CHAPITRE IV
Un guide.
e croyez pas cependant que le nouveau débarqué se sente tout d’abord assez de courage pour parcourir tout seul la ville immense, pour s’en aller au hasard dans la foule et le bruit; non î il lui faut un conducteur, un guide, un cicérone : et pour avoir cet homme précieux à bon marché, il a jeté son dévolu sur un ami, un de ses compatriotes, depuis long-temps établi à Paris.
Il vous est arrivé quelquefois sans doute , bons Parisiens que vous êtes, de voir tomber inopinément chez vous un provincial. C’était le matin, à midi, ou le soir; vous étiez au lit, à
table, ou au travail. O11 sonne, on entre, deux bras s’ouvrent, et une voix s’écrie :
— Bonjour, mon cher ami !
Le cher ami vous presse sur son gilet de poil de chèvre, vous brise la main dans ses gants verts, vous éponge le visage de ses lèvres vermeilles.
— IVle voilà, s’écrie-t-il. Hein ? t’en souvienstu, du college où nous étions autrefois ensemble? Je faisais tes thèmes, et tu me donnais des calottes. Comme on se retrouve! Tu es pas mal changé , toi ! Sais-tu que tu grisonnes furieusement? Je ne t’aurais pas reconnu sans ton nez. Moi, je suis toujours le même : 11’est-ce pas ? Cet excellent ami, combien j’ai de plaisir à le revoir ! Ah çà , nous n’allons pas nous quitter pendant mon séjour ici ? J’ai compté sur toi , tu me guideras dans votre Babylone ; tu me conduiras à travers ce dédale de plaisirs, de monuments, de curiosités : en un mot, tu me piloteras.
Ce flot de paroles amicales a donné au Parisien le temps de préparer sa réplique.
— Hélas ! répond-il d’un air mélancolique , jamais je n’ai ressenti plus durement les inconvénients de ma position ! Qu’il me serait doux de remplir en cette circonstance les devoirs de l’amitié, et de parcourir Paris avec un si aimable compagnon! Mais par malheur je suis esclave : les affaires me retiennent depuis le matin jusqu’au soir.
— Les affaires ! mais je croyais que tu vivais paisiblement de tes rentes ?
— Pas précisément. Je suis intéressé dans diverses spéculations, actionnaire dans plusieurs sociétés industrielles ; la Bourse, les assemblées, les conseils de surveillance, quelques procès, mille tracas méprennent tout mon temps... Ah mon Dieu, déjà midi ! Pardon, mon cher, pardon ; je suis obligé de sortir, on m’attend. Maudites affaires!... Mais nous nous reverrons ! A bientôt, mon ami, à bientôt !
En sortant le Parisien a soin de consigner le bon ami chez le portier, afin qu’on ne le laisse plus monter, et le provincial s’éloigne en faisant des réflexions philosophiques.
— Quelle froideur! dit-il, quel égoïsme! ces Parisiens ont l’âme desséchée!... Comme s’il ne devait pas laisser là ses affaires pour me guider, pour me promener, moi, un ancien camarade qui faisait ses thèmes! Ha, je l’aurais reçu autrement, moi, s’il était venu dans notre endroit!
Veuf d’une illusion , trahi dans sa plus chère espérance, et toujours poursuivi par le besoin d’un guide et d’un cicerone, le provincial se rabat sur un ancien ami de sa famille auquel il s’est fait recommander.
— Peut-être , pense-t-il , trouverai-je là une meilleure hospitalité. M. Duroseau est un homme d’un âge mûr , il doit être retiré des affaires, on le dit bienveillant : il ne refusera sans doute pas de me consacrer quelques instants.... Voyons, prenons un cabriolet de place, meuble commode inventé au profit des gens pressés et de ceux qui ne savent pas leur chemin Cocher, menez -moi chez M. Duro-
seau.
— M. Duroseau ? connais pas ! Où prenezvous M. Duroseau? c’est-il un ministre ou un épicier en gros? En tout cas, dites-moi son adresse.
— C’est juste ! vous ne pouvez pas connaître tout le monde dans ce Paris. Neuf cent mille âmes! cela fait frémir!... M. Duroseau, rue Culture-Sainte-Catherine.
Le provincial ne s’est pas trompé cette fois , et sa course en cabriolet n’est pas vaine ; il ne regrette pas ses vingt sous dans la douce émotion que lui cause l’accueil touchant de M. Duroseau. L’honnête rentier est un homme du bon vieux temps, cinquante - cinq automnes forment son âge ; il est poudré comme un vaudeville de M. Ancelot, et une petite queue
3Zi
serrée dans un ruban noir frétille sur le collet de son habit vert-pomme.
— Soyez le bien venu, dit-il au provincial; je suis à vos ordres : vous voulez voir ce que notre ville offre de curieux? Mettons-nous en route; je ne vous demande que le temps de me munir de mon parapluie.
— Mais il fait un temps superbe î un soleil magnifique !
— Ah ! monsieur , on voit bien que vous êtes depuis peu a Paris. Je ne sais pas si le soleil de votre département est digne de quelque confiance , mais le nôtre est un astre sur lequel on ne peut -pas compter. Nous jouissons d’un climat très-versatile. Ce n’était pas ainsi autrefois, mais depuis la révolution, tout est changé, tout est variable.
M. Duroseau conduit d’abord le provincial sur la place Royale. — « Il y avait là , lui dit-il, une grille de fer du temps de Louis XIII ; le conseil municipal l’a remplacée par une grille moderne. Les antiquaires ne sont pas contents, ils prétendent que la vieille grille était un morceau curieux et qu’elle cadrait bien avec les monuments et le caractère de la place ; mais
on a gagné une bonne somme en vendant le vieux fer qui était massif et en le remplaçant par du fer creux. Si l’on écoutait les artistes, on ne ferait jamais de ces bonnes affaires. — Passons maintenant à la place de la Bastille. Cette colonne a été élevée en l’honneur de la révolution de Juillet. Encore du fer creux. La petite statue qui prend son essor et qui semble tenir à si peu de chose , .c’est la Liberté. — Allons maintenant aux Jardin-des-Plantes. »
L'a M. Duroseau est sur son terrain ; il fait voir au provincial les animaux féroces dans leurs cages, les singes dans leur élégant palais, les oiseaux , l’éléphant , les fleurs, la girafe et le cèdre du Liban. Puis il l’invite gracieusement à dîner chez lui , à la fortune du pot ; après quoi il le conduit au café Turc pour couronner une journée si bien employée.
— A présent , dit l’honnête rentier, vous en savez autant que moi; vous avez vu tout ce que Paris renferme de beau et de curieux. Mais ces merveilles demandent à être revues souvent, et vous me trouverez à vos ordres chaque fois que vous le désirerez.
— Cependant, reprend le provincial, il me semble avoir entendu parler de quelques autres monuments?....
— Ah î oui , peut-être , là-bas, dans les quartiers neufs : mais cela ne vaut guère la peine d’être vu ; et quant à moi , je les ignore complètement. Tout ce qui s’étend au delà de la rue du Temple est un pays inconnu , où je 11e 111e risque jamais.
Le provincial s’était adressé à un autre provincial.
M. de Saint-C... , si connu par ses spiri-
tuelles excentricités , avait au Marais , dans les environs de la place Royale, une vieille tante à succession, qui se plaignait de la rareté de ses visites. Un jour il se présente chez elle en costume de voyage.
— Est-ce que vous partez, mon cher neveu ? lui demande la vieille dame.
— Au contraire, ma chère tante, j’arrive.
— Et de quel pays?
— De mon hôtel.
— Que signifie cette plaisanterie?
— Rien de plus simple. J’habite Paris, rue
de la Chaussée-d’Antin ; vous habitez la province, rue des Tournelles. Désirant vous voir, j’ai pris un passe-port et une lettre de crédit sur un des principaux banquiers de la rue Saint- Louis; puis j’ai envoyé chercher des chevaux de poste, et je suis monté dans ma chaise avec de bonnes provisions : un poulet froid, un pâté et du vin de Bordeaux. Aucun accident n’a troublé mon voyage, et me voilà arrivé à bon port; j’espère que mon retour à Paris s’effectuera de même.
Depuis lors, M. de Saint-G... prit toujours les mêmes moyens de transport pour aller voir sa tante. — On n’avait pas besoin de cet exemple pour savoir que le Marais est une province à part, qui n’a rien de commun avec Paris, et dont les habitants sont en général plus étrangers aux choses parisiennes, que les citoyens de Quimperlé ou de Castelnaudary.