MOUVEMENTS RÉPULSIFS
Les mouvements répulsifs sont ceux qui succèdent à une impression désagréable. Après ce que nous avons dit des mouvements attractifs, le dénombrement des mouvements répulsifs n'est pas difficile à faire, car les motifs d'impressions désagréables sont aussi nombreux que les motifs d'impressions agréables et c'est en cherchant ces dernières que l'on trouve le plus souvent les premières.
Dispersées à la surface de notre planète, les espèces animales y cherchent la satisfaction de leurs besoins, mais elles n'arrivent pas du premier coup sur l'objet impressionnant qui répond à leurs désirs. L'animal qui flaire dans un champ à la recherche du végétal capable de flatter son goût et de satisfaire sa faim ne le trouve pas d'emblée : il se meut, il flaire, il tâte, il s'éloigne de ce qui l'impressionne désagréablement et s'approche de ce qui le flatte ; ce sont là des mouvements successifs de répulsion et d'attraction ; mais, s'il arrive dans un lieu où il n'a rencontré que des sensations désagréables, le sentiment péjaible qui en résulte s'imprimera dans la mémoire et à l'avenir il s'éloignera de ce lieu.
Les végétaux et les choses inanimées n'ont pas le monopole de provoquer les mouvements répulsifs, et de môme que nous avons vu des mouvements attractifs naître des rapports des animaux entre eux, de môme il existe des mouvements répulsifs provoqués par le contact réciproque des êtres vivants. Les poètes ont chanté les abeilles comme symbole de Tordre et du travail dans une association industrieuse; ils auraient pu symboliser aussi la sau<
parmi ces derniers un classement légitime et irréprochable. Mais une classification qui reposerait exclusivement sur la nature et le nombre des instruments ne se prêterait pas à une généralisation suffisante au point de vue où nous nous sommes placé dans ce travail : loin d'être une classification physiologique , ce serait plutôt une classification zoologique, qui nous entraînerait à décrire les mêmes mouvements dans les diverses espèces animales sous prétexte que ce mouvement est exécuté par des organes différents. D'après cette classification, il nous faudrait, par exemple, décrire les mouvements de translation dans les oiseaux, dans les reptiles, dans les poissons, dans les articulés, dans les quadrupèdes, etc., etc., description utile sans doute, mais qui n'est point nécessaire ici.
Nous ne pouvons pas non plus prendre pour base unique de* notre classification la nature des impressions excitatrices qui précèdent tout mouvement. Nous pourrions, il est vrai, en catégorie sant les impressions qui proviennent de la vie fonctionnelle de relation, de nutrition et de reproduction, réunir séparément les mouvements qui sont provoqués par ces trois ordres d'impressions. Cette division aurait, comme la précédente, l'avantage de reposer sur un ensemble de faits naturels ; mais elle aurait l'inconvénient grave de nous exposer à des répétitions nombreuses, parce que les instruments de la vie de relation sont toujours les mêmes et qu'ils fonctionnent de la même façon, soit qu'ils succèdent aux impressions de la vie de nutrition, soit qu'ils succèdent aux impressions de la vie de relation ou de la vie de reproduction.
Tout en prenant en considération les motifs de division que nous venons de signaler, nous choisirons pour base de notre classification un caractèrejbeaucoup plus général. Ce caractère, trèsprécieux, nous le trouvons dans la matière fonctionnelle cérébrale de tout être sensible, car c'est lui qui donne une forme significative au principe de ses déterminations : il dérive en effet des propriétés essentielles de l'élément cellulo-impressionneur. Cet élément, comme on le sait , possède la propriété d'être affecté agréablement ou désagréablement, et dans tout mouvement qu'il provoque on peut trouver : soit le caractère attractifs correspondant au mode agréable ; soit le caractère répulsif, correspondant au mode désagréable; soit enfin le caractère exclusivement
expressif, c'estrà-dire n'ayant d'autre but que l'expression môme. Ces caractères généraux et constants nous conduisent non-seulement à une classification naturelle, mais encore ils nous permettent de faire entrer dans une description très-générale tous les mouvements de l'être sensible en les caractérisant suffisamment pour qu'ils puissent être distingués.
Des considérations d'une autre nature, et non moins importantes, nous conduisent à la môme classification.
Par une observation attentive nous sommes arrivés à constater ce fait, que dans les espèces animales les impressions qui proviennent des organes des sens ne sont pas le mobile immédiat des mouvements de la vie de relation. Les impressions provenant des organes des sens déterminent dans le centre de perception une sensation caractérisée par la connaissance relative de l'objet qui a fourni l'impression. Or cette sensation réduite au simple efietde la connaissance des objets extérieurs peut tout au plus éclairer un instant le centre de perception, mais elle est incapable de provoquer convenablement les mouvements de la vie de relation. Si les impressions qui proviennent des organes des sens semblent être le mobile immédiat de toutes nos déterminations, cela tient à ce que, en même temps qu'elles sont l'occasion d'une notion, elles provoquent en nous un certain sentiment agréable ou désagréable ; ce sont ces sentiments, compagnons inséparables de toutes les sensations, qui nous déterminent à agir. Le plaisir et la douleur synthétisent par conséquent toutes les sensations quand on ne les étudie qu'au point de vue des mouvements qu'elles peuvent provoquer, et nous sommes autorisés à ne tenir compte que de ces deux sentiments dans la classification de ces mouvements.
Le plaisir et la douleur se développent indistinctement soit pendant l'exercice des fonctions de relation au service des fonctions de nutrition, soit pendant l'exercice exclusif des fonctions de relation. L'animal connaît donc d'abord le monde extérieur par le sentiment agréable ou désagréable qu'il réveille en lui, et ce sentiment, associé dans la mémoire aux objets qui l'ont provoqué, devient l'origine des mouvements les plus variés. Ces mouvements présentent tous un caractère expressif, parce que, résul* tant d'une impression agréable ou désagréable, ils expriment ainsi
la modification du centre de perception qui a succédé à l'impression reçue. Cependant nous croyons devoir distinguer dans leur étude le^ mouvements qui ont pour but de porter le corps audevant de l'impression reçue ou de l'en éloigner, et les mouvements qui se produisent sur le corps même de l'animal sans changement de place et n'ayant d'autre but que l'expression même. Nous réservons à ces derniers le nom de mouvements expressifs et nous appellerons les premiers mouvements attractifs et mouvements répulsifs.
En prenant pour base de notre classification les caractères attractifs, répulsifs ou expressifs des mouvements exécutés, nous n'avons d'autre but que de nous donner plus de facilité dans la description générale des mouvements de l'être sensible et de rester ainsi dans les limites du plan que nous nous sommes tracé. Cependant, comme on pourrait se méprendre sur la vraie signification de ce classement, nous croyons devoir donner ici le tableau de la classification physiologique des mouvements de l'être sensible telle qu'elle doit être réellement. On y trouvera les caractères attractifs, répulsifs ou expressifs à la place qu'ils doivent occuper et on comprendra mieux aussi la nature des avantages que nous avons voulu en retirer.
En jetant un coup d'œil sur ce tableau, on peut voir que les principaux éléments qui entrent dans l'exécution d'un mouvement y sont représentés, et que notre classification repose par conséquent sur une base essentiellement physiologique. Dans la première colonne nous trouvons le nom des instruments de la vie de relation chargés d'exécuter les mouvements; dans la seconde se trouvent réunis tous les besoins organiques sollicitant l'intervention des mouvements de la vie de relation ; dans la troisième enfin, nous trouvons les déterminations de la matière fonctionnelle du cerveau sous leurs trois formes possibles : attractive, répulsive, expressive. En prenant pour base de la description qui va suivre les caractères attractife , répulsifs ou expressifs, nous transposons les termes successifs de notre classification : ce qui doit être à la fin, nous le mettons au com* mencement; mais en agissant ainsi nous avons le précieux avan-* tage de pouvoir rester dans le champ des généralités qui nous est imposé par la nature même de ce travail.
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474 FONCTIONS COIfpOSÉES,
successivement les ipouvemçnts expressifs qui açcp9|ipagi)ÇQt raGCompIissement des fonctions de nutrition, de relation et 4q reproduction. D^ns un paragraphe spécial nous examinerons les mouvements expressifs fournis exclusivement par l'organe vocal.
En général, dans toutes les espèces animales, les individu^ dont les fonctions de nutrition s'accomplissent d'une manière convenable donnent à l'habitude extérieure de leur corps une expression de contentement et de joie très-variable splon l'espèce. Il n'est pas un de nos lecteurs qui n'ait surpris les mouvements pleins de grâce du chat savourant son pain au lait : son corps se ramasse, se pelotonne comme pour mieux déguster l'objet qoi donne satisfaction à sps besoins.
L'accopiplissement anormal des fonctions de nutrition a aussi ses caractères expressifs, non moins bien déterminés, m^s très^ variables se{on les espèce^ animales. Vénumération de ces divers mouvements ne peut s'appliquer qu'aux espèces domestiques dont 1^ vie intime nous est bien connue, et cette énumér^tion chacun peut la faire aussi bien que nous. On n'oubliera pas de noter, p^rmi ces mouvements, ceux qui accompagnent le plaisir ou la douleur physique qui. nous l'avons déjà dén^ontré, dépendent d'une modification de la vie de nutrition.
L'accomplissement des fonctions de relation s'accompagne habituellement de mouvements expressifs très-variés : ce sont les plus nombreux. Le centre de perception de l'animal qui, par l'intermédiaire des sens, est en rapport avec le monde extérieur, se trouve impressionné agréablement ou désagréablement et des mouvements expressifs correspondent le plqs souvent à ces divers états.
Il est à remarquer que les premières traces de mouvements expressifs se manifestent d'abord dans l'appareil extérieur du sens qui se trouve impressionné par les agents e^i^térieurs.
Dans la vision facile, l'œil s'ouvre sans effort, le regard est limpide, et aucune contraction n'altère les lignes du visage ; dans la vision difficile au contraire, les angles des paupières se plissent comme pour exprimer l'effort et la difficulté pour voir ; ils expriment aussi l'impression désagréable que provoque l'afflux d'un trop grand nombre de rayons lumineux.
Les oreilles, appareil extérieur de l'ouïe, sont également le
^éffà de mouvements ei^pr^ssifs 4a8ez nombreux chez les animaux.
L§ ^i9P» le cbeval dr^sseirt le paviUoîi de l'oreille de manière à l'agrandir ti à la disposer de la façon la plus convenable peur raeœiUir lia ondea sonorei.
Chez les animaux timides, comme le lièvre par exemple, le pavillon se dirige en arrière du côté d'ob vient le danger; daps d'autres uircongtanoes enfin, les deux pavillons se meuvent en suns inversa, l'un k droite l'autre à gauobe, pour distinguer au plus vite le point de l'horizon qu'il faut éviter.
Le nez, comme les yeux, comme les oreilles, est le siège de mouvements qui traduisent non-seulement l'impression agréable ou désagréable repentie, mais encore tous les désirs de l'animal. Le sens du goût et du toucher donuent naissance, eux aussi, à des meuvemenla pariieuliers et trop eonnus pour qu'il soit utile de les flignaler ici.
I«e$ mouvements que nous venons d'analyser succinctement donnent 4 la physionomie dos animau?^ une mobilité expressive qui est souvent prise, mais ^ tort, pour réimpression dQ Tintelligenae. Nous tenons à bien constater ici que ces mouvements n'ont rien d'intelligent, que ce sont des mouvements de l'être sensible, obéissant à unç impression a^éable ou désagréable et que, dans t9ps te&cM, ils sont involontaires .
L'action du sentiment éprouvé par l'animal dans ses rapports avec le monde extérieur ne se borne pas à provoquer des mouvements expressifs dans l'appareil extérieur du sens qui a livré passage à l'impression ; le plus souvent des mouvements de môme nature, exécutés par des organes éloignés, viennent joindre leur manifestation expressive à celle de ces organes, Gratiolet a peint avec une gr&ee exquise ces mouvements généraux de Tanimalimpressioné agréablement ou désagréablement :
Quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion de Faction d'un organe sensitif quelconque, touë les organes à ieur manière Tacceptent, le déclarent bon. Je rendrai la vérité de cette proposition sensible par un eiemple.
Ponnez à un petit carnassier, à un petit chat, par exemple, quelqqe liquide savoureux et sucré ; voyez-le s'avancer lentement et flairer avec attention ; ses oreilles se dressent; ses yeux largement ouverts expriment d'avance le désir ; sa langue impatiente, léchant les lèvres, caresse et déguste l'objet désiré. 11 marche avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est emparé
du liquide embaumé ; ses lèvres le touchent, il le savoure ; Tobjet n'est plus désiré, il est possédé ; le sentiment que cet objet éveille s*empare de l'organisme entier ; le petit chat ferme alors les yeux se considérant luimême tout pénétré de plaisir. 11 se ramasse sur lui-même, il faille gros dos, il frémit voluptueusement^ il semble envelopper de ses.membres son corps» source de jouissances adorées, comme pour mieux le posséder ; sa tète se retire doucement entre ses deux épaules, on sent qu'il cherche à oublier le monde, désormais indifférent pour lui; il s'est fait odeur, il s'est fait saveur, et il se renferme en lui-même avec une componction toute signiGcative.
Ce que je viens de dire du plaisir et des sensations agréables peut être dit de la douleur : un seul organe est directement lésé ; cependant l'organisme entier lutte avec un effort suprême, effort tantôt concentré et muet, tantôt expansif et manifesté par des cris. Les cris sont la voix de Teffort, ils sont la voix de la lutte contre la douleur.
Si la douleur est sourde et profonde, on voit se produire des expressions un peu différentes : l'attention se concentre sur un point intérieur, les yeux se ferment parfois ; s'ils demeurent ouverts, ne se dirigeant plus au dehors, ils deviennent divergents et hagards. L'animal qu'une douleur profonde pénètre se retire dans quelque endroit écarté ; il recherche les ténèbres et le silence. Cependant les douleurs profondes ont souvent, chez l'homme, une forme expansive. Un instinct irrésistible de fuite saisit alors le malade^ qui semble vouloir s'échapper de lui-même; des efforts terribles d'expulsion se produisent, ses mains crispées voudraient, pour ainsi dire, arracher du corps ces viscères auxquels la douleur s'est attachée ; sa bouche, rétractée dans l'attitude du vomissement, exprime l'horreur ; ses yeux se ferment avec effort ; mais, d'autres fois largement ouverts, ils semblent chercher quelque porte ouverte à la fuite. Ces expressions diverses disent clairement que le corps tout entier fuit et rejette la douleur \ parfois le membre malade la secoue comme pour la détacher de lui ; considérez un chat qui s'est brûlé la patte, un enfant qui s'est pincé le doigt.
Je me résumerai sur ce point en deux mots : la société des organes dans le corps vivant est comme une république parfaite ; tous les organes gémissent à l'occasion de ia douleur d'un seul, tous se réjouissent quand un seul est dans la joie. Je donne à ces mouvements homologues qui se produisent automatiquement dans tous les organes à l'occasion du plaisir ou de la douleur d'un seul, le nom de mouvetnenls sympathiques (1).
Nous avons peu de chose à ajouter à cette peinture si saistssante ; pour la compléter cependant nous dirons que, d'une manière générale, toute impression déterminant un mouvement expressif tond i\ généralivser son influence molricc sur tous les
I) OiHtinlrt, |i. :^0
organes de la vie de relation. C'est par cette influence généralisée que prennent naissance les diverses attitudes si expressives chez rhomme, mais généralement assez vagues, toujours involontaires et mal déterminées chez les animaux. Quoi qu'en dise Gratiolety le geste métaphorique ^i fréquent et si expressif chez Thomme n'existe pas chez les animaux (l).L'éminent physiologiste a confondu ici comme toujours deux phénomènes essentiellement distincts : 1® le mouvement expressif prévu dans l'organisation et toujours involontaire de l'être exclusivement sensible ; 2« le mouvement expressif prévu ou non prévu dans l'organisation volontaire ou involontaire de Tôtre à la fois sensible cl intelligent. Ce dernier exécute sans contredit des mouvements expressifs involontaires; mais il ne faut pas oublier que nous parlons ici d'un geste métapftorique, c'estrà-dire d'un geste dans lequel l'intelligence a mis une signification déterminée et voulue. L'ôtre sensible ne peut pas produire de signes intentionnels et, si nous croyons voir une métaphore dans quelques^-uns de ses mouvements, c'est que notre imagination y met la plus grande complaisance possible.
Du CRI ET DU PRSTENDU LANGAGE DBS BÉTES. — Le Cri CSt le
seul phénomène expressif produit par des muscles et des parties exclusivement destinées à l'expression. L'expression du cri, chez les animaux, est bien (peu de chose quand on la compare aux phénomènes expressifs de la voix articulée. Il semble qu'en donnant de ci .de là quelques sons expressifs aux animaux la nature ait voulu préluder à l'immense création de l'instrument expressif par excellence, par lequel se formule la pensée. La similitude de l'instrument et l'apparente similitude des procédés à employer ont permis à des observateurs peu judicieux de comparer les sons expressifs des animaux aux sons expressifs de l'homme et d'attribuer aux uns et aux autres une valeur équivalente. On est arrivé ainsi à accorder aux animaux un langage que quelques enthousiastes ont prétendu comprendre et que d'autres, plus audacieux, ont prétendu traduire. Nous n'acceptons ces folles prétentions que comme une preuve formelle de la différence essentielle qui existe entre l'être exclusivement sensible
(1) Gratiolcl, p. 41.
478 FÔNGYIOMS CÔUPOSl^Ëâ.
et l'être i&telligêiît, entre l'atiimal et l'hômmd i ThomiM settl invente.
Beaucoup d*espëcôâ animales, les oiseaux, par exemple, se servent de Torgane sonore comme moyen expressif général de leur bien-être ; ils semblent dire en chantant qu'ils aiment la vie ; ils s'en servent aussi sous Tinflueiice du désir qui les pousse à l'accouplement ou à la recherche de la nourriture.
En observant de près les circonstances dans lesquelles rofgftllè sonore est emploj'^é comme moyen expressif, nous trouvons que ce mode ne présente rien de particulier qui le distingue des autres mouvements expressifs de l'être sensible : l'animal qui est impressionné agréablement pousse un cri particulier, et distinct du cri qui succède à une impression désagréable. Dans les deux cas, l'organisation sensible a répondu à une impression par des nlou^ vements prévus et toujours les mêmes.
Les mouvements sonores de Têtre sensible se retrouvent chet l'homme toutes les fois que l'intelligence n*a pas eu le temps de les réprimer ou de les modifier, toutes les fols, en un mot, que l'être sensible l'emporte chez lui sur l'être intelligent. Ainsi, par exemple, les cris de la joie, de la colère, de la peur, de la surprise, ne ^sont pas voulus par l'homme, ils sont une forme de la sensibilité prévue dans l'organisation.
Le mouvement sonore n'est pas exclusivement destiné à manifester une impression agréable ou désagréable, il peut être également l'expression d'un, vif désir de l'animal. Qu'on nouâ permette de reproduire touchant ce sujet un fragment de notre Physiologie de la ooix et de la parole :
« Tous les animaux terrestres, même ceux qui dans les temps ordinaires n'ont pas de voix, produisent un son particulier à l'époque de leur rapprocheinent. Le grand acte de la reproduction semble ne pas pouvoir s'accomplir sans que l'animal exprime, d'une manière sonore, son désir et sa satisfaction : la caille chAnte avant le combat, le rossignol ne cesse de chanter, le coq fait re-' tentir tes airs dû cri de sa victoire ; le verrat, le bouc, le sanglier ont dans ce moment un langage sonore particulier ; il n'est pAS jusqu'à l'animal le plus immonde qui n'ait lui aUàSi son Cri. Le crapaud appelle en coassant sa femelle ; on le voit tendre sa lèvre supérieure à fleur d'eau, cette tension rend ses lèvres trans-
MOUVElISMfS iMStlHCTirs. il9
parentes; sei$ yeiix brillent comâie des lumière^. Bnfln, les poissons qui, on le sait, n'ont ni poumon, ni trachée (1), font entendre néanmoins un son.
<c Aristote, à qui nous empruntons ces détails, parle d'uû grogtiemetit de la lyre, du sifflement du chromis, et du poisson appelé chalcis, qu'on trouve dans le fleuve Achélous; il en est de même du coucou, ainsi appelé à cause du son qu'il produit. Parmi ces poissons, les uns produisent le son par le frottement de leurs branchies qu'ils ont garnies d'arêtes ; les autres par le moyen de certaines parties intérieures voisines du ventricule, et qui contiennent de Tair ainsi que les bronches : C^est cet air dont l'agitation et le frottement produisent le son.
fc 11 est donc présumable quil entrait dans les vues du Créateur que le grand acte de la reproduction fût accompagné d'un phénomène sonore.
(c Tout en reconnaissant quil existe entre l*homme et les autres êtres de la création Un immense abtme que notre intelligence seule peut franchir, nous ne pouvons nous empêcher de voir, dans tout ce qui concerne la vie animale, un plan général d'après lequel les mêmes fonctions, dans la série des êtres créés, ont une destination analogue. L'organe sonore n'est pas spécialement attaché, il est irrai, au service de la reproduction de l'espèce ; mais c'est un des ser\'iteurs les plus intelligents de cette fonction, et nous devons lui trouver dans l'homme un rôle analogue à celui qu'il joue dans les animaux. Chez ces derniers, la voix devient l'interprète de l'instinct qui lé^ pousse fatalement à reproduire leur espèce. L'homme et la femme subissent la même influence ; ils ressentent la même impulsion, ttàis ici la raison humaine intervient àVec sen plus nobles prérogatives. L'homme peut résister aui plus douces impulsions; il est libre, et, pour tout .dire, c'est bien cette liberté qui donne un charme ineipdmable aux circonstances de la reproduction (2). »
Dans les circonstances que nous venons d'énuUiérer, le phéncMnène sonore est attaché à l'exercice des fonctions de reproductltn avec la mêbie fetalité nécessaire qut Accomt)a|fië le cri
(1) Sauf quelques exceptions.
fl) PhytMogà de la vùlx êiàêla parotê, p. 5S2.
de la douleur lorsqu'une cause de trouble vient modifier les fonctions de nutrition : Tanimal qui cherche à s'accoupler crie d'uno. certaine façon et tout aussi involontairement que lorsqu'on le frappe.
Il y a des animaux qui poussent un cri ou des cris particuliei's selon les circonstances et qui semblent, par ce moyen, se faire comprendre des individus de la môme espèce : par exemple, le cri de la poule qui réunit ses poussins à l'approche d'un danger. Dans ce cas, il y a un semblant de langage du côte de la poule, un semblant de compréhension du côté des poussins ; mais en réalité, rien de tout cela n'existe. Nous déplorons ici la pauvreté de notre langue, qui en nous obligeant à employer les mêmes expressions pour qualifier des choses si difi'érentes, laisse les questions les plus importantes dans une obscurité relative très-regrettable. Essayons de faire un peu de lumière. Les animaux ne comprennent pas, car comprendre c'est parler un langage quelconque et saisir au moyen des signes de ce langage une pensée, particulière ; or les animaux n'ont point de langage, ils reçoivent des impressions et en gardent le souvenir. Lorsqu'un objet les a une première fois impressionnés agréablement, et que cet objet se présente de nouveau à leurs sens, ils approchent ; le contraire a lieu si l'objet les a impressionnés désagréablement. De même, pour eux, le son est un excitant que provoque la tension des sens vers un objet impressionnant. Si cet objet est agréable, ils approchent; ils fuient dans le cas contraire : plus tard, lorsque le même son les préviendra de la présence du môme objet ; ils approcheront si la première fois le son a coïncidé avec une impression agréable ; ils fuiront s'il a coïncidé avec une impression désagréable.
Dans ces actes, pour tout dire en un mot, il n'y a que de la sensibilité et de la mémoire : association d'un son particulier à un objet impressionnant, ou autrement] dit, association involontaire de deux sensations. L'animal ne comprend pas : il est impressionné et il se souvient.
Probablement ceux qui accordent un langage aux animaux ont été trompés par l'observation superficielle de ce qui se passe journellement entre l'homme et les espèces domestiques. Rien, en effet, ne ressemble plus à des mouvements intelligents que certains actes du chien. La manière vive, expressive, dont il ma-
nifeste ses désirs, et la manière dont il est impressionné, présentent beaucoup d'analogie avec le vrai langage ; une analyse plus attentive ne permet pas de faire cette confusion.
Dans ces circonstances, l'homme, traduit dans son langage à lui des mouvements expressifs qu'il sait, par expérience, être attachés à la manifestation de certains besoins, de certains désirs de l'animal ; mais, entre les mouvements expressifs traducteurs et les mouvements expressifs traduits^ il y a un abîme : 'les premiers sont convenus^ voulus, inventés ; les autres sont des mouvements de la bète qui ne pourraient pas ne pas être, qui existent matériellement dans l'organisation môme, qui se manifestent toujours de la môme façon, dans les mômes circonstances.
Ainsi par exemple, un chien a soif; il a l'habitude d'aller satisfaire ce besoin dans un coin de l'appartement ; guidé par le souvenir, il se dirige vers ce lieu, mais il ne trouve pas l'objet désiré. Que fait-il alors ? 11 flaire, il tâte, il gémit en regardant son maître; celui-ci, intelligent ei connaissant les habitudes de son chien, devine qu'il a soif; mais il ne peut pas prétendre que l'animal, par ses gémissements, lui ait demandé à boire. Non, le chien gémit parce qu'il désire beaucoup, et il regarde son maître parce que ce dernier résume en sa personne la satisfaction de tous ses besoins par l'habitude qu'il a prise d'ôtre servi par lui, et par le souvenir des circonstances qui ont accompagné la satisfaction de ses désirs. Judicieusement analysés, tous les actes des animaux peuvent être ramenés à des phénomènes de sensibilité et de mémoire ; mais nous ne saurions jamais leur accorder le plus petit rayon d'intelligence.
Toujours dominés parle préjugé que nous venons de signaler, les partisans de V intelligence et du langage des bêtes ont accordé aux animaux les passions de l'homme et naturellement à ces passions correspondent, toujours d après eux, des mouvements expressifs corrélatifs. Nous admettons volontiers que les animaux ont un semblant de colère, un semblant de jalousie, etc., etc.; mais pour nous, ces expressions : colère, jalousie, représentent des choses bien différentes selon qu'on les applique à l'homme ou aux animaux. L'irritation instinctive ou provoquée qui pousse un animal à se jeter sur un homme et à le dévorer n'est pas de la colère ; dans la vraie colère, il y a plus qu'un vif désir de to. FOURNIE. — Syst. nerv. 31
mordre, il y a une opération de Tesprit préalable, des sentimemts très- variés ^de nuances, expressément formulés dans un langage, il y a enfin une intelligence en état d'activité fonctionnelle, et se montrant avec des aptitudes qu'on ne retrouve dans aucun animal.
Le même raisonnement est applicable aux autres prétendues passions des animaux, de telle façon que Ton est autorisé à conclure que le mot passion doit être exclusivement réservé pour l'être à la fois sensible et intelligent, c'est-à-dire pour l'homme. L'animal n'a que des désirs plus ou moins satisfaits, plus ou moins contrariés et auxquels correspondent des mouvements expressifs involontaires, qui ont, il est vrai, une certaine ressemblance avec les mouvements expressifs de l'homme ; mais, chez ce dernier, le mouvement expressif n'est pas simplement le résultat de désirs contrariés ou satisfaits, il succède d des actes intelligents et à des sentiments résultant de ces actes mêmes. Si l'analogie est possible dans les mouvements, elle ne l'est plus dans la cause immédiate qui les produit, et dès lors ces mouvements sont aussi dissemblables que peuvent l'être un animal exclusivement sensible et un homme h la fois sensible et intelligent.
En résumé, l'animal ne peut exprimer que ce qui est en lui, et toutes les fois qu'on voudra lui accorder le langage et les sublimités affectives ou passionnelles de l'être humain on n'arrivera qu'à produire une caricature informe, incapable par elle-même de protester contre cette générosité. C'est bien le cas ou jamais de dire : Suum cuique.
ARTICLE IV