XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
suscité beaucoup d'adversaires. Son cœur l'a préservé de toute haine. Il a encore de longues années devant lui. Que Tadmiralion de tous les lettrés, quel que soit leur pays, lui rende douce à parcourir la route qui le sépare de l'immortalité !
C'est en vue de travailler à ce but, de mes faibles mains, que ce livre a été traduit.
DU PLAISIR
DU PLAISIR
Le plaisir est un phénomène élémentaire de la vie qui ne peut se définir en soi. Ce livre est destiné à en décrire les apparences sensibles et à en faire l'histoire; mais quand même, au lieu d'être une simple esquisse, ce serait un traité en plusieurs volumes, il ne parviendrait jamais à déterminer les caractères essentiels du plaisir. Du reste, la définition d'un objet connu de tous, et dont la réalité spécifique n'excite aucun doute, est un simple luxe de gymnastique logique, auquel je renonce sans remords. A ceux qui seraient d'un avis contraire et me demanderaient instamment une définition, je répondrai que mon livre tout entier la donne et que, si prolixe soit-elle, elle demeure incomplète et insuffisante.
Le plaisir est une sensation et, comme tel, présente les caractères communs à cette sorte de manifestation vitale. Les éléments essentiels qui le constituent sont donc l'im-
pression d'un agent externe ou interne sur ua point sensible de notre corps, la modification ressentie par la fibre sensible et la conscience de la sensation. Ce phénomène arrive donc dans le domaine du système nerveux et, comme toute sensation, peut avoir son origine première dans les nerfs périphériques ou dans le centre cérébro-spinal. Quelquefois le plaisir naît directement dans un nerf sensoriel modifié d'une façon particulière, et les centres nerveux n'y participent que parce qu'ils en ont conscience. D'autres fois, au contraire, les nerfs transmettent à l'encéphale une impression qui, modifiée de plusieurs façons, produit un plaisir ou, encore, les mômes centres nerveux, en se servant d'anciens matériaux rassemblés par les sens, produisent des sensations agréables. Dans ces deux cas, le plaisir se produit dans le cerveau môme et peut rayonner dans les nerfs périphériques pour s'y décharger d'une tension trop forte ou exprimer sa physionomie particulière.
Le caractère par lequel la sensation de plaisir diffère de toutes les autres nous est inconnu; il doit consister certainement dans un changement particulier de la pulpe nerveuse sensible, changement qui échappe à nos sens. Cette modification spécifique peut former l'unique élément d'une sensation ou s'associer à beaucoup d'autres changements particuliers, qui amènent autant d'autres plaisirs, différents les uns des autres, mais qui, cependant, ont tous un caractère commun.
Le plaisir est presque toujours une sensation exagérée, une manifestation d'exubérance de force, ou locale ou générale. On n'en jouit que par une dépense de matière et il
suit, comme tous les phénomèiies de la vie, une parabole. Le plaisir croît jusqu'à un point maximum et décroît ensuite pour disparaître à jamais. Plus la ligne est brève qui réunit les divers stades que le plaisir traverse, plus ce plaisir est intense, et vice-versa. Quelques plaisirs suivent des lignes de croissance et de décroissance si étendues que la dépense de force nécessaire pour en jouir se distribue sur un laps de temps infini; et la sensation arrivée à son minimum peut se recréer, dirai -je, et décrire une nouvelle parabole. Dans ce cas, la ligne tracée par la sensation peut sembler presque droite, comme le semble un arc de cercle à très grand rayon. L'observation microscopique d'un observateur soigneux montre pourtant comment cette ligne, droite en apparence, présente, à de longs intervalles, des abaissements et des élévations qui dénotent les variations que subit l'intensité du plaisir. De toute façon, toutes les sortes de plaisirs reçoivent, dès leur naissance, une somme donnée de force, qui ne peut s'augmenter qu'aux dépens des matériaux réservés à d'autres joies. Les délires des sens copsument, avec une ardeur vorace, le combustible destiné à maintenir toujours vives les calmes joies de l'esprit, et l'intelligence, avide de goûter les sublimes plaisirs qui ne se trouvent que sur les hauteurs, se grandit en montant sur les cendres du sentiment et des sens. Ici, comme dans tant d'autres cas, l'intensité équivaut à l'extension.
En général, le plaisir présente toujours en soi la raison de lui-même, et accompagne toujours la satisfaction d'un besoin. Quand il n'a pas un but direct, il contribue à embellir la vie et, par là, concourt au but suprême de nous
faire aimer Texistence et la défendre contre les puissances qui la menacent. Quand le plaisir est la cause ou l'effet d'un mal, c'est que nous sommes en état pathologique. Dans le premier cas, l'homme, étant libre, abuse d'un bien dont il a, jusqu'à un certain point, le droit de disposer et présente, par conséquent, un phénomène de pathologie morale. Dans le second cas, au contraire, une lésion organique des centres sensoriaux ou des nerfs périphériques intervertit l'ordre des choses et fait nattre un plaisir de la présence d'une douleur. Voilà donc, bien établies, deux classes de plaisirs, soit : les plaisirs physiologiques et les plaisirs pathologiques. Les premiers sont conformes aux lois ordinaires de l'organisation et, par suite, à moins de l'offenser, doivent la conserver et l'améliorer. Les seconds, en revanche, constituent toujours une difformité ou une maladie; Ce fait sera rendu plus clair par des'cas particuliers.
Les plaisirs ne sont pas des objets qui existent par euxmêmes, mais des faits délicats et mystérieux que nous ne connaissons que par le moyen de notre conscience, qui ne subsistent plus si on les isole, mais qui forment un des phénomènes simples de la vie. Pourtant, partageant, avec tous les hommes mes frères, ^obligation fatale de briser les choses pour pouvoir les étudier, je dois partager les plaisirs en diverses classes, prenant pour base de cette division les sources d'où ces plaisirs proviennent. Je les diviserai donc en trois classes, soit :
!• Plaùirs des sens.
^ Plaisirs du sentiment,
^« Plaisirs de l'esprit.
Je crois n'avoir pas besoin de justifier cette division, à laquelle, d'ailleurs, je n'attache aucune importance, et que j'ai adoptée seulement comme un moyen opportun pour rassembler les faits qui ont quelque analogie. Je voudrais dire de même en ce qui touche la classification que je donne des sentiments et des facultés de l'esprit. Entrer dans des subtilités pathologiques m'entraînerait à de longues et inutiles discussions et pourrait paraître une téméraire outrecuidance. D'un autre côté, mon livre est un simple travail d'observation et d'anatomie de l'homme moral, et je m'y tiens éloigné, dans la mesure du possible, des théories et des hypothèses.