CHAPITRE I
Histoire naturelle du plaisir.
Dans la première partie de ce livre, j'ai étudié le plaisir en suivant l'ordre scientifique ou, pour parler avec moins de superbe, j'ai fabriqué une division qui n'existe pas, j'ai taillé et coupé ce qui ne forme qu'un tout. Si dans mon analyse je n'ai ni lacéré ni détruit les éléments que j'ai soumis au scalpel de la science, je dois pouvoir à présent tout recomposer, décrire les régions du monde moral que j'ai explorées et en donner la vraie histoire synthétique. Dans cette seconde partie de mon travail, nous pourrons jouir du magnifique spectacle de la nature animée et, planant au-dessus de l'immense champ de l'homme moral, nous devrons voir, éparses sur ces plaines fertiles et sur ces collines riantes, les fleurs que nous avons récoltées dans notre excursion pour les examiner avec le microscope et le couteau.
Après avoir étudié les plaisirs cueillis dans le jardin de la vie et enfermés dans l'herbier, nous devrons visiter
ensemble les climats sous lesquels ils ont grandi, les terrains qui les ont nourris, les vicissitudes qui les ont assaillis dès leur sortie du germe. Bien que je sois avide d'horizon et d'espace, je me déclare tout à fait incapable de vous donner la vraie histoire naturelle du plaisir. Les quelques études que je vous offre dans ces pages finales ne sont que des fragments très imparfaits; ce ne sont que des lignes tracées pour marquer la place d'un édifice que je ne puis construire.
Les divers plaisirs que j'ai examinés un à un n'existent jamais seuls. Ils se combinent entre eux de différentes façons et constituent des formules plus ou moins complexes. Quelques-unes sont si bien définies qu'elles portent des noms spéciaux et mériteraient une physiologie spéciale, parce qu'il y entre tant d'éléments du monde physique ou moral qu'elles sont un fragment de vie en action ; tandis qu'un plaisir unique, si intense soit-il,ne nous donne dans son histoire qu'une seule fibre de l'esprit ou du cœur humain. En faisant l'histoire de ces groupes de joies, on donnerait la vie du plaisir, mais Ton ferait toujours un travail de synthèse analytique, si j'ose dire, et dans lequel le scalpel se ferait nécessairement sentir.
Il ne faut pourtant pas espérer atteindre, dans les travaux intellectuels, cette perfection que l'imagination peut concevoir. Il n'y a pas d'analyse absolue, non plus que de synthèse qui soit absolument telle. Le plaisir, même étudié sous l'aspect le plus vaste, ne constitue toujours qu'une analyse parce qu'il n'existe pas seul et que l'homme qui, pour l'étudier, le sépare de la douleur, sa sœur légitime, et des mille facteurs physiques ou moraux qui s'entrelacent à lui, exécute toujours une opération analytique.
Pour donner, en quelque façon, l'histoire naturelle du plaisir, on pourrait établir les groupes dont j'ai parlé. On
pourrait le suivre dans la vie humaine en lui faisant parcourir les divers climats de l'âge. Ce serait faire l'histoire naturelle du berceau à la tombe. On pourrait même embrasser un champ plus vaste et l'étudier dans le temps et dans l'espace ou en parler dans ses rapports avec les professions.
Tout cela ne serait que changer de route pour parcourir le même pays et arriver au même but. Gomme les routes, si larges soient-elles, n'occupent qu'une très mince partie du pays qu'elles traversent, il faudrait les suivre toutes pour bien connaître la contrée. Ne pouvant en suivre qu'une, j'ai choisi celle de l'analyse, qui me permettait de rester plus longtemps dans les régions intéressantes. Il me reste, avant de prendre congé, à vous faire admirer la grande route de la synthèse qui, droite et majestueuse, fait accomplir le grand voyage dans le moins de temps possible.