CHAPITRE X
Des plaisirs du ridicule.
Si l'on définissait le ridicule « une difformité sans douleur », on ne comprendrait dans sa définition qu'une faible partie des objets auxquels Ton peut appliquer ce mot. Il y a beaucoup de choses qui sont difformes sans douleur et qui ne sont pas ridicules. Quand le philosophe veut simplifier et réduire à un concept de peu de mots un objet moral, il est presque sûr de le dépecer, de le déformer et de ne pas le définir.
J'ose assimiler le ridicule à un chatouillement de l'intelligence et du sentiment, qui excite à l'improviste plusieurs facultés de façon à faire naître un certain prurit qui amène le rire. Dans les trois mondes qui composent l'homme, l'on observe une forme de chatouillement. Dans le domaine des sens, il est produit par l'excitation des iierfs par le tact, tandis que, dans le domaine du sentiment ou de l'esprit, il est amené par le ridicule. De la même façon que le chatouillement tactile vient eh général de l'attouchement rapide et subdivisé des nerfs sensoriaux, le ridicule, vrai chatouillement moral, vient d'un contraste rapide de deux sentiments ou de deux idées, ou du choc d'un sentiment et d'une pensée. De la même façon que le chatouillement tactile peut quelquefois être causé par une cause minime ou peut
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ne pas venir, en dépit de l'excitation la plus forte, le ridicule ou éclate, comme une bombe, de l'objet le plus indifférent, ou ne natt pas aux images les plus burlesques.
Une certaine espèce de ridicule vient du contraste de deux sentiments. Ainsi, toutes les vanités mesquines peuvent nous faire rire de tout cœur, parce qu'elles nous offrent une image morale qui contraste avec le sentiment du beau et du bien qui est en nous. Un choc plus violent produirait une douleur, tandis que cette lutte constitue un vrai chatouillement moral qui excite sans offenser.
La source la plus féconde du ridicule vient des idées qui suivent les sensations visuelles et qui égratignent le sentiment du beau sans l'offenser. Les caricatures artistiques et naturelles, les bizarres combinaisons des formes, composent un arsenal de variétés du ridicule. L'ouïe peut nous donner beaucoup de plaisirs de cette nature et, quelquefois, les autres sens, mais d'autant moins qu'ils se rapprochent du tact. Le ridicule est un être moral qui naît d'un exercice spécial de l'esprit et du sentiment et qui est plus facilement développé par le sens le plus idéal, celui de la vue; plus malaisément par le sens le plus maté riel, celui du tact.
Les plaisirs du ridicule ne sutlisent évidemment pas à rendre heureuse une existence, mais peuvent distraire des soucis ou de l'ennui. Quelquefois, en subdivisant en minimes intervalles l'étoffe de la vie, ils font comme s'ils la rendaient brillante d'étincelles. Quelques personnes recherchent le ridicule avec une vraie passion, parce que cette recherche leur fait passer le temps. L'abus de ces joies tend à rendre l'homme frivole et léger. En général, celui qui peut aspirer aux joies supérieures ne recherche pas ces plaisirs et ne s'en égayé que quand il les rencontre par hasard.
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L'âge mûr et le sexe fort les goûtent moins. La mobilité sensitive de la femme et de l'enfant les rend très aptes à sentir l'influence du moindre chatouillement moral. De tous les peuples de la terre, sans aucun doute, les Français sont ceux qui ont là plus grande aptitude au ridicule. Chez eux, on en fait un large commerce. On l'y fabrique sous toutes ses formes, à tous les prix,' et on l'exporte dans les pays où l'on né sait rire qu'à grands frais, comme en Angleterre et en Allemagne, ou dans ceux où l'on ne peut pas rire.
La physionomie particulière de ces plaisirs, le mot l'indique, est constituée par le rire qui se présente de mille façons, comme nous le verrons en parlant des linéaments du plaisir.