‹ Physiologie du plasirChapitre 49 sur 73 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dei plaitiri dériTéi de rattention et da beioin de connaître, d'obienrer et d'apprendre. ^ Plaisiri morbides de la curioeité.

L'attention n'est ni une faculté intellectuelle primitive ni une force spéciale. Elle n'est qu'un état où se trouve l'esprit quand il est attentif au travail de quelqu'un des ouvriers qu'il dirige dans l'atelier moral. On pourrait dire qu'elle est le regard de l'esprit, sans lequel la conscience ne reflète pas et la mémoire ne se souvient pas; elle est l'œil du maître, faute duquel le travail languit et s'arrête, A l'état ordinaire, l'esprit voit, c'est-à-dire prête une attention médiocre, à peine suffisante pour percevoir les sensations et autres phénomènes moraux. Quelquefois, l'esprit regarde, et l'attention croissante ravive le plaisir, s'il existe, ou le fait naître si la sensation, en soi, ne pouvait produire de douleur. En quelques rares cas, l'esprit non seulement voit et regarde, mais plonge un œil aigu et se suspend sur l'objet qu'il contemple. L'on a, alors, la réflexion, qui n'est qu'une forme supérieure de l'attention. La nouveauté et la nature des objets, et la prédilection spéciale qui varie avec eux, nous amènent à un degré divers d'attention ou de réflexion.

Figurez-vous un ministre qui passe en revue un mon-

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ceau de dépêches qu'il attendait depuis longtemps. Quelques-unes, qu'il reconnaît pour d'ennuyeuses suppliques ou des rapports de pure forme, lui sont indifférentes; à peine les voit-il. D'autres sont écrites en caractères inconnus ou portent un nom mystérieux; il les regarde et éprouve un plaisir très complexe dans lequel entre, comme premier facteur, l'exercice de l'esprit tendu. Si l'on présente, enfin, une dépêche encore plus mystérieuse, l'attention augmente d'un degré et, devenant réflexion, produit un plaisir plus vif. Vous me direz qu'en ce cas, la satisfaction y laisse voir de la curiosité satisfaite, qui n'est que le désir de connaître. Je l'admets : dans le plaisir intellectuel complexe, il entre aussi l'exercice de l'attention, qui ne peut produire une joie primitive que rarement et peutêtre jamais, mais qui entre comme facteur dans tous les plaisirs.

L'esprit étant attentif aux documents qui lui arrivent de tous les points du monde externe et interne, avant de les mettre dans ses archives, les reconnaît et, d'un signe convenu, les enregistre. Cet acte mental, cette reconnaissance, c'est le phénomène du connaître ou du percevoir. Dans ce travail, le plus simple de tout le mécanisme intellectuel, l'esprit éprouve souvent un grand plaisir et, en enregistrant et timbrant, goûte la joie d'un exercice actif et facile. Mettez-vous bien devant les yeux l'image de l'esprit attentif, dans son petit cabinet, à reconnaître les sensations internes et externes qui lui parviennent continuellement, et vous aurez compris tout de suite les plaisirs de connaître, d'observer et d'apprendre.

Quand le travail de l'enregistrement languit, et que l'esprit qui le dirige est peu actif, le plaisir ne vient que de la nouveauté des documents qui arrivent. Par la nature qui mit en nous la force, par l'expérience qui nous apprit

que l'exercice en était agréable, nous sommes poussés à désirer de connaître, c'est-à-dire à être curieux. En d'autres termes, l'esprit regarde avec impatience vers la porte et, d'une voix impatiente, demande aux sens et aux sentiments de nouveaux documents à reconnaître et à timbrer. Quelquefois, i! préfère le nombre et la nouveauté, et c'est alors le plaisir de connaître et d'apprendre qui prédomine. D'autres fois, il aime à reconnaître et à enregistrer avec calme, et il jouit alors du plaisir d'observer. Dans la joie de connaître il n'y a que le regard ordinaire de l'esprit qui marque rapidement le document du numéro d'ordre et le remet aufssitôt dans d'autres mains. Dans le plaisir d'observer, l'esprit pose sa plume et s'arrête à contempler et à manier le document qu'il doit reconnaître. Enfin, dans le plaisir d'apprendre, l'enregistreur ne se borne pas à regarder et à marquer, mais il veut conserver la teneur du document qui lui est parvenu, et, le prenant des deux mains, il le confie à la mémoire, qui sert d'archiviste. Il y a ici un fait intellectuel très délicat, mais qui, une fois surpris, peut très bien se comprendre. Dans la joie d'apprendre, l'exercice n'est pas absolument nécessaire; mais la satisfaction du besoin de connaître ne suffît pas. Le plaisir naît précisément au moment où V enregistreur remet la dépêche à l'archiviste. Même quand la mémoire trahit son mandat et, au lieu de conserver la pièce, la vend comme vieux papier, l'on a déjà joui du plaisir d'avoir appris.

L'esprit n'a pas toujours un égal désir d'observer et d'apprendre. Quelquefois, il accomplit son travail comme un triste devoir, en sommeillant. Tandis que, chez certaines personnes, il est dévoré d'une vraie manie de connaître et les huissiers les plus actifs n'arrivent pas à lui apporter assez de travail pour satisfaire son activité

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enragée. De toutes façons, le salaire de cette tâche c'est le plaisir, et il est en proportion exacte de la grandeur et de la perfection du travail. L'âge de l'enregistreur influe beaucoup sur la nature de son plaisir. Plus d'un employé qui dans sa jeunesse fatiguait les portiers les plus robustes et écrivait chaque jour des volumes d'enregistrements, devient à l'âge mûr un calme observateur et préfère reconnaître peu d'objets, mais les enregistrer à la perfection.

Les plaisirs d'observer et d'acquérir des connaissances constituent la partie fondamentale des joies de l'étude, qui est toujours un travail intellectuel complexe et qui, dans une étude analytique, ne peut être envisagée qu'en masse. Elle est, dans le plus large sens, Vapplication de V esprit à la recherche du vrai, du beau et du bien. Aussi embrasse-t-elle trois mondes qui ont leur propre ciel, leurs propres planètes et dont on ne peut faire l'histoire en quelques pages.

Les plaisirs d'apprendre varient à l'infini selon la nature des connaissances. Le mathématicien peut bâiller sur un livre d'histoire. Le linguiste peut rester indifférent à la plus intéressante leçon de chimie. Enfin, d'autres conditions, en dehors et en dedans de nous, peuvent modifier les plaisirs que l'on trouve à acquérir des connaissances. L'élément tout-puissant qui mesure exactement le plaisir, c'est la foi à la science humaine. Celui qui met une foule d'articles à son acte de foi peut se pâmer de joie en apprenant qu'un insecte de la Nouvelle- Guinée a la bouche placée à sept lignes du prétérit, et celui qui a réduit son symbole à peu d'articles peut bâiller en lisant la découverte d'un Nouveau Monde; les incrédules étudient, cependant, souvent et laborieusement, mais ils s'arrêtent à4out instant pour dire : t Et après ? i

Dans l'observation, tout l'esprit est tendu vers un objet, attendant pour élaborer les découvertes qu'il fait à tout instant. On peut dire que, dans cet état, aucun ouvrier de l'intelligence n'est encore au travail et que tous se préparent à s'y mettre. De toute façon, le plaisir d'observer peut très bien se comparer à la satisfaction de l'ouvrier qui étale ses outils et regarde le travail qu'il va commencer.

En général, on emploie ce mot pour indiquer l'attention que l'esprit accorde aux impressions que lui transmet la vue, mais, dans un sens plus large, on peut aussi observer un phénomène moral.

Les plaisirs que l'on trouve à acquérir des connaissances ou à observer exercent une influence salutaire sur les facultés intellectuelles. L'amour de savoir est, en soi, une faculté neutre; mais, comme il est satisfait par la science, il en résulte que celui qui goûte ces joies devient toujours plus avide de les ressentir et acquiert la vraie pj^ssion de l'étude.

Les joies de l'observation aiguisent le regardât l'esprit. Bien qu'elles ne puissent à elles seules enseigner à penser, elles exercent l'esprit et, en préparant des matériaux, elles facilitent le travail. L'observation est le meilleur frein de l'imagination. Elle est le sévère précepteur qui corrige les caprices de l'esprit. Elle est le meilleur compagnon de la poésie dans sa marche vers la vérité.

L'homme cultive mieux que la femme toutes ces joies. La civilisation les donne à un plus grand nombre d'individus, mais leur mesure exacte vient de l'organisation cérébrale que reçoit chacun en naissant. Tout le monde éprouve le plaisir d'apprendre, mais tout le monde n'est pas capable d'observation. Il est des cogniiions si faciles qu'elles n'exigent pas la moindre fatigue et entrent dans

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notre esprit par la voie des sens; aussi elles exercent agréablement les cerveaux les plus faibles. Mais Tobservation exige toujours une tension particulière qui fatigue et ne divertit pas les petits esprits. Tous peuvent regarder et observer, mais ne peuvent fixer leur pupille qu'en tendant si fort les pauvres muscles de leurs yeux, que ceux-ci en pleurent et restent stupides et épuisés.

Dans le plaisir de connaître, la physionomie peut être fort variée, tantôt impassible et calme, tantôt illuminée d'un sourire satisfait. Dans la joie d'observer, l'œil exprime à lui seul les délices que ressent l'esprit à se tendre vers le travail préféré. Son expression est indicible; il sourit et parle, reste presque toujours fixe, mais change d'éclat et de vie à tout instant. Souvent on y lit une joie calme et froide.

Je ne puis donner qu'une légère esquisse de la physionomie de ces plaisirs, qui varient prodigieusement suivant les sentiments qui les compliquent. Un homme qui jouit de connaître un nouveau limaçon doit avoir une autre physionomie que celui qui se plaît à étudier Leibnitz. Dans l'analyse des plaisirs intellectuels, on ne peut tracer que des confins vagues et des figures grossières, parce qu'en voulant faire une analyse plus sérieuse on empiéterait sur le terrain des joies des sens ou du cœur.

La pathologie des plaisirs de l'esprit est presque toujours donnée par le sentiment qui dirige le travail intellectuel vers un but coupable. Dans le domaine de la morale, l'esprit est l'esclave du cœur. Le mérite du travail intellectuel est toujours mesuré par le sentiment qui l'inspire et, en soi, ue mérite ni blâme ni éloge.

Nous avons sous les yeux un exemple qui va fixer cette idée. On peut se plaire à acquérir une connaissance funeste à la morale, comme éprouver du plaisir en commettant

une action coupable. Dans les deux cas, la maladie du plaisir vient du sentiment. D'autre part, on peut être dévoré du désir de connaître des choses sans importance; on peut être, en un mot, curieux, et alors le plaisir n'est pas coupable, mais il est morbide, et la maladie, toute innocente vis-à-vis de la morale, est une monstruosité intellectuelle.

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