‹ Physiologie du plasirChapitre 54 sur 73 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des plaisirs de la Yolonté.

Tout le monde sait ce qu'est la volonté. Aussi, je n'en donnerai pas une définition, dont la discussion demanderait plusieurs pages.

Dans Texercice de la volonté, on n'éprouve pas toujours du plaisir. Elle ne constitue, le plus souvent, qu'un acte nécessaire à un travail intellectuel complexe, et le plaisir qiii peut l'accompagner est si faible qu'il passe inaperçu, ou se confond avec la joie unique qui dérive de l'exercice intellectuel. Ainsi, quand nous nous décidons à nous promener ou à étudier, à faire le bien ou à céder à la passion, nous exerçons toujours la volonté, mais sans nous en apercevoir, et le sentiment ou le travail intellectuel qui domine absorbe en lui l'exercice du vouloir.

Ce n'est que lorsque la volonté doit déployer une certaine force pour vaincre une grande résistance que l'homme peut se complaire à vouloir et, en fixant son attention sur le fugace moment de cet acte mental, en éprouver une joie qui ne vient que de lui.

Mais comme, dans tous les cas, un acte de volonté est placé entre une force et une résistance, entre un désir et un but, il est très rare que la joie de la volonté soit absolument pure. Presque toujours elle met en action le sentiment qui la précède et celui qui la suit; quelquefois les deux. Ainsi,

DES PLAISIRS DE L INTELLIGENCE

par exemple, nous sommes éveillés le matin par la cloche qui nous appelle au travail que nous nous sommes fixé le soir. Ce son strident rompt, d'un trait, notre sommeil et, en nous faisant sentir la douceur du repos, nous invite à refermer les paupières. L'amour du travail cependant nous appelle à notre table; le devoir veut nous tenir éveillés. Placés entre deux forces contraires, nous restons indécis un instant jusqu'à ce que, nous levant victorieusement, nous nous écrions : t Je le veux ! i II peut se faire que le plus grand plaisir vienne de la volonté, mais il est presque impossible qu'il ne s'y joigne pas une satisfaction de Tamour-propre ou une joie donnée par l'amour de la science.

En tout acte énergique, il y a toujours une lutte et une victoire. Il ne peut donc jamais y manquer le plaisir qui accompagne le choc de deux forces et la satisfaction de la récompense. Dans les actes du vouloir exercés sur nousmêmes, c'est l'amour-propre qui nous couronne; quand, au contraire, nous dirigeons notre volonté sur autrui, notre récompense, c'est l'ambition. Le plaisir de se commander à soi-même consiste dans l'exercice de la volonté et dans l'approbation que nous nous décernons, tandis que les joies du commandement se réduisent presque toutes à l'exercice de la volonté et de l'ambition.

Mais, dans tous les cas, le plaisir le plus pur de la volonté est une joie d'acier qui nous étreint le cœur. Tournée vers le bien, elle nous rend capables des plus grandes choses, parce qu'elle s'augmente par l'usage et devient toujours avide d'efforts plus grands. Si, aujourd'hui, nous avons donné un tour à l'écrou qui étreint nos passions, nous en donnerons deux demain, puis trois, puis quatre. On arrive à une vraie rage de vouloir tout ce qui est difficile, de se sentir mattre de toutes ses facultés.

Il est très malaisé de ne pas abuser de sa volonté, quand, de nature, elle est robuste et prédominante. On peut commencer par la plus innocente obstination ou par les jeux les plus bizarres du vouloir, et finir par la tyrannie sur les autres ou sur nous-mêmes.

Et, puisque nous avons commencé à parler de la pathologie des plaisirs de la volonté, terminons-en. Une des formes morbides les plus communes de cette faculté, c'est l'obstination. Dans cette maladie, l'homme fait un grand effort de volonté pour une action qui n'en vaut pas la peine, et continue à vouloir même quand la raison devrait l'amener à changer d'avis. Dans les plaisirs qu'il éprouve, il entre toujours une satisfaction coupable d'amour-propre ou le plaisir d'une lutte.

Dans certaines formes des caprices, si chers aux enfants et aux femmes, on discerne comme facteur principal un abus de la volonté, et la physionomie de ces joies, à la différence de celles de cette famille, présente un caractère mesquin qui s'exprime par une sorte d'escarmouche ridicule, où entrent une taquinerie et un plaisir.

Les joies du vouloir s'expriment par peu de traits qui montrent l'exercice d'une force et l'énergie d'un commandement. Quelquefois, le serrement des lèvres et des dents suffit à exprimer un des plus violents plaisirs, qui nous fait pâlir. D'autres fois, l'on frappe la terre du pied en croisant les bras. L'œil accompagne toujours le mouvement musculaire d'un éclat froid et scintillant.

Page 1