CHAPITRE VI
Des joies de l'imagination.
Qui me donnera la voix et la parole pour décrire les joies infinies que l'imagination procure aux rares bienheureux qui l'ont pour compagne inséparable? Comment pourrai-je définir cette reine de l'esprit, dont l'empire s'étend aux sens et au sentiment, qui s'allie aux éléments les plus divers? Je renonce à la définir, car dans le langage vulgaire tout le monde est d'accord sur le sens de ce mot € imagination j, sans décider si elle est une faculté unique ou primitive, un état ou une forme de la pensée. Les joies qu'elle nous donne ont, en tout cas, un caractère si spécial qu'elle mérite de faire classe à part.
Si la mémoire peut se comparer à l'archiviste qui conserve, la conscience au miroir qui reflète, l'imagination ressemble à l'artiste. Elle a toujours en main une palette garnie des couleurs les plus vives, qu'elle étend, de son ' rapide pinceau, sur les objets qui l'entourent. Passionnée pour les teintes éclatantes, elle ne peut supporter la couleur grise de la réalité et sent le besoin de la cacher sous un vernis flamboyant. Elle touche de son pinceau magique Fhumble caillou et le colosse alpin, le vulgaire moineau et le roi des forêts, et elle .embellit tout ce qui reçoit ce miraculeux attouchement. Chez quelques personnes, l'imagination a la manie de tout peindre; à peine la conscience
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a-t-elle réfléchi une idée ou une sensation, le pinceau la touche et l'objet physique ou moral se présente à elles vêtu d'habits de fête. Rien n'est indifférent à ceux-là, et le monde entier passe devant leurs yeux comme à travers une lanterne magique.
Dans le même temps où l'imagination joue le rôle d'artiste, de l'autre main elle frappe l'objet d'une baguette enchantée et fait jaillir des gerbes d'étincelles ou des torrents d'harmonie. Chaque objet, si vulgaire soit-il, ressent toujours une double influence sous le coup de l'imagination et vibre de façon à produire lumière et harmonie. D'une feuille de rose fanée, la fée de l'esprit sait extraire un torrent de délices pour le cœur. D'un clou rouillé, elle fait naître une histoire qui nous fait frissonner. Rien n'est stérile pour elle.
Elle est donnée aux hommes en proportions bien diverses. Chez quelques-uns, elle est si faible qu'ils n'en sentent pas la présence et arrivent au sacrilège de se vanter de n'en avoir point. Aux bas degrés, cette faculté crée ces petites joies que nous procurent Iqs objets rosés par son pinceau.
Beaucoup de plaisirs de l'imagination peuvent se comparer à ceux que nous donne le kaléidoscope. Elle sait composer, avec les fragments de nos souvenirs et les images actuelles, de vrais tableaux de perspective morale, où tous les éléments qui concourent à produire le beau artistique se trouvent combinés de diverses façons. Tantôt, on y admire la simplicité harmonique obtenue avec quelques traits et peu de couleurs. Tantôt, on est surpris de la hardiesse d'une image colossale. Tous ces tableaux se succèdent et se combinent par un seul coup que l'imagination donne à son kaléidoscope, où elle tire parti du monde entier.
Ses joies les plus élevées se goûtent lorsqu'en se combi-
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nant aux artifices de l'art, elle nous offre de vraies créations dans lesquelles les jeux les plus bizarres du panorama, du diorama, de la fantasmagorie se combinent avec les contrastes de lumière les plus artistiques. Il est vrai que l'homme ne peut dépasser d'une ligne l'étroit horizon qui l'enserre et ne peut créer un seul élément qui ne lui soit enseigné par les sens; mais il peut arriver à des combinaisons si hardies et si imprévues, qu'elles rivalisent avec des créations. Ce n'est que cette fièvre de l'esprit que l'on nomme génie ou délire qui atteint ces hauteurs dans le vol de l'imagination. C'est alors que, nous soulevant de terre, nous croyons repousser du pied l'atome misérable auquel nous sommes enchaînés. C'est alors que nous croyons embrasser les mondes ou, d'autres fois, jouir des harmonies des soleils qui vibrent dans leur course.
On accuse l'imagination de nous tromper, mais l'on peut répéter à son sujet ce que j'ai dit pour l'espérance. Si l'on veut prendre pour vrai et réel ce qu'elle nous représente, ce n'est pas la faute de cette sublime artiste, qui ne vend pas ses tableaux pour des réalités. L'erreur est dans l'esprit qui juge à rebours. L'imagination nous amuse avec ses splendides images, mais ne nous dit pas de les substituer aux objets réels. Elle est bizarre par. excellence et oscille souvent sur les limites du délire; aussi ne peut-elle raisonner, ni se substituer au critérium logique. Elle est toujours conséquente avec elle-même, toujours légère, capricieuse, séduisante; en somme, une folle sublime. Quand chez quelques hommes, bien rares, elle s'unit à une volonté de fer et à un esprit analytique, ils s'amusent à se jeter à corps perdu au milieu des fantasmagories de cette hallucinée-; mais, un moment après, ils l'enchaînent et contemplent la nature dans sa vérité vraie. Us sont les maîtres de leur imagination et ils s'en font esclaves un moment.
De môme on se laisse battre par l'enfant avec qui l'on joue.
Les plaisirs de l'imagination nous rendent presque toujours épris de la solitude, parce que celle-ci favorise le développement de ses images, tandis que le bruit du monde nous distrait de la contemplation de ses magnifiques tableaux. Ils ont l'inconvénient de rendre moins intéressants pour nous les spectacles du monde réel, qui sont presque toujours au-dessous des images qu'elle crée. Dans mes voyages, je me défends de l'imagination en ne lisant jamais la description des lieux que je dois visiter avant de les avoir vus. En agissant autrement, je trouve toujours la réalité inférieure à l'idée que je m'en étais faite. Les dessins des monuments, vus avant ceux-ci, me sont surtout odieux parce qu'ils me gâtent le plus séduisant plaisir : celui d'une sensation vierge. Quant aux spectacles de la nature, je crains les livres plus que les tableaux qui n'arrivent jamais à en faire deviner la grandeur. Jusqu'ici, j'ai trouvé dans la nature deux choses plus belles que l'idée que m'en avaient donnée les poètes et mon imagination : les Alpes et la mer. De tous les monuments, le palais ducal (le Venise et celui de Sydenham ont seuls surpassé mon attente.
L'imagination, disposant de tout le monde moral, peut faire entrer dans son kaléidoscope les images données par le sentiment qui, aussi vives que les autres, peuvent arriver au point de nous illusionner sur la réalité d'un sentiment qui n'existe qu'en effigie. C'est ainsi que quelques hommes, à l'imagination vive, croient posséder un cœur généreux, parce qu'ils peuvent décrire des sentiments exquis. Il peut se faire qu'ils sentent réellement pendant qu'ils pensent; mais la flamme allumée par leur imagination s'éteint sous le souffle de la volonté, alors que le •souffle de l'esprit ne peut éteindre le feu du sentiment. On
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peut joindre une immense imagination au cœur le plus dur. C'est une faculté purement mentale et pour tant qu'elle prenne l'apparence du sentiment, elle en diffère toujours.
Les joies de l'imagination sont plus vives dans le sexe masculin et dans la jeunesse. Quant à apprécier l'influence du climat à cet égard, ce serait entrer dans une trop longue analyse des facultés mentales. Je dirai seulement que l'imagination offre deux variétés distinctes : celle du Midi et celle du Nord. La première est dans toute sa pompe chez les peuples orientaux tandis que l'on observe la seconde dans toute sa pureté éthérée dans la Germanie. J'ose dire qu'en Italie, les plaisirs de l'imagination sont plus parfaits qu'ailleurs, parce qu'ils joignent le luxe des couleurs orientales à la vague harmonie du Nord.
L'homme qui ressent ces plaisirs a, d'ordinaire, le visage allumé et l'œil brillant. Quelquefois, il ferme les paupières comme pour se préserver des images extérieures. ^ Les jeux de l'imagination sont toujours innocents. Ce n'est que quand le plaisir vient de la création d'images monstrueuses qu'il peut s'appeler pathologique. L'excès de ces joies peut aussi devenir morbide. J'entends lorsque la raison est impuissante à refréner la fantaisie et que celle-ci nous transporte sans cesse d'un monde à l'autre. L'abus mène à la folie. Le meilleur remède, ce sont les recherches positives et les études arides de l'érudition. J'ai calmé pendant de longues années la folle du logis en lui donnant chaque jour de fortes doses de chimie. J'avais alors à étudier le monde réel et elle m'aurait distrait. Je l'ai déchaînée à présent; mais, pour tutrice, je lui ai donné la philosophie.
Byron étudiait ^arménien pour dompter son imagination volcanique.