CHAPITRE IX
Des plaisirs de la lecture, de la compilation, de la création et des autres travaux intellectuels.
En parlant des plaisirs qui accompagnent l'exercice des facultés mentales, j'ai donné une rapide esquisse de leur origine et de leur nature, mais je ne me suis pas arrêté sur les formes complexes qu'ils présentent en se réunissant entre eux de diverses façons. Les travaux intellectuels exercent presque toujours plusieurs facultés en même temps qui, en variant en nombre et en nature, donnent naissance à divers plaisirs. L'étude exacte de ces joies complexes de l'esprit est fort intéressante, mais elle exige l'histoire approfondie de l'esprit humain, et je ne pourrai en donner qu'une simple description.
Le plaisir de connaître et d'apprendre est la base de la joie de la lecture, qui se combine ensuite avec tous les sentiments et toutes les facultés. L'analyse physiologique complète de la lecture suffirait à donner l'histoire de presque tous les plaisirs, car le champ de la lecture est si vaste que dans une bibliothèque l'on trouve des plaisirs pour tous les sentiments et toutes les forces intellectuelles. Les joies des sens elles-mêmes peuvent se refléter dans notre conscience sous forme d'images morales et, en lisant, nous pouvons souvent voir, entendre et toucher sans yeux,
ni oreilles, ni mains. Pour beaucoup, la lecture ne donne que le plaisir négatif de dissiper l'ennui de l'oisiveté, alors que pour d'autres elle est une des plus chères occupations de la vie. Les plus ardents liseurs sont presque toujours doués d'une mémoire fidèle. Les jeunes gens aiment d'ordinaire la lecture plus que les vieillards et, s'ils conservent leurs manies dans l'âge adulte, ils sont presque toujours des érudils au cerveau étroit.
Aux plaisirs de la lecture, on peut assimiler ceux d'écouler les leçons des maîtres, de visiter les musées, les galeries, etc.
A prendre des notes, à faire des extraits, on ressent souvent un plaisir tiède et recueilli qui joint l'exercice calme de l'esprit et celui de l'amour de la possession sous forme d'instinct collectionneur. Quelques-uns aiment à recopier des fragments du livre qu'ils lisent. Ce plaisir est plus naturel chez les vieillards; s'il apparaît chez les jeunes gens, il indique souvent une prudence précoce ou la faiblesse de mémoire. La création est le travail intellectuel qui nous donne les plus vives joies. Soit que, d'un trait, notre esprit soit traversé d'une vérité inattendue, soit que le patient regard de l'intelligence arrive à découvrir une étincelle au milieu d'une profonde obscurité, l'instant de la découverte est un des plus délicieux. Parler de ces joies à mon âge serait une profanation.
Le plaisir de manipuler la matière et d'en changer la forme est un des plus primitifs et s'éprouve dans les beaux-arts et dans les travaux mécaniques. L'esprit semble passer dans la main qui met en rapport la matière avec l'esprit qui la modifie. Toutes ces joies forment un groupe que j'appellerai celui des plaisirs plastiques^ et qui viennent toujours de l'action d'une force intellectuelle à laquelle s'associe le sens du tact.
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Les plaisirs mathématiques forment une autre classe très naturelle dans le monde des joies mentales. Ils sont calmes et froids, mais peuvent monter à un degré de force extraordinaire. Presque toujours, le mathématicien profond a la conscience délicieuse d'un ordre invariable et d'un mécanisme des rapports dont il connaît les lois à fond et dont il règle les mouvements. Il a le droit de s'appeler le plus sûr des ouvriers du grand atelier intellectuel.
Les plaisirs de la lecture, de la compilation et de la création se réunissent entre eux pour former les joies des travaux littéraires ou philosophiques, auxquels manquent presque toujours les facteurs plastiques et mathématiques.
Les plaisirs de l'observation, associés à une petite proportion de joies plastiques, forment l'attrait des travaux d'anatomie, de physique, de chimie et de médecine.
Les plaisirs plastiques, combinés avec les plaisirs mathématiques, font les délices des ingénieurs, des architectes et des mécaniciens.
Si j'avais à séparer en deux grandes classes les travaux intellectuels, je les diviserais en philosophiques et plastiques. Aux premiers, appartiennent les travaux qui se font avec des livres et des idées; dans les seconds, se rangent ceux qui nécessitent des nombres, de la matière et de la forme. Les plaisirs qui appartiennent à ces deux grandes classes sont bien différents et s'excluent presque toujours. Le lettré peut être philosophe et celui-ci poète et historien, mais il est bien rare que le mathématicien et le mécanicien sachent écrire en vers ou être éloquents en prose. Ce n'est qu'exceptionnellement que l'/Tomo sapiens réunit tous les pouvoirs de l'esprit, et même alors une faculté prédomine. Goethe voulut être naturaliste, mais les botanistes le connaissent à peine; Haller fut poète,
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mais ses vers sont oub]i(^s; Galilée fut écrivain, mais les érudits sont seuls à connaître ses Facéties. Leibnitz, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Voltaire et quelques autres embrassèrent une grande partie du savoir humain, mais ne furent pas également grands dans toutes les sciences ni dans tous les arts.