‹ Physiologie du ridicule, ou, Suite d'observationsChapitre 7 sur 15 · XI · texte numérisé non relu

XI

Pendant que nous fiiiaioBS tant d'ef* forti pour monter paMablemeni un ouvrage, que nous dépensions notre argent en costumes magnifiques et

a!À2L PHYSIOLOGIE

notre temps en répétitions ; enfin , pendant que nous bravions tant de peines pour nous donner l'apparence d'un plaisir, il y avait dans la même ville une société /le petits bourgeois à qui nos représentations pompeuses avaient tourné la tète au point de vouloir les imiter. Mais comme il leur aurait paru très fade de jouer des personnages tels qu'ils en rencontraient tous les jours, ou tels qu'ils étaient eux-mêmes , ils voulurent donner dans un genre plus relevé.

Le bel-esprit de la compagnie , perrucpiiisir de ma étht , se disant coiffeur ées darnes^ quand il en arrivait à l'auberge ; feisant de la littérature avec les uns, du commérage avec les autres, et

DU RlDiqULE. ^2^3

de la politique avec tout le moiyle, avait été le premier à donner à $es pratiques Fenvie de jouer la comédie.

De grandes difficultés se présentèrent d'abord contre ce projet. Les inr térêts de commerce, qui ne permçt.

taient pas de quitter la boutique; les vieilles mères , qui craignaient pour la vertu de leurs filles ; les tantes dévotes, qui criaient à la damnation ; et puis les parens avares , ou sages , qui comptaient la dépense.

Ces obstacles réunis auraient été invincibles sans Favis d'un vieux fou, qui, se joignant à tous les jeunes, finit par l'emporter sur les nombreux sermonneurs.

d2l4 PHYSIOLOGIE

Ce bon Ml Grignàrd avait été fort amoureux^ dans sa jeunesse, d'une actrice de province ; il n'était alors que garçon épicier, et c'est en allant porter du sucre et du café chez la demoiselle, qu'il s'était épris de ses charmes.

Comme elle payait rarement, elle lui prodiguait les billets de parterre; et Dieu sait si Grignàrd allait chaque soir l'applaudir de bon cœur !

Sans la crainte de la misère et des coups de bâton dont son oncle l'aurait généreusement gratifié , le pauvre garçon aurait cédé aux sollicitations de la petite actrice ; elle prétendait qu'avec une figure aussi expressive , qu'avec la mémoire et les petits talens qu'elle connaissait à Grignàrd, il ferait un

DU RIÛtCULË. âl^5

e)(oel}ent jeune, premier. Elle se té* jouissait à la seule idée de hii Voir quitter le tablier de toile pour revêtir l'habit brodé en paillettes , o« le fvac élégant, et changer sa casquette . de cuir contre le chapeau à plumet. Ce* pendant, le garçon à la casquette était toujours certain de .trouver un bon, dîner à la table de son bourgeois, et l'acteur au plumet blanc ^tait souTent exposé à dîner- par cœur ; mais ramour^se lirre^t-^il à^ de temiblâblès ré^ flexions?

C'en était fait des desjdns de Grignard ^ sans la banqueroute opportune du directeur de la troupe et le départ précipité de la jeune première^ qil'un vieux célibataire des environs s'était I. i5

tàT/è PUYSIO&OGIB

chargé àd faiire engager à im petit theâjtre de Kam^

l^ndi* à la raiaoïi: par la» n^esdiâ, . Grigiia^d continua à se Kvrer «mt oq»ineix^; xoaÎB oe ne fut.pas sans garder \m lîiC i^e^et des . auecèa qall s'étail; ppQHiîd daaa la carrière dramatique.

. Par¥emi:^.paii!la mwt de son oiude, au gcade d'épî^eryidi^ che£ de maison ,. il iivaib vieilli dans lln^ituriei des ehtf* fîres, sans préjudice de l'amour deft arts ; et c'est à sa passion connue pour le théâtre qu'il atait du l'honneur d'être invité, à nos. représenta tions^ Qu oÀ jiige^ de sa^ joie eii) apprenaot ilè projet qui QinGnlait déjà dans pkisieèr» boutiques !

Dti RimCULB. 22^

« Qadle erreur ! répond-il aux gens qui en médisent ; c'est tenter le diabfe , dites-vous, c'est perdre son temps! et quel' tempB est jamais mieux employé qae cèliiif qu^on donne à une leçon de moraie ? Gonnai6sez-iK>us une pièce oh' 1m défotttsdes hommes ne soiettt point bafoués , et où leurs crimes ne soient pas punis ? Ne sont-elles pas remplies de b^ei tirades sur la probité , la morale^ et tout ce qu'on prêche de plus saint? N'est^ee^ pas un sermon continuel' qui ne diffère des autres que parce qu'il est amusant ? Croyez-moi , TOUS ne pouvez choisir un délassement plus propice à l'éducation de vos enfiMS. €da leur apprendra les beDes maoïières; cpiand on a joué la cbméh die, qjûH on a parlé en publie, on est

âa8 PHYSIOLOGIB

fins hardi avec le monde, l'on sait mieux vanter sa marchandise; sans coiApter qu'on apprend l'orthographe sans s'en douter. Je vous en offre un exemple, ajoutait Grignard; car je dois lé. peu que j'en sais aux rôles que me. faisait autrefois répéter la diarmante Aspasie^ d

- Ces -diâcbiirs , appuyés par l'autorité d'une chevelure plus d'à moitié blanche , devaient triompher de toutes lès objections, et nous reçûmes bientôt des billets d'invitation pour nous rendre au graiid pressoir de la ville.

Le% vehdaàges ne devant avoir lîeu que le mois prochain, l'espèce de hangar destiné au pressoir se trouvait

0tJ ftIDICULE. :229

diflpohible. Grignard se chargea de le louer à ses frais pour trois semaines, et un des acteurs , garçon charpentier, y dressa un théâtre dont le perruquier, artiste , voulut peindre lui-même les décorations. Il avait pour enseigne un ancien tableau représentant la fête dW village des environs d'E Grignard y avait ajouté un homme auquel on fait la barbe , et , charmé d'avoir si bien réussi dans ce personnage , il s'é« tait déterminé à copier le plus fidèlement possible le reste du tableau sur les châssis et la toile de fond du théâtre.

Pendant ce temps , la troupe assem*blée faisait choix de la pièce qui devait exciter Tadmiration des spectateurs. Le fils du seul mattre de pen-

u3o PEYftIOUHHS

AÎon qui iut dans la ville devaj^t avoir tout crédit sur les suf fragts de Fawewr blée ; ausai n'eut-il aucune peine à £iire adopter ^ Tunaniimte le Fhiloctèt$ de La Harpe, car on ne saurait nier qu'il n'est pas celui de Sophode.

Ce choix pourra surprendre , et pourtant rien n'était si simple. Le Cours de Littérature de La Harpe était alors la Bible des pédans de province ; on ne pouvait supposer qu^un homme qui jugeait de tout ne fît pas mieux qu'un autre , et l'on adoptait ses ouvrages sur sa parole : d'ailleurs le jeune professeur n'avait lu que ceux-là ; excellente raison pour leur donner la préférence.

Quant à ^s camarades , ils en avarient

une melleuve pour' oftnMiitîr à ce okoix ; c'était FigiiOTa&oe complète oii iift étaiart de la pièce ^ de répoquè, du paya , d« nom des petsentiages ; détaib minutîmx cpû gênent plt» qu'iis ne servent dans l'accomplissement d'une représentation bourgeoise. Ce (]u'ik désiraient arvant tout, c'était quelque chose qui les sofdt de leun habitudes ; un langage fort éloigné du leur, et des costumes comme ils n'en avaient jamais rencontrés. Philoctète remplissait à merveiMte^ules «ces conditions. Mais troiS-^dÉb ne pouvai^it suffire à la soirée ; on décida qu'un drame du même auteur compléterait le spectade , et le r61e de Mélame fut aebepté par une petite marchande de modes très avisée.

23â PHYAiOIiOGUE

Le pressoir déménagé, le théâtre dressé y et les baiK]uettes posées, on fixa le jour de la représentation , et nous dérangeâmes l'heure de notre diner pour ne pas manquar le lever du rideau.

La Fête de Vidage était parfaite* ment copiée, et la vue des enseignes de plusieurs cabarets connus du parterre excita tout d'abord les applaudisse-imens ; c'était une joie générale.

— Tiens, vAii-tu la maison au père François ? criail fun,

— Et le nouveau cabaret des La-r branche ? disait un autre ; et le jeu de boule de la grande place ? Ah ! c'est-y ressemblant !

DU BIDiCULE. a33

L'artiste , qui avait prévu l'effet de son décors , voulait laisser au public tout le temps d'exhaler son admiration ; mais en vain il disait d'une voix étouffée aux Grecs impatiens de se montrer:

« Pas encore ; vous vous pressez trop 2> ; en vain il les retenait par le bas de leur tunique : le bouillant fils d'Achille s'élança sur la scène , suiyi d'CFlysse et des Grecs de sa suite.

C'est en ce moment que notre sérieux eut à supporter une première attaque qui faillit lui faire perdre contenance. Ulysse et son illustre compagnon étaient vêtus assez convenablement, sauf une perruque de paysan dont le plus vieux avait pensé devoir ^'affubler , comme représentant mieux

d34 PHYSIOLOGIE

k sftj^se du hérM.. Cœ grands che- WKix pkts et blancs tombant sur un col brun tout nu ^ et se jouant par-derrière sur les plis d'un manteau anticpie j étaient d'un effet déjà assez burlesque ; mais nous nous attendions bien à quelques recherches de ce genre , et nous n'en témoignâmes aucune surprise.

Il n'en fut pas de même pour l'aspectsingulier que présentaient les deux Grecs composant la suite de Pyrrhus.

A leur vue , en dépit de notre savoirvivre y il fallut pouffer de rire.

Un parant de la troupe se trouvait près de moi : c'était un de ces amis ardens à recueillir ce qui se dit de leurs

protégés^ à ^épQudrejmx critîc|ue8, à eKGf]^^^ les àéigixxt^yejt&n^ à tout eE«<

•~r Çel^ \QQs ié(eni)6, Dons dît-il 4e Tak la p)|i9 çdinj^e. £b biep! il ny agirait pfifl^ moyen 4e faire autnameat ; et quai)d Toi|8 saurez le fait , tous eo mnviiendrez YouMpém^. »

CurieuK de connaître la cauBe d'un effet si bizarre , noua nous pencfaâmes vers le voisin pour mieux l'entendre.

— Vous jouez la comédie, Messieurs, continuait-il ; p^r qonséqu^t vous deyet^TOir toutes les eontrariétëa qu'on prouve avant d'arriver au jour de la repr^eittation ; qn n'avait cependant

a36 PHYSIOLOGIE

rien épargné pour celle-ci : vous allez en juger, car tous les cosiumes que vous voyez , on les a fait venir de Paris. Vous pensez bien que des habits aussi bien troussés que ceux-là ne se trouveraient pas dans toute la Champagne.

£h bien , Messieurs , ce maudit Babin , ce fameux costumier, qui fournit des habits même à des chambellans , n*a4«il pas eu la bêtise de nous envoyer les tuniques, les manteaux, sans s'apercevoir qu'il oubliait les casques.

— Ah ! quelle horreur ! m'écriai-je.

— Encore si sa caisse était arrivée un jour plus t6t ; mais c'est la diligence d'hier soir qui l'a apportée : on n'avait pas le temps de renvoyer à Paris, et

DU RIDICUUS. âSy

puis cda aurait doublé les frais ; dans cet embarras 7 la société s'est assemblée ; d^apun a donné son avis sur le parti à prendre : lesuns voulaient qu'cm jouât tête nue , les âM^res en casquette* Gela n'est pas décent, leur ai-je dit:

qu'est-ce que c'est que le costume grec ? C'est un ancien habit habillé , n'est-ce pas ? Eh bien ! mettez des chapeaux à la Henri IV.

— Excellente décision ! parfaitement jugé! » dis-je en m'avançant de manière à cadbei^ une jeuqe femme qui était à c6té de moi , et qui riait à faire scandale.

Mais mon voisin, ne doutant pas que nous ne fussions très satisfaits de son

a3^ piiYsib)!«OGifi

exrpliohtiél) , né pk^eilâit plus gafrde qa'k ce (}tii se passait sfur le tfiëâR^. Je I^ voyais surpris en écoutant ces vers dits^ avec Due empli&se fort excusable dans des^ auteurs de tradition :

uLTMi à P^jrjrhus,

n s'agit de tromper Philoctète.

Je vois i'étonnement où ce seul mot vous jette; Mat9, 'déporte, écontes : Il va vous demander Qui vous êtes y quel sort vous a fait abbtder Sur les rochers déserts qui défendent cette île ; Dites-lni sans détonr : Je sois le fik d'Achille.

<îl\ appelle cda tromper, dit mîHï voiedn ; diable ! il se trompe lui-même ; il iiepeut pas y avoir rien de semblable dans la pièce.

— Nion< daAS oêlle de Sophocle ^répondi&-je , mais fort bien dans celle de

. — AHfaity.€da;iDe8ui:prQiiaitbeau« coup, re{mit-il; eav c'est .un gailkrdqni a uoe méflioife d'enfer. Vous achètseriez à crédit un rat<le-€aye ce soir dans sa boutique , qu'il s'en souviendrait dans dix. ana.

En contemplant ces soldats grecs coiffés d'un chapeau à trois cornes, je la'attQndaia à voir pavaitre. Philoc* tel» en. bonotft d« coton* Son état de lOalade» au|ori3ait ïma oette petite .li^ berté; mais Grigfiard, chargé, de ce iv^e important , avait trop d'ex^pé^ rieiice d\i> théâtre peur tomber danp une l^lle.fautei: son costume*était d^une

a4o PHYSIOLOGIE

exactitude merveilleuse , et bien plus comique que toutes les infractions des autres. D'abord, ayant entendu dire que Talma jouait autrefois les rôles antiques sans revêtir ses bras et ses jambes de tricot couleur de chair, Grignard, pour mieux pdndre la misère où les perfides Atrides, comme dit la rime , avaient laissé ce pauvre Philoctëte, s'était imposé la loi de paraître à moitié nu.

La saison rendait ce devoir facile ; cependant , en Champagne , les soirées de septembre commencent à être fraîches. On s'en apercevait au petit ne^ rouge du héros , et à la chair de poule qui recouvrait ses bras débiles ; car l'artiste Grignard n'était pas un de

bu RIDICULE. a4i

CM groB épiciers dont la rotondité remplit ù bien Fhabit d'un garde national. On voyait à sa petite mine ridée , à ses membres fluets , que {dos d'une passion avait passé par sa grande âme. Ali ! si la nc^lesse des sentimen» pouvait tenir lieu de celle des manières, il l'aurait emporté sur Talma luimême ; mais par malheur ses yeux chi»

nois et son nez retroussé offraient un contraste frappant avec les grandes lignes qui distinguent ordinairement wi profil grec. L'illusion était diffi* die ; n'importe. D beuglait comme un Unreau , se démenait comme un pos^sédé j et les applaudissemens inter^^ rompaient chacune de ses tirades. Le ÊEuneux Tu me menaces, traître; le Qu'en dis-^tu ? de Larive , fut vociféré I. i6

par Grignard de manière à faire écroi^ 1er la salle; aussi quels transports il excita ! C'étaient des trépignemens , des exclamations interminables ; enfin , Grignard voyait dans ce triomphe dramatique sa grande destinée accomplie.

Heureusement tout ce bruit couvrait nos éclats de rire , qui redoublé^ rent à l'apparition céleste d'Hercule.

Si les costumes avaient causé quel* que embarras aux acteurs, on pense bien que le char nébuleux dans lequel le demi-dieu vient débiter sa morale ne donnerait pas moins carrière à leur imagination : les uns proposaient un coffré recouvert de toile grise, qu'on pourrait, à la rigueur, prendre pour un

Dtr RIDICULE. a43

nuage ; les autres , un petit tonneau , qui aurait fait un Bacchus d'Hercule.

Mais le voisin qui était déjà venu à leur secours avec ses chapeaux à trois cornes , devait encore les tirer de peine en cette circonstance. 11 offrit de consacrer au dieu de la force le tapecul ( i ) dans lequel il allait chercher ses provisions à Reims ; on décida à l'unani^ mité que ce tape-cul ferait un char aérien très supportable dès qu'on l'aurait débarrassé de ses roues et de son brancard. L'avis adopté , on passe deux grosses cordes au coin de chaque panneau , on les réunit sur un tourniquet placé au plafond du cellier,

(i) Espèce de cabriolet découvert fort en nsage en Champagne.

a44 PHYSlOIiOOU

et par oe moyen la caisse du tapecul descend et reoiante à voioûté.

Aieii de plus ingénieiix , sans doute , mais c'est toujours par la négligence d un petit détail que les plus, belles cour* ceptions avortent : on n'avait pas prévu que le tape-cul y chargé y produirait un tout autre effet que vide, et que lea cordes reunies, se tordant par la pe*santeur d'^Hercule , il en résulterait un touirnoi^nant coatiouel, qui montrerait alternativement le héros par de^ vant et par derrière ; position fort gênante pcAur adresser la parole au9C acteurs et au puUic. Tant que le dbttr tournait du coté de la salle, on pouvait garder son sérieux, malgré la grotesque figure d'Hercule et sa pqau de

DU RIMCULE. !l45

renard en manière de peau de lion; mata quand la torsade ramenait ie diar vers le fond du théâtre ^ et que le demi^^ dieu perdait de vue ses auditeurs sans discontinuer son discours, il n'y avait pk» «doyen d'y tekiir«

Voici dans quelle disposition cette tirade fut prononcée par la petite voix grêle de l'apothicaire demi-dieu :

BttctjLft^ dans nn nuage îundneux.

Arrête, et recoDAâli'Hemile et ton aÉii ! • Je descends pour toi seul de la voûte étemelle. Je partage des dieux la grandeur immortelle ; Tn sais par quel chemin je m'y sois élevé.

Et Philoctète, qui savait effectivement très bien comment son ami était grimpé là , lui faisait signe de s'accrocher aux cordes pour les empêcher de

tourner; mais l'impulsion était don-née j et le char poursuivant sa carrière, ce fut aux cabarets peints sur la toile çle fond que s'adressèrent ces paroles :

Par les inêmefl travaux ta dois être éprouvé. Ton sort est de marcher dans les sentiers d'Aloidie : Sois ce jeune héros qui s'oflfre pour ton guide. La Grèce sur tes pas conduira ses guerrîers ;

(Ici le profil iT Hercule se montra,) Et le sang de Paris doit teindre tes laurierB.

« Tudieu! quel révolutionnaire! » s'écria un spectateur qui croyait qu'on parlait de la grané^e ville.

Sa vie est dévouée aux flèches que tu portes ; Du coupable Hion tu briseras les portes.

Et le dieu s'interrompant : « Détournez donc les cordes , vous autres » , ditil aux machinistes du tourniquet.

Et les machinistes 9 voulant obéir.

DU RIDICULE. îk^J

ck>nnaient des saccades au char^ qui faisaient trébucher Hercule.

Voyant quel danger le menaçait, et qu'au lieu de suspendre sa rotation la peine qu'on se donnait pour séparer les deux cordes en accélérait le mouvement, l'acteur se mit à débiter aussi vite qu'il tournait ; il en était à cette sentence finale de son rôle :

£t la pore vertu , le plus beau don des cieox ,

^e meurt point avec Phomme, et se rejoint aux dieux,

lorsque le char s'arrêta enfin; mais l'amateur machiniste qui venait de s'en rendre maître n'avait point calculé le moment où il se fixerait, et notre bonheur voulut que ce fût justement lorsque le vainqueur du lion de Némée s'adressait à la toile de fond.

On De voyaJH «éei^isatf^mi^at fi»$que son 4o6 }<Hl^que Philootète prosterné lui répondit :

G TO» auguste et chère , et long-temps attendue , etc»

A cette invocation, le rire devint général , et nous ne fîimes plus obligés de nous contraindre.

Sauf ce léger incident, rien ne troubla Fensemble de la tragédie , qui finit au bruit des témoignages d'une admiratîcm générale.

L'entr'acte fut long, mais il ne le parut pas, tant chacun était animé à^ vanter le talent des acteurs , h discuter sur ceux qui avaient le plus contribué au succès étonnant de la représenta-

1>U RWlOyLB. â49

tÎQii- Que de oomplimen^ raooltèrent alors la mère et les bonnes amies dfe Pjrrrhus , le seul jeune homme qui eût encore paru sur la théâtre ! Et cdmbien madame Grignard dut-«lle se félicdter des premières amours de son mftri pour une comédienne !

Au lever du rideau, la scène n'avait subi qu'un léger changement : c'était toujours la Fête de FUlage; seulement on avait caché le bas de la toile de fond et celui des coulisses par u)i vieux, fauteuil de velours d'Utreicht, une ta-^ ble, et quatre chaises de paille; cela était censé représenter le mobilier du couvent ; la grille d'une porte de jardin figurait la grille du parloir, et il aurait fallu y mettre bien de la mau-«

â5o PHYSIOLOGIE

vaise volonté pour ne pas se croire dans une chambre.

Je donne à deviner en mille quel, est le premier personnage qui vint se placer audacieusement sur le devant du théâtre.

On devait jouer Mélanie.

— C'est monsieur ou madame de Faublas, qui commencent la pièce par une scène de ménage passablement ennuyeuse, dira-t-on.

— Oui , ordinairement cela se passe ainsi dans les théâtres soumis à un directeur dont Tabsolutisme ne laisst.

aucun sentiment de son libre arbitre

BU RIDICULE. aÔI

à rhomme qui se fait actair, maî$ il n'en est pas de même chez l'amateur indépendant. S'il consent à se prêter au plaisir public , c'est à condition que son métier, ses habitudes et ses affec-^ lions n'en soufiriront point; loin de lui la pensée d'abandonner un ami , de l'affliger on instant pour la vaine gloire de paraître ce qu'on n'est pas; d'ail* leurs , un succès n'est doux qu'autant que celui qui nous aime en est témoin* C'est ce qui avait maintenu l'acteur chargé du rôle du marquis de Faublas dans la ferme volonté de ne point se séparer de Favori.

Or, Fiworiy chien moyen, à longs poils noirs et blancs , était de cette race consacrée aux savetiers, qu'on voit tout

â5â PHYSIOUOGIE

le jour errer dans les rues san» crainte d'éCre volés , qui ne rentrent jamais au logis à jeun , tant ils seraient surs d y rester dans le même état jusqu'au lendemain. Fawrip mieux traite par le sort que ses pareib, était le tyran de scm mattre : oelui^ ne pouvait fiiire ttii pas sans en être suiti^ il ne pouvait lùanger un morceau de chose que « fut sans que Favori n'en dérbbât une bonne part, ni même parler à personne sans que les aboiemens de son diieil voulussent bien le permettre.

Dans cette dépendance, il avait déclaré ne pouvoir se charger du rôle de Faublas. Ce rôle afFreux, refusé par tout le monde, était pourtant indispensable. Gomment faire ? Des ambas-*

sfideurade toufc âge^ de tout sexe, fiir Feiit depéohéa au maître de. Favori, pour obtenk* deiui le sacrifiée moment tané d'une présence aussi chère. Ce iut en vain ; il consentit seulement à enfisrmer $on cbien dans le foyer pendant les, répétîtioiis ; mais l'animal faisait de tels gémissemeii3 dans sa retraite qu'im * ne s'entendait pas sur le théâtre. Oq lui rendit la liberté, il en usa depoift pour devancer ou aoeompagner son maître chaque fois qu'il entrait cm sortait , et po«r mêlw qudk]ue& sourds grognemens aux sermons du curé, ou ma imprécations de Mélanie.

Une si bonne conduite . lui avait concilié toua les membres de la troupe; habitués à voir Fo^ori suivre exacte-

a54 physiologie

ment tes répétitions sans jamais )e$ troubler, ils ne pensèrent pas que ce personnage de plus dût faire aucun tort à la pièce.

J'avoue quHl me captiva plus que tous les autres , et que sa manière d'écouter me parut un vrai modèle d'esprit et de politesse. Assis fièrement sur ses pattes de derrière, il suivait des yeux les plus en colère des interlocuteurs, comme pour se demander lequel il devait combattre ou défendre ; puis on le voyait céder à la réflexion toute simple que cette colère-là, revenant depuis quelque temps tous les jours à la même heure, sans qu'il en survînt rien de fâcheux pour personne , il pouvait se tenir tranquille.

DU RIDICULE. â55

Ce qu^il y avait de plus remarquable dans l'addition de ce rôle quadrupède , c'est , qu'excepté nous , personne n'en témoignait la moindre surprise; tant ceux qui connaissaient le maître de Favori savaient que lui et son chien étaient inséparables.

Il n'y a que les grands caractères qui parviennent à faire tolérer ainsi leur manie , et tout en riant de Tatti* tude solennelle du chien , je pris le maître en grande estime, et cherchai à deviner à quelle corporation il appartenait : son habit de marquis et sa manière de porter l'épée ne pouvaient me l'apprendre. Une simple réflexion faite tout haut me tira de peine.

« Voilà un singulier goût , dis-je ;

d56 FRTftlOLOGn.

mettre de^ gants bleu foncé» avec an habit de Mtin Tert-pamme !

— Des gantft ? répéta mon voisin ; ofù lui voyezrvouâ des gants ?

— Mais où on les porte ordinairement.

— Ah ! je vois ce qui vous donne cette idée : vous trouvez qu'il a les mains un peu brunes v n'est-ce pas ?

— Pour un blond surtout, et un blond fort blanc , du reste.

— Ah! c'est qu'il a mis une pièce d'étoffe à la teinture ce matin , et ce coquin de bleu-de-roi tient comme le diable après les doigts. »

J'ap|irift"«iMV le^métifeF du barbare père de Mëlanie , métier dont %î yoile blanc de la novice porta bientôt les traces ; car, ^ns? sa fîik*eiu% il la repoussait chaque: foÎB 'qu'elle s'approchait de lui pour le fléchir, et chaque fois aussi le Ueu a'une màih criièlle laissait réihpreinte de cinq doigts sur les vètemens de la vibtimë. .. r-u

- . Bile Bcii^e ne s'en! apetbevait. {point; tout au soinl de pahiître îptidiqAe , i^ nfgards; ne quittaient la^rre qpe pour s'élevcp vérâ les èieJuoL. S^oix' ^ un / p^u enrouée, s'entendait à p^ne; avertie par Grignard des .drcHJb de* l'hémi*stitihe , elle s'y reposait outre mesure , et pour y arriver plus tôt , précipitait sa mardie,:€iii laissant de coté virgules ^

si r^> ^' \ y

a58 PHTSIOitOGIB

points /enfin tout ce qui nuisit pu la retarcknr.

Cette diction faisait singulièrement valoir les vers de ce genre :

On ne pardonne paf à qni nons fidt rougir.

Un pèreqaoi ion sang! quoi! je n'obtiendrai rien!

Ce père quoi, dépouillé' de toute exclamation , était d W effet merveilleux, hk chalcwr diB perrucfuifir, Monval y en rAqhille de ce 'drame bcMar* geoip, pouva^seul balahqer Tadmira* tion cpie pr^oquait le débit oadehcé de rinfoMunée Mélanie. Mais ee qui dépassait tout, c'était/ViPorf ; sa mânièrp d'entrer en scène , de dormir pendant les sermons philosophiques du cqré> de se lever précipitamment à chaque

DV RIDICULE. fl5g

sortie de son maître , ajoutait un grand intérêt à celui de la pièce ; on voulait savoir s'il conserverait jusqu'au bout sa dignité : un seul inoment la familiarité l'emporta. C'est lorsque M. dé Faublas , apprenant qu'il n'a plus de fils , et que sa fille s'est empoisonnée , tombe accablé sut un fauteuil. Favori le voyant assis , s'âanee sur ses genoux y et s'y établit en rond comme à son ordinaire, sans s'inquiéter dés derniers soupirs de Mâanie. Cette faute lui vaut un coup de poing qui le précipite à terre; sa tète porte la première, il pousse des gémissemens aflreux. Monval , qui vient de tirer son épée pour son propre compte , veut la faire servir i chasser Favori; mais le chien se révolte , il saute aux mollets de l'amant.

â6o PHYSIOLOGIE

Mélanie pousse un cri de 1 autre monde ,

ff

la bataille s'engage , et Dieu sait ce qui en résulterait si Faublas ne prenait son chien plir la peau du cou , et ne le met-tait sous son bras à la place de son claque!.

Mais le calme est rétabli, Mélanie est remorte, son père est traité de tigre par Monval , de pécheur par le ciH*é , deêonverti par l'auteur, et la toile tombe Mr. ce Vers un peu mythologique:

Dieu vengeur ! à quel prix vous ra'a?ez éclairé!

Les applaudissemens succèdent aux pleurs; tout le mondé s'accorde pour dire qu'on n'a jamais ri^en vu de plus intéressant, de mieux rendu. Mon voisin se frotte les mains en me disant : .

mj RIDICULE. a6i

R Vous n'osez pas aborder ce genreà , vous autres ; le cothurne vous fait peur ; vous en restez aux petites comédies ; ah ! c'est qu'il faut se donner du mal pour produire de ces effets tragiques !

— Je conviens que nous ne saurions approcher de ce genre , et que de ma vie je n'ai passé une soirée plus amusante»,, ai -je répondu. Comme tout atteste la vérité de ce suffrage ^ le voisin me quitte pour aller le répéter aux premiers de la troupe.

Il les trouve dans l'ivresse du succès , en attendant de se livrer à une autre ; il partage avec eux le jambon , le fro^ mage et les pruneaux fournis gratis par Grignard , et les joies du banquet

:36a PHYSIOLOGIB DU RIDICULE*

comique égalent les sourires qu'excite parmi nous le souvenir de cette incomparable soirée. Incomparable en effet ; car les amusans et les amusés en sortirent également ravis.

Vivent les plaisirs ridicules pour divertir tout le monde !

C'était un de œs gens qa'on nomme bon gardon ,

De ces vieillards légers qu'on traite sans frçon ;

Un quasi-philosophe à pet|tes idées,

Aux discours peu déœns, aux manières guindées*

Futile avec bon sens, ignorant avec goût,

n savait, sans esprit, causer fort bien de tout

(M">« Ëmili »t GxaAKBiir, Napoiint, poëiiie«)

OBSEEYATION^

XW.

)Dm nifttjT pofiilma.

Cette espèce est toujours maigre , quelquefois décharnée, mais leste et adroite ; elle se fait remarquer par des > cheveiix nares, .et ramesiés avec peine

2)66 PHYSIOLOGIB

des confins de la nuque sur les glacis du crâne , ou bien par une chevelure couleur de fantaisie : les plus communes sont prunes -de -monsieur; cette teinture i^tlMiiOilitt ^fMfliifJtot avec les creux de leur visage. La perruque n'est admise que chez les papillons invalides ; elle est renseigne des prétentions désespérée^ , car elle rend les dénouemens difficiles. Le moyen de se présenter à un rendea^vous nocturne, avec ou sans perruque; et comment s'exposer aux lutineries d'une jeune folle , avec la crainte de se voir tout à coup séparé d'un ornemaott si indispensable!

L«8 moudies à ptiii, tùM» pdr bre- ▼et <f invention, oUrent moins de daA-

DU RIDIGUU. 367

ger ; et Ton voit tous ks jours des papillons de cinquante ans s'en trtiu-^ ▼kr à riienreillei.

Les mieux eoiitems de œs inseeles aémillans sont d'un usage fort oommode ; ils servent à tranquilliser les maris par leur présence inoffenaive , eC sont quelqurfois l'espérancie des mèred^ Arbitres des plaisirs des femmes près desqudles ils voltigent , ce sont eux qui font inscrire les noms des danseuses sur la liste des plus beaux bols { ee sbnt eux qui louent les loges , qui forment les parties de cainpagae , qui servent d'écuyer aux joties amazones :

ils sont aussi les oracles des parvenus ; ce sont eux qui. leur apprennent à dépenser leur argent* On les consulte sur

les ancîeiis usages et les modes nou« velles ; ce sont eux qui dirigent les jeut nés mariées à leur entrée dans le monde , et qui , à force de leur répéter que les jeunes pajûllons sont indiscrets , finissent souvent par être le coik fident ou même le secret de celles qu'un mari désagréable ou volage livre aux dangers de l'ennui ou de l'abandon.

On rit de : leur tournure adole&<cente , de leurs rides , de leurs regards amoureux, de leurs flatteries classiques ; mais comme ils sont aujourd'hui sans rivaux dans l'art de s'occuper des femmes ; qu'ils ne les sacrifient point à un déjeuner d'huitres ou à une par^ tie de whist, à la lectures de vingt journaux ou bien à des discussions poU-^

DU RIDICULE. a^

tiques , ils jouissent de tous les profits attachés à la présence continuelle. Il n'est pas une femme bien élevée qui ne préfère leur galanterie surannée aux propos lestes , aux manières brusques , de la plupart des élégans du jour ; leurs soins assidus aux négligences humiliantes d'un mari , et leur reconnaissance pour la moindre faiwur à l'ingratitude d'un joueur politique tout occupé du thermomètre de la bourse.

Pendant que toutes les autres espè^ ces s'agitent en sens contraire pour arriver à la fortune ou au pouvoir, celle des vieux papillons, fidèle à son ancien culte , ne pense qu'au plaisir. Philosophes sans le savoir, ils laissent se démener l'intrigant qui vole de mi^

a^O PHYSIOLOGIE

iiistère en ministère pour obtenir k destitation qui doit lai faire place; l'ambitieux que de fausses promesses et de véritables humiliations ne dëgoû* tent pas du métier d'aspirant; Tayare spéculateur que Tocéan des affaires bo)k>tlie sans cesse des^ rives du Pérou aux bords funestes de Botany-'Bay ; et jetant sur tous ces damnés de la terre un re^rd de pitié, le papillon sexagénaire vole, avec le secours des ailes de son tilbury, du bois de Boulogne à rÔpéra , dé TOpéra au bal ; là , il se repose.

Campé auprès de la plus jolie dan-»

seuse, il cause avec elle tout le temps que les chassés ou la queue-<lu-cfaat le lui permettent ; car l'importance à la

mode pbtigeanK l^sj^oss bommesi à»

s'ipterdire; iM.plaÎAiilS dfl huF ftgp^ U o!y a phi9 :<fM 1m iéeoticrs en tpMb

genre qui osent danser, et la conversatioad 'un. éoolier est «u m/Àm timide.

Qucil aivanta^e pour le yieiix p^piU^ 1q«, qw sait depuiii .^i long-tçmp9 qê| quf est douit à roreiJJe des femmes l

On ne panle qti'À luÂ*

Dftns sa IrivoUté constante^ il A.flf?

fleuré ixMto leA apts, il sait vanter à propès et flatter avee fitiasse; e'est à coops d'éloge qu'il démolit un tiiml :

tantôt c'est un ban garçon, un par/eût honnête homme, oà bien ua gaillard fort adroit, qui entend bien ses affaires ; d'un autre , il dit : c'est un charmant étourdi qui ne sait rien feindre ; enfin ,

a^â PHYSIOLOGIE tm RIÙIGULE.

c'est toujours d'uae de ceisi qualités mortelles dont il les affuble, et qui fuent l'amour ou Tettnpédiient de naître.

Ces petits moyens , appuyés sur de grands ridicules , triomphent des plus rebelles. La jeune fethnie s^ laisse prendre d'autant plus facileAieht que l'appât lui semble fiïoins ' dangereux ; la coquette y cède pour s'assurer le suffrage d'un de ces vétérans dé la mode qui font encore les réputations galantes; et la prude n'y saurait ré* sister, car, quel asile plus sûr contre la malignité du prochain que l'amour d'un vieillard ^^z^Ato/M^/e/

Moi je pêche ,

Moi je pêche, Ile pêcher rien oe m'empêche ;

Moi je pêche y

Moi je pêche, Rien n'peat in'empêcher

D'pêcher.

(THEAm Dit "VAmiiTéf, tÉcoiê de Naum^m, )

OBSEB?ATION<

XTI.

JHuP^c^ntr.

MeMieurs les goguenards y en ditesvous assez sur cet homme au front calme, au teint hâlé, à l'attitude silencieuse, qui voit s'écouler les heures

ayÔ PHYSIOLOGIE

comme tes flots de la rivière , doucement, le cœur plein d'espérance, bercé par le bruit du courant, enivré par le parfum des fleui*s qui naissent sur la berge. .

Ce pêbheur innocent, qui souvent même n'a pas à se reprocher la mort d'un goujon, vous semble un objet de pitié; vous vous moquez' de sa patience, de son immobilité ridicule, pu de ses mouvemens monotones ; vous riez surtout de la triste figure qu'il fait lorsque, retirant tout à coup sa ligne d'un air de triomphe, il n'y voit pendre qu'une touffe d'herbe ou quelque méchant coquillage. Votre joie maligne ne s'épanouit pas moins lorsque vous voyez ses efforts pour décro-

ou RIDICOLE. 277

cher l'hameçon qu'une petite perche vient d'abandonner dans un groupe de roseaux. Gomihe le pauvre homme se démène! Qu'il :a peur de voir tout à coup sa ligne retenir sur Feau , veuve du bouchon et de tout ce qui tient à lui! Combien il emploie d'adresse, de ruse y pour faire céder l'obstacle ! Tan* tôt; cherchant à se concilier la vivacité du courant, il semble y livrer saiigne, puis il la retire en donnant de légères saccades, moyen très ingénieux qui lui a souvent réussi ; mais cette fois les crochets ont trop mordu la plante, elle résiste, le fil casse , et ce bon M. Tran* quille , ainsi nommé par les flâneurs qui regardent couler la rivière , tombe un peu brusquement sur le dos , au bruit des éclats de rire. Ce premier revers

ayS KHT8ioxx>GiB

ne le décourage pas ; il veut rentrer en pMsession de son bouchon écarlate, qui flotte auidessus des roseaux comme une fl^rar aquatique ; il s'arme d'abord de la longue fourche des faneurs qui fravaiUent dans la prairie, puis, la ju^ géant trop courte pour parvenir au but 9 il descend de la berge, ivet un pied sur les oaiUonx , cherche à poser Taiitre sur une grosse pierre que Teau FMmiwe à peine ; au même instant i) allon^ le bras, la fourche, lancée avec art 9 a dâivrë les hameçons; mais un coup d décisif n'a pu s'opérer sans vio^ kaœ; la pierre, mal appuyée sqrdeux cailloux j s'enibnce , le pécheur perd l'équilibre , et tombe dans l'eau en ^yant fuir la fburehe , le bpucbon et k ligne.

0U RIBICULB. ^79

' Certes le moment est bien chom pour se moquer de sa manie, car elle lui coâte un pantalon neuf, sa plus prédieuse ligne , une fourche qu'il fau*df a rembourser à son propriâ»iœ » efc tous les frais dHm gros rhume causé par la fraîcheur de Teau et la transpi<ration où se trouvait le pécheur. Saisi par un si grand eTénement , tous le «royez d^oÂte, au moins pour quelque teiâpâ , des agitaticms de la pèche. Ak*^ messieurs Içs ennuyés des grandes villesJ qAevous vous connaissez mal en plaisirs champêtres ! cet homme , objet de vos dëdaÎM^ et dont vous ne voyez jamais que les contrariétés buriesqiies , si vous saviez Comme il rêve délicieusement an murmure dé l'eau se jouant dans lea cailloux, f au diant des fauvettes cachées

2»8o PHYSIOLOGIE

dans les buissons d'aubépine ; si vous pouviez vous associer à son émotion lorsque la première attaque du goujon frétillant ou de la carpe gourmande a fait plonger un instant le bouchon ; avec quelle impatience il attend la seconde atteinte qui doit lui prouver que sa proie s'obstine ! quelle délibération intéressante avec lui-même pour savoir si le moment est venu de la saisir , car c'est un coup d'état iqui , comme tous les autres , dépend de l'à-propos. Enfin , le bouchon s'abîme tout entier ; la ligne est retirée brusquement, trop vivement peutétre , car elle va percher le poisson pris à l'hameçon sur la branche la plus élevée des aulnes de la rive. N'importe , l'impétueux Tranquille saura le déHicher ; et redesc^dant bientôt ,

DU RIDICULE. a8l

porteur de sa victime , il en fait Tappât d'un brochet convoité. Puis ses piégea tendus , son petit filet dispose à recevoir de nouveaux prisonniers , il se rassied sur la berge , fier de son triomphe passé, et déjà heureux de celui qui l'attend.

n faut avoir essayé de cette existence de pécheur pour en a]pprécier tous les charmes. C'est un vague animé, une rêverie que Fespoir ou le plaisir ont seuls droit d'interrompre; c'est un bien-être physique dû à l'air pur qu'on respire, à l'aspect d'un beau site^ d'un pré dont la présence de l'eau embellit la verdure; c'est la chanson du pâtre *et le bêlement des agneaux; c'est la cloche du village voisin qui fait penser

SkSfk PHYSIOLOGIE

à k prière ; c^est cette harmonie par* faite de la nature qui plonge Tâiné pieuse et tendre dans ces ravissemens dont la poésie de Lamartine peut seule donner Tidée»

Voilà pour l'âme d'élite, et noui avons plus d'un exemple d'auteurs , d'hommes d'État, qui préféraient ce délassement ridicule de la pêche à la ligne à tous les plaisirs dont le monde est prodigue envers ceux que la célébrité ou le pouvoir recommande. C'était pour eux le calme après la tem-* péte; c'était l'oubli complet des inté-* rets qui agitent les hommes , ou la trêve d'un combat fatigant entre Id problème et la solution; c'était pour ainsi dire un sommeil du cerveau' qui

DU RIDICULE. â83

D^empéchait point le oorps d'agir , ni les sens de savourer le parfum des violettes^ et d'admirer un charmant; paysage. Mais qu'(m ne suppose pas que la pêche ne fut pour ces grands personnages qu'un prétexte de repos , de silence. Non, non, jamais ce goût, si niais en apparence, n'est entré dans un esprit si]q>érienr sans le captiver en entier , tout le temps qu'il s'y livre ; c'est dans l'absorption totale de ses réflexions qu'il trouve la patience nécessaire à son plaisir. La partie de son cerveau qui dort est celle qui travaille d ordinaire , l'autre veille pour s'amuser bêtement. Eh! quelle plus grande jouissance pour un homme d'esprit!

Quant aux gens qui pensent peu ou

â84 PHYSIOLOGIE DU RIDICULE.

point, ils feraient tout aussi bien de changer leur activité stérile pour la tranquillité du pêcheur ; il en résulterait moins de tracasseries dans leur ménage , et quelquefois un plat de plus sur leur table. Mais la médiocrité est ennemie du calme ; rendons -en grâce au ciel ; sans cela , il ne lui manque^ rait rien pour gouverner la terre.

Page 1