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CHAPITRE III

Des plaisirs qui proviennent de l'exercice de la pensée (1).

Les ouvriers de Tatelier intellectuel sont si laborieux qu'à peine ont-ils reçu dans leur manufacture une sensation quelconque visée à l'enregistrement, ils la jettent dans la machine mystérieuse qui la tourne et la retourne et en fait sortir une idée.

Cette opération préliminaire est indispensable à tout travail ultérieur. Tout ce qui arrive au grand atelier par le moyen des sens, ces courriers de l'extérieur, ou par la conscience, ce ministre de l'intérieur, doit être transformé en idée. Une sensation, cependant, qu'elle vienne de l'extérieur ou de l'intérieur, doit, pour devenir idée, être renfermée dans un étui solide qui la préserve de l'évaporation et la rende visible aux yeux d'ouvriers toujours myopes et de vue faible. L'étui, c'est la parole, vase de verre plus ou moins transparent qui laisse voir ou deviner la couleur de la substance, la nature de l'idée-mère qu'elle contient. Les idées pures sont si liquides, si volatiles, si incolores,

(1) Puisque je me suis fait le cicérone de ce musée, que l'on me permette d'attirer Tattention sur ce tableau, sur ce chapitre. C'est Tlugéniosité des images, la clarté qu'il apporte dans ces abstraites questions, qni ont le plus excité mon admiration quand je lus pour la première fois ce livre, et c'est un peu parce que j'ai compté sur une semblable opinion, dans le lecteur, que je me suis décidé & le traduire. C. L.

que les ouvriers, en les maniant, les verraient s'échapper de leurs mains et ne pourraient les retrouver. Il faut, en un mot, des paroles pour les idées comme des vases pour les liquides. C'est une loi de nature, une inexorable nécessité. Un objet ne peut exister sans un espace qui le contienne, et personne n'a trouvé une idée sans une parole. La perfection de l'art du penseur rend subtil et transparent le cristal du vase, si bien qu'on peut à peine le distinguer du liquide qu'il contient, mais le vase existe toujours, la parole ne fait jamais défaut. On peut sentir sublimement, sans penser un mot, sans tracer le moindre signe sténographique qui représente le sentiment qui nous anime ou le plaisir sensuel qui nous enivre; mais, quand

il s'agit de concevoir l'idée la plus ordinaire, il faut recourir aux vaisseaux de verre de la parole. Plût aux dieux que la matière qui renferme l'idée fût aussi dure que le verre ! La fragilité ferait perdre une portion du liquide, mais les substances resteraient pures. Tandis que cette mystérieuse matière transparente est poreuse, élastique et molle, si bien que les idées se mélangent et que les vases, allant de mains en mains, se déforment. Il arrive quelquefois que les parois laissent filtrer une idée dans une autre. J'ai, en vérité, pitié de ces pauvres ouvriers intellectuels, étourdis de la masse de matériaux qui leur arrive, obligés de manier des fluides volatils et de les enfermer dans des vases faits d'une matière qui ferait perdre patience à un stoïcien ; si bien que souvent ils ne peuvent plus reconnaître quels liquides et quels vases ils ont dans les mains et, grisés par une atmosphère pleine des émanations de toutes les idées qui ont fui par les pores des mots, ils vacillent sur l'ingrat travail.

Quand les sensations sont distillées en idées et renfermées dans les vases des paroles, elles sont transmises à

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Tatelier supérieur, où elles sont mises en ordres divers, de façon à en extraire les jugements et les raisonnements. Si vous avez étudié la logique, vous savez que ce travail a des lois invariables, dont on ne peut s'éloigner sans tomber dans Terreur. Malheureusement, ces pauvres ouvriers se trompent souvent et au lieu de placer les idées suivant Tordre dicté par la vérité — symétrie de Tesprit ' — ils entremêlent tout dans des dessins monstrueux. Je n'ai à parler ici que des plaisirs que les ouvriers de cet atelier reçoivent en salaire de leur travail, auquel ils se livrent avec une énergie qui mériterait une meilleure fortune.

Dans chacune de ces phases du travail intellectuel que je vous ai nommées à la file, Ton peut éprouver divers plaisirs, qui croissent en proportion de la difficulté de Touvrage. La fabrique des idées et des jugements est si purement manuelle qu'elle donne très peu de plaisirs. Le plaisir plus vif commence quand les jugements s'entrelacent entre eux, dans la machine du raisonnement, pour former de nouvelles idées et de nouveaux jugements. C'est là que débute la vraie fabrication. Et, si Ton ne crée pas, la transformation des matières premières en magnifiques produits d'art est si merveilleuse qu'à peine distingue-t-on les uns des autres. Ne me taxez pas de matérialisme, car le mot de < manufacture » n'est pour moi qu'une image qui me facilite Texpression d'idées abstraites. Des nouvelles idées de second ordre, qui sont de vraies idées d'idées, Ton tire de nouveaux jugements. Ceux-ci, se croisant avec de nouveaux raisonnements, forment les idées très élevées, qui sont la quintessence de Tesprit.

Le mouvement complexe qui anime l'atelier de Tesprit s'appelle la pensée, et le plaisir qui l'accompagne est constitué par les petites joies spéciales de faire des idées

et des concepts^ des jugements et des raisonnements. Tous les hommes pensent, mais tous ne jouissent pas du travail . Tantôt il leur coûte trop de fatigue, tantôt la marche de leur usine est si désordonnée qu'ils n'en peuvent tirer aucune satisfaction. D'autres, quoique à la tête d'un atelier laborieux, sont trop agités pour s'arrêter à contempler avec plaisir l'incessant mouvement du mystérieux mécanisme et ne jouissent que du but qu'ils atteignent au moyen de ce travail. Ceux-là ne profitent de leur intelligence que parce qu'elle les mène à la gloire ou à la richesse, mais ne goûtent pas les joies de la pensée.

Il y a pourtant une telle volupté dans le travail de l'esprit qu'elle peut embellir toute une vie et consoler toutes les misères grandes ou petites qui nous blessent sur notre route. Je laisse ce sujet à peine esquissé, parce que j'espère y revenir un jour avec plus de capacités, mais je veux proclamer que le plaisir dé penser, en dehors de tout but, de toute récompense, est un des plus grands de la vie. Les sensations nous arrivent de toute part. A peine parvenues, elles sont transformées en idées. Le mouvement commence, actif et régulier, et un frémissement nous avertit à tout instant qu'un mécanisme nouveau se met en marche. Ici, une idée, ouvrant avec une dent de son engrenage les archives de la mémoire, suscite par analogie une idée historique. Là, une combinaison de jugements fait jaillir une étincelle. La lumière qui éclaire l'atelier est toute colorée des couleurs de l'iris qui se reflètent sur tous les ouvriers. C'est l'imagination qui a agité son kaléidoscope et a créé une nouvelle combinaison de couleurs.

Tous ces mille incidents d'un atelier affairé se réfléchissent sur le miroir de la conscience où le moi regarde et sourit» Ne croyez pas que j'exagère. Si tous ceux qui pensent

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avec volupté n'expriment pas ainsi le plaisir qu'ils éprouvent, tous sentent que c'est une joie indéfinissable, qui ne s'épuise jamais, froide peut-être, mais qui se fait aimer comme une joie du cœur. Le sexe masculin, l'âge adulte et la civilisation favorisent la jouissance de ces joies; c'est la sensibilité individuelle et la force de volonté qui les graduent, plus encore que le degré de l'intelligence.

De tous les fabricants de produits intellectuels, ceux qui, en général, jouissent le plus du plaisir de penser sont les philosophes et les littérateurs; ceux qui pensent le moins sont les érudits. A la vérité, ces derniers sont plutôt des revendeurs que des fabricants.

L'influence de ces joies est éminemment salutaire. Elles nous rendent heureux, en nous mettant à même d'aspirer au bonheur et, en nous élevant au-dessus des autres hommes, nous rendent presque toujours dignes de désirer les plaisirs ardents de la gloire.

Lorsque l'on éprouve le plaisir pur et simple de penser, on peut l'exprimer par les yeux brillants et le visage éclairé ; mais on peut aussi l'absorber peu à peu, sans en laisser échapper une goutte.

On goûte quelquefois un plaisir morbide, en se félicitant de penser et de raisonner, alors que l'on déraisonne et que Ton divague. Quand les sentiments du vrai et du beau sont sains, ou ne se complaît jamais à une pensée vulgaire, et la joie ne commence que lorsque le travail de l'atelier est rapide et que ses produits sont dignes d'être approuvés par ces juges sévères.

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