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CHAPITRE VII

Géographie physique. — Ethnographie du plaisir.

Une poignée d'hommes sortis du même moule et épars sur la surface de la terre, dans divers climats et sous divers cieux, présenteraient, au bout de quelques siècles, plusieurs nations, diverses de caractère et de nature.

Si le chaud et le froid, si les plaines et les monts peuvent modifier la façon de sentir et de penser des peuples, le plaisir doit aussi en ressentir une influence bien marquée, puisque ce phénomène résulte de l'union de tant d'éléments divers. En étudiant ainsi les variétés du plaisir, on en viendrait à en faire une vraie géographie physique.

Dans les pays septentrionaux, le froid rapproche les individus. L'inclémence du ciel les oblige à se renfermer longuement dans leurs maisons et cela leur rend plus sensibles les joies calmes de la famille et de la méditation. Là seulement, vous trouverez toute une classe d'hommes voués aux pâles plaisirs de l'étude, tandis que, dans les pays favorisés du soleil, le génie seul arrive à la patience qui demande chez eux un effort que ne comprennent encore pas les peuples du Nord.

On peut dire, en général, que dans les pays froids l'extension des plaisirs domine leur intensité, alors que,

dans les pays chauds, le rapport inverse s'observe. Dans ceux-là, la joie est une flamme tranquille qui dure longtemps; dans ceux-ci, elle est une étincelle ou une fusée.

L'humidité du sol, l'élévation au-dessus de la mer, la nature plane ou montagneuse du pays, doivent aussi y modifier de quelque façon le plaisir.

La recherche la plus féconde pour l'étude philosophique de l'homme, c'est la distribution des plaisirs dans les diverses familles qui forment la foule humaine. Donner l'histoire des plaisirs dans chaque race, ce serait donner la physiologie de celle-ci, puisqu'il se modèle sur l'organisation comme la chair sur les os.

C'est là un travail qui m'attire et m'exalte, mais qui exige des forces bien supérieures aux miennes. Je ne veux à présent offrir qu'une grossière distribution des plaisirs dans les peuples que mes longs voyages m'ont donné l'occasion d'étudier de près.

Les plaisirs diffèrent suivant les races, non seulement dans le degré auquel elles en jouissent, mais aussi par la façon dont elles l'expriment.

Les races américaines manifestent leurs joies avec peu de signes. Il est très malaisé à l'Européen de lire sur ces visages impassibles les linéaments du plaisir et de la douleur.

A l'extrémité opposée, les nègres ont une très grande mobilité de physionomie et se servent, pour exprimer les plaisirs physiques et les joies du cœur, de leurs extrémités comme de télégraphe. Leur rire est un véritable fracas qui arrive au cri sauvage. La conscience d'être atteint dans cette race sa plus grande intensité et leurs grimaces rappellent les singes, qui sont les animaux les plus gais de tous.

Les races d'un grand développement intellectuel dé-

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montrent leurs plaisirs par une physionomie très riche, mais moins vivace, moins expansive. Les muscles ont peu de part à la physionomie, mais l'intellect compense, et au delà, leur silence.

J'ai vu l'ivrognerie dans beaucoup de nations d'Europe, chez les Indiens Payaguas de l'Amérique du Sud et dans plusieurs tribus nègres d'Afrique, et j'ai toujours observé un fait constant : l'expression du plaisir est d'autant plus bruyante que l'intelligence est moins développée.

Le plaisir a son histoire et doit avoir sa chronologie.

La vie, transmise d'une génération à l'autre, comme si elle était une monnaie élastique et subtile, est modifiée par qui en jouit ou en abuse. De telle façon que, sans le savoir, nous payons cher les erreurs de nos pères et nous jouissons du caractère et de la vertu de nos ancêtres les plus reculés. Si la vie entière est modifiée parle cours des siècles, le plaisir, qui en est un moment ou une forme, doit différer suivant les temps.

Je n'admets pas de statistique dans le plaisir. Il n'y a pas deux joies égales ni semblables. Les consciences des hommes ne peuvent se totaliser ou se diviser. La mémoire, qui est le seul anneau qui joigne le moi d'hier à celui de demain, n'a pas su encore faire la photographie intellectuelle de nous-mêmes et ne nous permet donc pas de confronter exactement deux instants de notre vie.

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