre fort gêné; l'un place son argent à cent pour un et' l'autre en tire diiïîcilement un pour cent. Le revenu de Tespérance, c'est la joie; mais, de même que certains capitalistes ne donnent pas d'intérêt, certaines espérances ne donnent pas de plaisirs..
Quand l'homme ne peut acheter un sou d'espérance, ou qu'il ne veut pas s'abaisser à ce vil marché, il devient suicide. Que l'homme vive sans espérance, c'est un paradoxe. On peut vivre sans jouir, au milieu de la douleur, mais, pour supporter la vie, il faut avoir, dans les mains, une lettre de change sur l'avenir, dût-elle être d'un centime, dûtelle être fausse. Cette lettre de change, c'est l'espérance. Elle est le contrepoison des plus atroces douleurs, le baume suave des plaies morales. Quand elle devient puissante, elle suffit à rendre la vie agréable. Beaucoup se croient riches, parce que leur tiroir est plein de lettres de change que la faillite d'un banquier rendrait sans valeur.
Aussi, beaucoup se croient heureux parce qu'ils ont les mains pleines de lettres de change sur l'avenir, signées par l'espérance. Ils meurent heureux et souriants sans que jamais un seul de ces billets ait été converti en monnaie sonnante. C'est à ce point de vue que quelques économistes ont affirmé que l'on doit placer ses capitaux en biens fonciers et non pas sur du papier; je crois que, lorsque l'on ne peut pas avoir d'argent liquide, il vaut mieux avoir un chèque que de n'avoir rien, dût ce chèque rester impayé.
Il y a des, négociants qui trafiquent avec un capital de crédit et il y a des hommes qui vivent avec un capital d'espérances. Ce qui est nécessaire pour aller aux premières places, au théâtre de la vie, c'est d'avoir en main de quoi satisfaire ou tromper le portier qui assigne les places à la foule qui s'écrase pour passer. On peut présenter un certificat de génie, un diplôme, un sac d'or et une lettre de change signée d'un grand banquier. L'espérance est le moins solide des banquiers, mais elle se gonfle tant, vêtue par la poésie et l'imagination, qu'elle arrive à passer pour un des gros seigneurs de la haute banque. J'ai vu quelquefois un habile charlatan arriver aux premières loges par un stratagème ingénieux : après avoir longtemps crié d'impatience et mené grand bruit devant la porte, il donnait un grand coup de poing sur les yeux du portier qui, étourdi de la secousse, croyait voir une pluie d'or et disait, courbé jusqu'à terre : c Prenez la peine de passer. » L'or a toujours la première des bonnes places.
Si vous vous refusez à croire à tant de sottise chez le portier, je vous dirai que le fonctionnaire qui préside à la distribution des places, c'est l'opinion publique, et vous me croirez aisément.
Je ne sais guère si les plaisirs de l'espéranee sont plus largement concédés à la femme ou à l'homme. La première,
souffrant plus que le second, y aurait plus de droits, mais les lettres de change du droit, elles aussi, ne sont pas payées toujours et partout. Les seules qui soient soldées sans faute sont celles que la force va encaisser.
On espère à tous les âges, mais davantage quand la foi existe. On espère dans tous les pays du monde, on a espéré et l'on espérera dans tous les temps. L'espérance est nécessaire à l'homme comme le boire et le manger.
La physionomie de ces joies est diverse suivant le but de nos désirs. J'ose dire que l'espérance ne fait que jeter une délicate teinte rose sur les joies des autres sentiments. Ainsi, le jeune homme avide de gloire s'arrête avec un regard souriant devant l'image d'un grand homme et, après s'être sondé, espère cueillir un jour une couronne de lauriers ou mériter une statue. D'autres fois, l'ami, assis au chevet de l'ami malade, interroge avidement l'œil du médecin pour y lire une sentence, et, encouragé par un regard, espère et jouit. Dans ces deux cas, la physionomie doit être bien différente. Dans le premier, c'est l'amour de la gloire qui vibre d'espérance; dans le second, celle-ci anime le sentiment de l'amitié.
Je n'ose admettre que l'espérance puisse jamais devenir malade, même quand elle arrive à un excès de vie. Quelques philosophes l'ont appelée la courtisane de la vie; d'autres ont vu en elle une maladie morale. Je me garde de souscrire à de telles sentences. Pour moi, l'espérance est l'ange consolateur, qui nous console même quand il nous trompe et qui ne pèche que par excès de cœur.
L'homme vil, lui-même, espère trouver dans la boue où il fouille quelque fragment de bijou ou de ruban. Le voleur, l'assassin même, espèrent. Tous les sentiments bons ou mauvais peuvent être animés de ce mouvement moral.
DES PLAISIRS DE L'INTELLIGENCE