‹ Physiologie du ridicule, ou, Suite d'observationsChapitre 4 sur 15 · E GOBE-MOUCHES · texte numérisé non relu

E GOBE-MOUCHES

Je n'y manquerai point , Monsieur :

on est trop heureux d'avoir à propager de si bonnes nouvelles.

IM) PfiVBIOlJOOn

LE NOUVELUSTE.

Vous savez sans doute la meilleure y celle dont on parle aujourdliui ?

OOBfi^OUCHfid.

Non ; je sors de chez moi y je n'ai encore rien appris.

LE KOUYELLISTfe.

Quoi ! TOUS ne savez pas que , par la vertu d*un dernier protocole , nous reprenons nos anciennes frontières P....

LE GOBE-MOUCHES

Bah! vraiment?

LE NOUVELLISTE

Ceja ni'a été dit par quelqu'un qui est mieux placé qu'un autre pour le savoir.

DU RIBfCIfLB. 121

LE GOBE-MOUCHES

Ëh bien ! cda ne m'étonne pas , Monsieur ; j^ai toujours pensé que nous finirions par là» Combien je vous remercie de m'avmr dit cette grande nouvdle !

Je Tais de ce pas à la Bourse en essayer l'effet; je vous remercie d'arance du plaisir et de l'argent qu'elle va me rapporter^ »

£t le cœur plein d'une joie imbécille , le Gobe-Mouches va répéter ce qu'il vient d'entendre; mais il est arrivé trop tard pour spéculer, la Bourse va fisrmer ; c'est qu'en route il s'est arrêté au groupe qui se forme chaque matin à la porte du ca£^ Tortoni ; on y racontait plusieurs faits peu probables. On

I aa PHYSIOLOOIB

parlait de Fex-dey d'Alger pour remplacer certain roi du Nord. On donnait le Portugal à l'Angleterre , la Lolnbardie à la France ; on disposait du beau temple de la Magdeleine en faveur d'une divinité mythologique; on prétendait avoir trouvé le moyen de rendre au théâtre français son . aoci^ine splen-* deur, et le brave Gobe-Mouches écoutant tout cela comme parole d'Évangile, avait perdu ou employé son temps à s'en réjouir,

Une seule chose avait troublé son bienroise , c'était la voi?i des ciieurs des rues , beuglant à tue-tête un événement sinistre qui ne s'est point vérifié depuis. Mais, pour le Gobe^MEouches, tout ce qui s'imprime et se vend , ne fut-ce que pour

DU RIMCULB. ia3

un sou , acquiert un degré d'authenticité qui ne lui permet aucun doute.

Sans ce lé^& inconvénient^ tout serait plaisir pour lui j car sa nature le porte aaturell&ai^it vers ceux qui flattent pour duper , et c'est dans l'enchaine* ment continud des histoires ies plus absurdes, des promesses les plus illuH soires , qu'il passe sa vie inutile , espérant toujours la place qu'on ne lui donne pas , et le bien-être qui n'arrive jamais.

Ëntre-t-il dans un salon? il est sûr d'y produire de l'efïet, car il est toujours muni d'une ou deux nouvelles à renv:erser d'étonnement. Celle de la veille devrait peut-être rendre moins empressé à croire celle du lendemain ; mais non 9 il y a dàn^ la bonne foi du

t ^4 PHYSIOLOGIE

Gobe^Aloaches quelque chosequi triomphe de l'expérienoe ; on se laisse aller à l'impression qu'il reçoit de son propre récit. CSependant on sait que dans sdn empressement de croire , il n'attend pas toujours la fin d We aventure pour aller la colporter ; qu'il entend parfois tout de travers la nouvelle qu'on débite j et qu'il la transmet de même. N'importe , il a toujours l'avantage de jeter un fait dans une conversation qui se traînait avec peine. La maîtresse de maison , qui ne savait plus comment la soutenir, accepte avec ravissement ce fait ab* surde qui rend la vie à son salon ; elle l'adopte, le commente, et devient le plus ardent complice des impostures innocentes du Gobe* Mouches. Quel plaisir pour lui! les discussions re-

DU RIDICULE. lâS

naissent , les tête-à-tête sont iaterrom-ipus, les bâillemens ont cessé; on se ranime, on cause, on rit, on se querelle , et cette résurrection est son ouvrage : chaque jour ramène pour lui de semblables succès.

Armand de P vient de me soutenir que le Roi

était mort ; le dac de G prétend qu'il ne l'est pas :

quant à moi, je ne crois ni l'on ni l'antre.

( Mémoires d'un Émigré. )

VIIK

tS^es BceptiqntB it Ca£^.

Après avoir traité du gobe^mouches, noos ne pouvons garder le silence sut cette secte non moins ridicule , dont là finesse prétend tout deviner, et pour qui l'évidence n'est qu'un être fantasi. * Q

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tique. On en reconnaît les chefs à ces mots sacramentels»: Vous croyez cela y vous autres? vous donnez là^dedansP

Ds ont auss) un sourire particulier, un regard négatif, qui répond à tout le même adage : Vous croyez cela y vous autres? vqMS dofuiez là-dedans?

On leur parle du danger de braver Fopinion^ des malheurs qui pourraient advenir de mesures prises sans réflexion , pour satisfaire l'orgueil irrité de quelques ministres ou la rancune de quelques prêtres anibitieMx,; ^n leur répète que le peuple e^^ au mpmmt de se vévQltGt.^ .

. 0^ Quel çoQte ! di^eut-ils.. Le . peuple,

DU RlDiGDLE. l3l

qoi avait vu sana bouger I^s éobafi|ud$ des réactions, le retour des livrées» le présent d'un milliard, prendrait fait et cause pour quelques journaux, et se ferait mitrailler, lui qui ne sait pas lire , pour la liberté de la presse! Quelle folie! et comment une tête raisonnable peut -elle accueillir de semblables rê^ veries ? Choisir le moment où la con-^ qi^te la plu» importante vient d'illustrer un règne pour renverser la dynas* tie ? Et vous croyez cela , vous ?

— Oui , je le crois ; et je m'en afflige d'autant plua^ que je crois awsi qu'avec phia dt prudence on pouvait éviter ce malheur ; car quel plus grand malheur que de voir le sang opuler dans les ruas de Paris , et d'avoir à pleurer

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également la mort des vaincus et d^ irainqueurs l

— PauTre badaud ! c'est votre femme, n'est-ce pas, qui vous montre toutes ces visions? Renvoyez -la donc à sa quenouille , et défendez-lui de se mêler de politique. »

<c Ëh bien , lui dit-on un autre jour, vous savez la nouvelle? Varsovie est prise ; on massacre lés Polonais , leur ruine est complète.

— Oui , à la Bourse, répond-il , pour ruiner aussi les joueurs à la baisse; car la rente est aristocrate, et se rdiève avec les rois. Nous avons le secret de toutes ces nouvdles. Quand vous^ aurez

DU RIDICULE. l33

¥éeu comme moi avec les gens du métier, on ne vous prendra plus à ces pièges grossiers. Allez, Varsovie n'est pas fJus prise qu'elle n'était mu*-. vée le jour où....

— Le diable emporte cet homme qui s'obstine à ne jamais rien croiii^ ! » s'écrièrent à la fois ceux qui l'écou* taient nier depuis une heure.

£h bien^ c'est à ce ridicule , l'un de^^ plus impatientans de tous, nous en convenons, que le sceptique de café vient récemment de devoir la vie.

Un soir de ce dernier printemps, pendant qu'il faisait paisiblement sa partie de dominos au café Valois, entre un petit verre d'anisette et le Messager

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tionnciar; nous alloos savoir à qpiai nous en tenir sur toutes les fables ^'oi^ 4ébite à sou sujet, et ïious verrous si r^nemi est si di^cUe à vaincre,

— Àh! nous avons donc la guerre avec la Prusse ? dit le badaud.

— II s*agit d'une bien autre puissance , ma foi ! elle a déjà mis à mort un dixième de l'Europe ; mais nous l'at-tendons de pied ferme; il y a ici des gens qui en savent assez pour la dompter. Si vous aviez pu voir l'effet qu'a produit dans notre école I9. nouvelle de sou arrivée; c'était un vrai délire,

— Mais qui donc est arrivé ? s'écrie»

r«nt plusieurs voix avec l'accent d'une viyç in) patience^

0fJ RIDICUf.B; iSy

— r Eh parbleu ! le cholera-morbus , répondit Gramer,

— ■ Le eholéra-morbus ! répétèrent- 3s d'un air consterné.

*-— Oui j vous dis-je , le choléra iisia-* tique aTCc tous ses symptômes , ses pa-* roxysmes et sa catalepsie foudroyante.

J'en viens de voir deux cas à rHôtêl*^ Dieu , niais je n'ai pu les examiner à mon aise. A tout seigneur tout hon^ neûr : les rois de la faculté étaient là, ils se sont emparés , comme de juste , des malades.

— Pour les sauver, sans doute ?

^'-^ Bah ! ils étaient morts avant qa'on ait pu seulement les questionner sur ce qu'ils soufTraiçnt. Messieurs les

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dooteure se dont inis aussitôt à l'ouvrage, en regrettant de lie pouvoir opérer devant la foule d'étudians qui assiégeait les salles et même les porte» de l'hospice; mais nous prendrons notre- revanche : les nouveaux cas qui doivent nous arriver demain donne*rônt à la science tous les moyens de s'é-* dairer, et de décider surtout la grande quefstion de l'épidémie, pour mieux:

dire de la contagiofi.

' — Eh bien ! c'est à vous à jouer » , dit le sceptique à son adversaire ; mais le pauvre homme , accablé sous le poids de la sinistre nouvelle , était hors d'état de s'intéresser k la partie commencée : les dominos , rangés sur la paume de sa main, venaient de retomber pêle-mêle

DU RIDIC0LB. « l30

svr la têhle ; déjà le frkson de là péui^ faisait trembla ses membres. La des^ cription de raffreose agonie , £fiite avec amoar par le jeune inëdeoin , avait jeté la terreur dans Tâme de tout le monde*

-«^ Êtes-vous fous , de vous laisser abattre ainsi par le tableau romanesque de ce jeune fanatique ? Ne voyez-vous pas que la passion de son art lui fait voir, comme font toutes les passions^ ce qu'il désire. Dieu me garde de Paccuser d'un vœu inhumain : je sais qu'en désirant l'apparition du fléau , il croit avoir trouvé un moyen de le combat*»

tre ; mais il n'en est pas moins aveuglé par sa philanthropie. Dans tous les états, chacun aime la puissance; et comme les épidémies livrent de droit

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le monde aux médecins , ils en voient partout, comme Perrin-Dandin voit des procès. Il meurt chaque jour, dans nos hôpitaux , de pauvres diables qui sont de toutes les couleurs , et qu'on n'a jamais pensé à traiter de cholériques.

Attendez donc, pour vous abandonner à la terreur, que les rues soient désertes , les maisons en deuil , les spectacles fermés; et croyez que tant que chacun s'occupera des Chambres et delà Bourse, il n'y aura point de fléau à craindre. »

En effet , notre bon sceptique , appuyé sur ce raisonnement , a passé tout le temps que la maladie a dévasté Paris dans la sécurité la plus parfaite : convaincu de la non-existence de la maladie, mettant toutes les morts sur le

DU Rimcuus. i4<

oompte de Tignoranee deà médecins , il n'a rien changé à son régime , et par cela même il a conservé sa santé dans mi parfait équilibre.

Lui apprenait-on la fin subite dWe famille entière ;

« Je n'en suis pas fort étonné $ dîsait41; ces gens-là avaient de père en fils le sang en mauvais état. »

Était-ce une jeune mère enlevée en trois heures à ses enfans, on l'avait mal soignée dans sa dernière couche ; était-ce une jeune fille ravie au bonheur de son âge , ses parens la menaient trop souvent au bal, on avait excité chez elle une inflammation de poitrine;

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eafin y il trouvait à tout une raison pour douter du vrai.

Bienfaisant ridicule ^ qui a préservé sa nature grêle et maladive des accidens inhérens à l'inquiétude , et qui le dispense chaque jour de s'affliger à la lecture des petits faits de nos grands hommes.

...... Peindre d*igixorer ce qu'on sait, de savoir fout

oe qu'on ignore, d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point onïr oe qu'on entend; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir toujours pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point; s'enfermer pour tailler des plumes , et paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pension-* ner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres , et tâcher d'ennoblir k pauvreté des moyens par Timportance dds olijets; voilà toute la politique, ou je meure!

(BiAOMAaoïiAis, Mariage de Figaro, acte m.)

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