‹ Physiologie du plasirChapitre 48 sur 73 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Physiologie générale des joies de Tintelligence.

PlusDOus nous éloignons, dans celte analyse de l'homme moral, de la simple sensation pour arriver aux plus sublimes créations de l'esprit, plus nous trouvons un horizon vague et nébuleux, dans lequel les objets ont des lignes si confuses que le plus souvent la faiblesse de notre vue ne peut discerner d'où ils viennent, où ils vont et que nous en ignorons l'individualité. Dans le règne des sens, nous trouvons de nombreux mystères, mais nous les appelons phénomènes. Nous avons un objet qui nous touche ou de son contact, ou de la lumière, ou du son ; un objet, en somme, qui nous envoie quelque chose de tangible. Dans le domaine des sentiments, les mystères s'accroissent, les ombres descendent sur l'horizon de nos recherches, mais nous les comprenons encore. Ce sont des forces qui partent de nous et se dirigent vers un point physique ou

moral, ce sont des émanations chaudes et vaporeuses avec lesquelles le moi répond à la nature. Mais si nous passons du sentiment le plus complexe à la plus simple opération intellectuelle, nous nous sentons dans un autre monde, et sous un ciel plus obscur. La conscience nous avertit, il est vrai, des phénomènes de l'esprit, mais ne peut nous guider pour en reconnaître l'origine et la raison. Auparavant, nous nous servions de notre intelligence pour apprécier des choses qui, quoique liées avec elle, restaient en dehors d'elle ; maintenant c'est l'intelligence qui s'étudie elle-même; c'est le moi qui, après avoir contemplé l'édifice où il réside, après s'être complu à étudier ses domaines, se trouve vis-à-vis de lui-même et, se voyant dans le miroir de la conscience, reste surpris et atterré de se voir. Beaucoup d'hommes ne peuvent comprendre ce fait, parce qu'ils n'ont jamais pu s'isoler un instant du monde extérieut*, s'arracher des bras des sens ou des sentiments. Dans le miroir de leur conscience, ils n'ont jamais vu leur moi isolé, suspendu devant le triple règne de la nature humaine. Ici encore, il faut distinguer! L'homme par la patience et l'attention peut contempler, une à une, les facultés de son polyèdre moral, analyser chacun des

traits de son esprit, étudier sa mémoire, sa raison, son imagination. En ce cas, il étudie les instruments, les organes et les parties, mais ne voit pas l'ensemble du mécanisme, il ne distingue pas l'unité humaine. Ce n'est que pendant l'éclair d'une seconde que l'on peut suspendre, dirai-je, le mouvement de la vie morale, et, sans se souvenir ni penser, avoir conscience du moi pur et simple, et contempler devant soi ce point mystérieux, formé par le croisement de toutes les forces physiques et morales. Plus avant, on ne peut aller. Ce point est indivisible et il passe devant notre conscience avec la rapidité de l'éclair.

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En dépit de toutes ces difficultés, on ferait un pas énorme, si Ton pouvait isoler son propre esprit des deux autres sections de la nature humaine. Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Une végétation commune croît sur la limite et nous empêche de voir les frontières. Les philosophes ont tracé des démarcations dans tous les sens pour diviser les divers pays du monde moral ; ils ne font que se tromper eux-mêmes. Ces frontières n'existent pas. Les douanes des rois et les bornes des philosophes ne peuvent créer les pays. La nature s'est réservé le droit de faire la carte géographique du monde et de l'esprit humain.

Quand nous sommes dans un jardin plein des fleurs du sentiment et que nous nous sentons mollement alanguis par l'air chaud que l'on y respire, nous pouvons dire avec assurance que nous nous trouvons dans le sentiment. Mais, si nous cherchons le mur d'enceinte, il n'existe pas; et, quand nous marchons du centre à la périphérie pour trouver, par différence de température, où finit le cœur et commence l'esprit, nous n'y arrivons pas. Il fait très froid ici, nous devons être dans le royaume de l'esprit? mais ces fleurs ne croissent que dans les régions chaudes... Il fait si chaud là que certainement c'est le jardin du cœur? mais nous y voyons les sapins et les bouleaux...

Il en est toujours de même : les sentiments idéaux, c'est-à-dire ceux qui naissent d'une idée ou vont vers elle, forment l'anneau qui joint les battements du cœur aux aspirations du cerveau. La vérité est une idée; l'histoire de ces plaisirs figure donc aux joies intellectuelles ; et cependant la vérité se sent et l'amour du vrai est un sentiment.

De toutes façons, comme je l'ai dit ailleurs, je n'ai pas à faire la géographie de l'esprit humain. Je dois seulement décrire les plaisirs qui en dérivent. Aussi, je puis suivre

un ordre quelconque, sans y attacher d'importance et qui n'est que le fil conducteur qui m'empêchera de m'égarer dans le labyrinthe.

L'intelligence prend une très grande part à tous les plaisirs. Elle y concourt par des éléments très variables et par la condition toujours nécessaire de l'attention. Rarement elle nous donne des joies simples et par elle seule. Elle est un travailleur austère qui travaille sans sourire et qui, lorsqu'il est gai, doit presque toujours sa gaieté à un sentiment qui l'a grisé. Beaucoup d'hommes dans leur vie n'ont éprouvé d'autres plaisirs intellectuels que ceux du ridicule, qui font classe à part et sont à la portée de tous. Pour qu'une faculté intellectuelle puisse, à elle seule, sans l'aide des sens ou des sentiments, nous donner une joie, il faut qu'elle soit extraordinairement développée. Dans tout autre cas, l'excès de travail ou de force nécessaire pour produire Téréthisme indispensable à l'existence de tout plaisir, au lieu d'engendrer la joie, fait naître la douleur, ne fût-ce que la fatigue. Beaucoup étudient avec plaisir, mais cela vient presque toujours de la satisfaction d'un sentiment qui peut être noble ou ignoble, élevé ou vulgaire; il peut être l'amour de la gloire ou la vanité, l'intérêt ou la douleur. Bien peu aiment l'étude pour l'étude et sont capables d'éprouver un plaisir purement intellectuel. Ne vous étonnez donc pas si cette troisième partie du monde moral n'occupe que peu de place dans ce livre.

Les joies intellectuelles simples, ou à peine colorées par un atome de sentiment, peuvent cependant acquérir une très grande intensité et rendre heureuse une existence. Elles conservent dans leurs trésors les joies les plus calmes et les plus tumultueuses, les flammes les plus pâles et les éclairs qui illuminent d'un trait l'horizon de la vie. Elles ont pour caractère spécifique d'être exemptes de

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douleur et de nous préserver souvent du chagrin. Elles ont le privilège d'être deux fois nôtres et de ne jamais être entachées d'égoïsme ; en se conservant prêtes à remplir tous nos ordres dans le sanctuaire de l'esprit, elles nous restent fidèles à tous les âges, et survivent à toutes les révolutions et les faillites du cœur, et souvent aux dévastations du temps.

J'ai dit que les joies de l'intelligence doivent être tiédies par le sentiment, car si la température de celui-ci atteignait la chaleur, il ne ferait que gâter la pureté du plaisir de l'esprit. Ceux-ci ne se montrent dans toute leur perfection que sur les ruines des sentiments et des sens, et l'homme qui est martyr de la pensée a presque toujours à se faire pardonner, par ses créations, l'assassinat de son cœur. Il tue en lui l'amant, le père, le citoyen, peut-être le fils et l'ami ; mais il découvre la vérité, il en illumine les générations, et il paye à usure le tribut dû à l'humanité. Plus d'une fois, en s'arrachant le cœur, il se prive des joies les plus douces, des affections les plus ardentes, mais il n'en reste pas moins honnête et loyal, et il arrivera peut-être au martyre. Il envisage un but sublime qu'il doit atteindre à tout prix ; il se penche sur un travail si délicat et si périlleux que le plus léger bruit ou la moindre secousse peuvent le distraire ou le tuer. La machine capricieuse du cœur faisait trop de bruit; il l'a arrachée et jetée dehors. Pourvu que son cerveau fasse couler de sa plume pensées sur pensées, il se jetterait lui-même dans le précieux fourneau qui échauffe son alambic !

Tout ceci n'est vrai que pour le génie. L'homme vulgaire qui supprimerait un seul battement de son cœur serait sacrilège. Qu'il devienne Goethe ou Bacon, et nous lui pardonnerons son égoïsme.

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