CHAPITRE V
Des plaisirs de la mémoire.
La mémoire est une des facultés les mieux définies de l'esprit humain. Elle a conservé son nom vulgaire à travers les siècles. Bien que cette faculté soit celle dont les limites soient le mieux tracées, elle n'en est pas moins mystérieuse dans son essence. Comme je ne dois parler que des plaisirs qu'elle nous donne, je la représenterai par une plaque photographique placée derrière le miroir de notre conscience.
Toutes les sensations et les idées mômes du monde extérieur ou des diverses régions de notre cerveau, en se reflétant sur ce miroir, laissent sur cette plaque une image d'autant plus vive que la lumière morale qui l'éclairé est plus intense. Cette plaque se divise en mille compartiments, suivant la nature des images qui doivent s'y imprimer, de façon à ce que les sensations visuelles se superposent aux sensations visuelles, les sentiments aux sentiments, les idées aux idées. Cela ne suffit pas, la chose merveilleuse est que ces images qui s'accumulent ne se confondent pas et arrivent à former de vrais volumes dont chaque page porte un dessin.
Leis plaisirs qui en proviennent varient suivant que nous nous rappelons les produits de l'intelligence, du sens ou du sentiment.
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Dans le travail photographique des idées, le cœur n'entre presque jamais ou entre seulement d'une façon tout à fait secondaire. On n'éprouve que le plaisir d'une gymnastique énergique de l'esprit. Une joie de ce genre est celle d'apprendre de mémoire les langues, l'histoire et toutes les connaissances scientifiques.
L'amour-propre avive ces plaisirs en y mêlant au moins la satisfaction de faire un effort et de réussir. Quand l'exercice de la mémoire est si facile qu'il n'exige pas la moindre peine, on ne peut avoir un plaisir; tandis qu'il peut arriver à un certain degré quand on a une mémoire prodigieuse. Dans tous les cas, le plaisir de l'esprit est très froid et n'est avivé que par l'amour-propre. Quelquefois, on ressent une sorte d'oscillation agréable, quand on se penche sur le grand livre de la mémoire pour y chercher une idée qui semblait perdue. Ici l'on sent toujours le saut. L'idée qui nous revient bondit à pieds joints; nous la voyons tout d'un coup, sans l'avoir entrevue.
Les nouvelles qui nous parviennent par les sens s'impriment sur la plaque de la mémoire d'une mystérieuse façon, et cela donne au plaisir de se les rappeler un attrait spécial. Les idées, d'abord s'imprimaient au moyen de signes vulgaires et toujours semblables; tandis que, dans ce cas, les sensations se peignent sur la mémoire avec des teintes incertaines et nébuleuses. En soi, les souvenirs des sens sont neutres, mais ils acquièrent une immense valeur, en servant de point d'appui à l'histoire du cœur, qui, à lui seul, ne saurait tracer la plus pauvre esquisse.
Tous les sentiments payent leur tribut aux souvenirs, mais il y a là un élément de plaisir qui vient exclusivement du travail de l'esprit, recherchant dans le passé les ombres de notre vie.
Placés entre un avenir qui nous effraye et un passé qui
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ronge sans cesse le futur» nous sommes enfermés dans l'étroit espace du présent, où nous pouvons à peine reprendre haleine. Avides d'espace et de temps, nous ne pouvons étendre d'une ligne notre horizon restreint, arrêter une seconde le temps inexorable qui nous entraîne sans trêve. L'avenir n'est pas encore à nous, le présent ne nous suffît pas, et la nature nous donne le passé, pour reposer nos regards. C'est en le contemplant que nous avons l'illusion d'un instant de calme. C'est alors que de l'extrême et brumeux horizon de nos souvenirs sortent des ombres mystérieuses qui s'avancent, nous saluent, passent et s'évanouissent. C'est la maison où nous sommes nés qui se dessine grise ou vaporeuse; c'est un pays dont le seul nom fait battre plus fort notre cœur. Nos livres, nos yeux, nos parents, les amis morts ou vivants, viennent nous saluer et disparaissent. Celui qui ignore les trésors des souvenirs est privé d'une des plus douces joies qui fassent se pâmer l'homme moral. Les faits les plus vulgaires, les personnes les plus indifférentes, les plaisirs les plus petits, s'élèvent et se subliment en entrant dans le monde de la mémoire, où l'imagination semble tout embellir.
J'ai entendu mon éminent maître, le professeur Pignacca, dire qu'en sondant sa mémoire, il y trouvait les douleurs éprouvées plus vives que les plaisirs goûtés. C'est un fait bien rare. Tout ce qui passe à travers le temps s'épure et s'embellit; les morts deviennent meilleurs que les vivants, les amis éloignés plus chers que les proches. Tout ce qui appartient à l'histoire est plus poétique que ce qui nous est contemporain, et cela devait être. La mémoire ne nous donne qu'une silhouette de nos plaisirs et de nos douleurs, et l'imagination, qui vient remplir le vide, y met ses ornements les plus beaux. D'autre part, tout ce qui oscille,
que Ton devine plutôt qu'on ne le voit, a toujours un attrait qui séduit. Le plaisir n'est peut-être qu'une oscillation...
Les joies de la mémoire intellectuelle servent à perfectionner cette faculté. L'abus stérilise la fabrique des idées et, en amassant trop de matériaux dans les magasins intellectuels, ne laisse pas un centimètre d'espace à l'atelier de la pensée. Beaucoup d'érudits n'ont jamais eu une idée qu'ils n'aient trouvée toute écrite. Ces plaisirs sont dosés par la mémoire et plus vifs chez l'homme jeune ou adulte.
Les plaisirs de la mémoire avivent l'imagination, font naître un culte pour le passé qui dénote presque toujours des goûts délicats. Pourtant ils peuvent aller de conserve avec l'égoïsme le plus rebutant et ils se mesurent mieux par la perfection de l'esprit que par la richesse du cœur.
Celui qui se rappelle les idées, ou n'exprime aucunement sa joie, ou la manifeste seulement par l'éclat de ses yeux et des gestes énergiques et intermittents.
Celui qui éveille ses souvenirs exprime son plaisir selon le sentiment qui anime ses images. En général, ce plaisir est dénoté par une calme attention, ou un mélancolique recueillement.