CHAPITRE IV Des plaisirs qui proYiennent de l'exercice de la parole
Nous avons vu que toute idée, à peine formée, est renfermée dans rétui du mot, sans lequel elle ne pourrait être maniée par les ouvriers de Tesprit. La parole peut être conservée dans les archives de la mémoire sous la forme d'un signe mystérieux, ou être exprimée à un autre homme par le langage, l'écriture et tous les autres moyens dont nous usons pour nous communiquer nos idées. Tous ces divers phénomènes relèvent d'une même fonction intellectuelle dont l'exercice peut nous donner divers plaisirs.
La fonction du langage contribue, en petite partie, à former le plaisir complexe de la pensée, mais elle passe alors presque inaperçue, parce qu'elle est absorbée par le plaisir plus grand de la formation des idées. Quand on pense, la parole est toujours nécessaire; mais les signes les plus imparfaits suffisent à la représenter. Notre esprit déchiffre les écritures les plus infernales, quand elles viennent de notre bureau. Mais, quand nous avons à faire entendre nos idées à autrui, nous devons les représenter par les mots nécessaires, mis en ordre et prononcés; si bien que le travail de la forme acquiert une grande importance, qui égale ou dépasse celle de l'idée. Pourtant, si l'exercice de la parole est facile et actif, nous pouvons en retirer un plaisir.
DES PLAISIRS DE l' INTELLIGENCE 311
Ce plaisir est très complexe. Il consiste presque toujours en un élément venu du cœur, c'est-à-dire du sentiment social, qui est satisfait par la communication de nos idées. L'amour-propre y fait aussi sentir son influence. La part de joie qui appartient à l'intellect est formée par la conscience de ce mystérieux passage de l'idée conçue à la parole prononcée, joie qui souvent est très vive. Il semble que nous nous placions entre le monde extérieur et le mystérieux laboratoire de notre esprit et que, pendant que nous regardons en arrière pour observer si le flux des idées ne s'amoindrit pas, nous soyons étonnés de voir le majestueux cortège de paroles qui, harmonieux et en bon ordre, sort de nos lèvres.
Bien que la parole ne soit qu'une forme de la pensée adaptée à notre imperfection, elle exerce sur les idées une telle influence que celles-ci lui obéissent souvent. Il arrive que dans le feu du discours mille pensées se réveillent qui auraient dormi éternellement, si la fonction mécanique de l'élocution ne les avait réveillées. Il y a quelques personnes qui, sans être médiocres, ne peuvent absolument pas suivre leur pensée, si elles n'ont pas recours à la parole écrite ou parlée. On dit en riant que beaucoup parlent sans penser, ce qui est impossible; mais l'on pourrait dire que beaucoup ne savent pas penser sans parler.
Dans beaucoup de cas, dans le plaisir de parler, il entre pour une petite part une sensation tactile, produite par l'exercice musculaire nécessaire à l'articulation des paroles. Tout le monde sait que l'on éprouve un certain plaisir à prononcer certaines combinaisons de lettres et que certaines langues nous plaisent par une plasticité d'accent qui caresse, dirai-je, le sens. Quelques-uns, doués spécialement pour l'étude des idiomes, savent très bien distin-
guer les différents plaisirs que l'on ressent à parler le français, l'allemand, Titalien ou l'anglais.
L'exercice de la parole ne peut, à lui seul, nous fournir (jue de rares plaisirs. En se combinant à d'autres opérations intellectuelles plus élevées, il constitue quelques-unes des plus sublimes joies de l'esprit, produites par l'éloquence et l'instruction.
Ces plaisirs sont mesurés par le degré de perfection de la faculté de parler. Quelques-uns sont si empêchés de trouver les mots et de les arranger, que leur travail d'élocution est à chaque instant interrompu et qu'ils n'éprouvent jamais le plaisir de parler. D'autres savent mieux parler que penser, et ils se donnent cette joie à tout instant, discutant, racontant et bavardant sans fin. Leurs joies ne sont morbides que quand ils ennuient leurs auditeurs.
Il semblerait que, chez la femme, le fil qui unit la fabrique des idées au télégraphe de la parole soit beaucoup plus court que chez l'homme et que la route, moins longue, soit plus vite parcourue par les bavardages. Beaucoup de femmes prononcent d'ordinaire les mots avec une certaine secousse qui les fait ressembler à des étincelles qui courent les unes après les autres. D'autres ne savent concevoir la moindre idée sans l'offrir à un complaisant auditeur sous forme d'une parole. Malgré cela, je n'ose dire qu'elles jouissent plus que l'homme des plaisirs de la parole, parce qu'elles font peu d'attention à ce qu'elles disent et qu'en ravalant la parole à tout instant, elles lui dérobent un peu de sa dignité.
Le vieillard sait presque toujours goûter ces plaisirs aussi bien que le jeune homme.