MOUVEMENTS FONCTIONNELS DE RELATION DE L* INDIVIDUALITÉ
INTELLIGENTE (mouvements INSTINCTIFS PERFECTIONNÉS OU MOUVEMENTS INTELLIGENTS).
L*étre intelligent exécute les mêmes mouvements que l'être exclusivement sensible; comme ce dernier, il obéit fatalement à la tHple destinée immédiate qui lui est imposée : entretenir sa vie, se mettre en rapport avec le monde extérieur, et donner satisfaction aux impulsions qui proviennent des organes de la génération. Nous trouvons, par conséquent, chez Thomme, des mouvements instinctifs ; non-seulement ces mouvements présentent chez lui le caractère de fatalité qui les rend nécessaires, mais encore le mécanisme de leur exécution est le même et la sensibilité instinctive seule suffit pour les diriger.
Mais, dira-t-on, puisque les mouvements sont les mêmes et que la sensibilité instinctive suffit pour diriger leur mécanisme dans les deux cas, par quels caractères peutron distinguer les mouvements instinctifs des mouvements intelligents? C'est ce que nous allons examiner.
L'homme sans éducation, sans instruction, se distingue à peine de l'animal ; mais pour peu que son expérience personnelle, résultant de ses rapports avec le monde extérieur, lui ait fourni l'occasion de modifier dans un but meilleur les mouvements instinctifs qui, chez les animaux , restent les mêmes en dépit de toute expérience, il ne tarde pas à manifester les prérogatives de sa suprématie. L'homme sauvage et isolé, s'il était possible, agirait tout d'abord comme les animaux ; il provoquerait des mouvements instinctifs parce que, chez lui comme chez l'animal, il existe des besoins et que ces besoins le poussent d'une manière irrésistible à se servir des instruments qui lui ont été donnés; mais, après cette action première, l'homme, poussé
à agir sous Tiniluence des mêmes causes, pourra ne pas se conduire de la môme façon que la première fois. Un sentiment nouveau, qui n'existe pas chez la bête, le poussera à comparer ses actes, à expérimenter, à agir enfin d'une façon autre, et à chercher à faire mieux. Or ce sentiment du mieux, spécial à l'homme, le pousse à perfectionner tous ses actes dans un but meilleur.
Les mouvements intelligents sont des mouvements de la vie de relation, et, à ce titre, ils sont exécutés par des organes vivants ; mais, tandis que les mouvements de relation instinctifs existent en quelque sorte prévus et préparés d'avance dans la constitution particulière du corps, tandis qu'ils ne peuvent pas ne pas être, tandis qu'ils s'exécutent toujours de la même façon, les mouvements de relation intelligtmtSy exécutés par les mêmes organes (car il n'y a pas de muscles spéciaux pour chacun des deux ordres de mouvements), peuvent n'être pas, et de plus, soumis aux libres déterminations de l'intelligence, ils présentent une variété infinie dans leur exécution. Nous trouvons dans cette variété même les principaux attributs de l'intelligence, qui sont la spontanéité %i\di perfectibilité. En rapport, d'un côté, avec l'être sensible que réveille la connaissance du monde intérieur et du monde extérieur, en rapport de l'autre avec des instruments qu'elle peut diriger et maîtriser à son gré, l'intelligence use en souveraine de ses attributs, et dès lors la série des actes intelligents commence. Le premier de ces actes est le perfectionnement des instruments de la vie de relation, perfectionnement destiné non-seulement à obtenir une satisfaction plus facile des besoins de l'animal, mais provoquée dans le but de la^ plus grande perfection possible de l'être.
Le caractère général des mouvements de l'être intelligent est donc la perfectibilité ^ et ce caractère les distingue de tous les mouvements instinctifs. L'animal marche , vole , nage toujours de la même façon, variant sans doute ses mouvements selon les nécessités du moment, c'est-à-dire selon l'impression qu'il reçoit et à laquelle il obéit ; mais il ne les modifie jamais dans le but de les perfectionner en eux-mêmes, dans le but dô les adapter à une conception dont les instruments n'ont été ni prévus ni disposés pour cela dans l'organisation. En un mot, l'animal se meut dans un cercle toujours le même, limité par la
structure particulière de ses organes ; Thomme, au contraire, ne connaît pas de bornes au perfectionnement. C'est pourquoi nous accordons aux mouvements instinctifs de Thomme le nom de mouvements instinctifs perfeciionnés. Pour mieux faire ressortir les caractères généraux qui distinguent les mouvements instinctifs des mouvements instinctifs perfectionnés, nous passerons en revue, dans une esquisse rapide, la plupart de ces mouvements ; nous montrerons ainsi, mieux que par tout autre procédé, le cachet spécial que Tintelligence imprime aux mouvements qu'elle dirige.
Il ne nous sera pas possible, dans cette énumération, do suivre le plan que nous nous étions tracé dans la description des mouvements instinctifs. Les caractères attractif, répulsif et expressif qui nous avaient servi de base se trouvent sans doute dans les mouvements de l'homme ; mais ces caractères s'effacent, se déguisent le plus souvent sous l'influence du perfectionnement que l'intelligence leur imprime; il est d'ailleurs des mouvements particuliers à l'homme qui ne sauraient entrer, sans un certain eflbrt, dans le cadre des mouvements attractifs, répulsifs ou expressifs : ce sont les mouvements-signes. Ces motifs nous obligent de renvoyer à la fin de ce chapitre le classement physiologique des mouvements intelligents et, dans leur description, nous nous laisserons guider par la division naturelle des fonctions cérébro-motrices de nutrition, de reproduction et de relation.
ARTICLE L
MOUVEMENTS INSTINCTIFS PERFECTIONNÉS DES FONCTIONS CÉRÉBRO-MOTRICES DE NUTRITION ET DE REPRODUCTION.
Les inouvenicnts de la vie de relation, attachés aux fonctions de nutrition et de reproduction, sont les moins perfectionnés, parce qu'étant aflectés au service de la bote, ils conservent toujours un peu le caractère qui est attaché aux actes instinctifs : ce caractère est en quelque sorte pour eux une tache originelle. Cependant si l'homme n'apprend pas à sucer, à mastiquer, à déglutir, etc., il apprend du moins à subordonner l'accomplissement de ces actes à certiiines règles que les exigences de la société, le sentiment des convenances, la pudeur inspirent à l'homme vivant en société.
L'intelligence, éclairée par ces sentiments qui sontj comme nous l'avons vu, des besoins de l'individualité intelligente, prend la direction de ces mouvements et, en les asservissant à certaines règles, leur imprime le caractère des mouvements perfectionnés. C'est le cas de faire remarquer ici que la mécanique intelligente se perfectionne en proportion du perfectionnement même du centre de perception. L'animal puise directement dans la nature l'aliment destiné à son entretien, et il n'a jamais essayé de fournir par des combinaisons particulières des impressions plus choisies, plus délicates, plus agréables, en un mot, au centre de perception.
L'homme agit d'abord comme l'animal ; mais peu à peu la sensibilité devient plus exigeante, elle demande des impressions plus variées, plus excitantes ; les sens, exercés par elle, ne tardent pas à se perfectionner et à trouver des motifs d'impressions nouvelles dans des combinaisons dont les éléments sont puisés dans la nature, mais qui n'y existent pas de toute pièce. C'est ainsi que, après s'ôtre nourri de fruits, d'herbages, de céréales, l'homme est arrivé à manger de la viande crue, de la viandecuite; puis il a assaisonné ses mets, il les a combinés de différentes manières, en un mot, il a inventé l'art culinaire : ce perfectionnement des sens et du centre de perception est spécial à l'homme.
Si dans ce travail essentiellement physiologique nous n'avions pas pour but exclusif la recherche de la vérité, nous pourrions, à propos des mouvements perfectionnés des fonctions cérébro-motrices de reproduction, nous abandonner à de larges développements ; mais chacun de nos lecteurs remplira cette lacune aussi, bien que nous aurions pu le faire. Nous nous bornerons simplement à dire que le perfectionnement de ces mouvements, quand il est dirigé par une intelligence saine, est la source des jouissances les plus pures, les plus nobles, les plus élevées.
ARTICLE IL
MOUVEMENTS INSTINCTIFS PERFECTIONNES DES FONCTIONS GÉIIÉBRO-MOTRICES DE RELATION.
L'homme, poussé par le besoin de mouvoir son corps, commence par diriger les mouvements instinctifs que la nature lui a
donnés, car du premier coup il ne saurait ni marcher ni courir : abandonné à lui-même, il chercherait son appui sur les quatre membres ; il agirait ainsi comme un animal, mais en faisant moins bien que lui. L'homme donc apprend l'attitude qu'il doit avoir devant le monde extérieur : la tète haute, le regard fier ; il apprend aussi h mouvoir ses jambes et à les mouvoir non selon les impulsions de l'instinct, mais selon le sentiment de sa dignité et aussi selon le sentiment du beau. 11 suit de là que les mouvements élémentaires de l'homme sont des mouvements instinctifs perfectionnés.
A côté des mouvements provoqués par le besoin de se mouvoir, nous devons classer les mouvements qui, étant exécutés dans le but de procurer au corps un repos nécessaire, conduisent l'animal vers l'immobilité. Ces mouvements sont toujours les mêmes pour chaque espèce animale ; l'homme seul les varie et les perfectionne : pour arriver au repos le plus agréable, il prend la position assise, la position couchée, il varie ses attitudes selon le repos spécial qu'il désire, il perfectionne jusqu'à son immobilité. Les mouvements de la vie de relation sont de la part de l'homme l'objet de préoccupations incessantes depuis la naissance jusqu'à la mort; c'est en s'appliquant à les perfectionner de mille manières qu'il se montre le maître incontesté de tous les animaux et qu'il arrive à la conquête du monde.
Le sentiment de la contraction musculaire, exercé tous les jours dans un but déterminé, devient pour l'homme une source féconde de connaissances : à l'aide de ce sentiment, il perfectionne nonseulement sa marche, son attitude, mais il combine ses mouvements de toute façon pour sauter, nager, grimper. En même temps, il développe ses forces musculaires par des exercices spéciaux ; bien mieux, il peut, quand il le veut, développer par des exercices plutôt telle partie de son corps que telle autre.
Que de fois, dans un cirque, n'avons-nous pas, malgré nous, établi une comparaison entre les mouvements perfectionnés de l'homme et les mouvements de certains animaux que t intelligence seule de l'homme avaient su rendre célèbres ! Un cheval bien dressé peut exécuter dans un cirque des mouvements en apparence intelligents : se tenir debout sur son train de derrière, se mettre à genoux, danser en mesure au son d'une musique, mais il n'y a
rien d'intelligent dans ces mouvements ; ils ne sont pas même appris. En effet, apprendre une chose, c'est se l'assimiler, c'est se l'incorporer avec la possibilité de la reproduire spontanément, c'est en môme temps se dire à soi-même qu'on sait qu'on la possède. Or le cheval qui exécute des tours de force ne se rend pas compte de ce qu'il fait, il ne sait pas qu'il sait^ et il ne reproduira jamais spontanément des mouvements qui ne sont pas dans le cadre physiologique de sa machine organique : il n'a donc rien appris. Les mots apprendre et savoir sont tout à fait impropres quand on les applique aux actes des animaux. L'animal exécute ces mouvements selon les lois de la sensibilité instinctive ; il sent et se souvient, et avec ces deux aptitudes seules, on peut obtenir de lui qu'il modifie momentanément sa mécanique dans un but déterminé, non par lui, mais par l'intelligence de l'homme ; la cravache et le sucre font le reste.
Assoupli par l'habitude, et dominé par la gourmandise ou par la crainte, l'animal associe les mouvements qu'on lui impose à certaines impressions agréables ou désagréables, et toutes les fois que ces mêmes impressions lui arrivent dans les mêmes circonstances, il exécute les mêmes mouvements. En un mot, dans tous les actes prétendus intelligents des animaux, il y a eu précédemment une impression toujours suivie des mômes mouvements et association de ces deux phénomènes dans la mémoire.
L'homme perfectionne non-seulement tous les mouvements de la vie de relation, mais il en invente. Si l'on voulait réunir tous les mouvements inventés par les clowns, les écuyers, les acrobates, les danseurs de corde, on trouverait dans ces archives de l'homme-animal une des caractéristiques de l'être humain et le motif de sa supériorité sur tous les autres animaux ; mais le but des exercices de l'homme n'est pas seulement d'amuser un public avide d'émotions : la gymnastique se propose aussi le développement harmonique de tous nos organes et l'entretien du mouvement fonctionnel dans les conditions physiologiques ; elle renferme donc une vue de l'esprit, un but déterminé et de plus une direction intelligente vers ce but.
Après le développement des organes par la gymnastique, l'homme apprend à manier des instruments et à s'en servir : il prend un couteau, une hache, une épée, et ses mouvements, déjà
assouplis par la gymnastique naturelle, acquièrent, à l'aide de co supplément d'organes, des aptitudes et une puissance nouvelles. C'est par le développement régulier des appendices mobiles qui sont attachés au tronc, par leur perfectionnement, par leur éducation dirigée, voulue dans un but déterminé, que l'homme arrive peu à peu ;\ servir utilement les conceptions de l'esprit et à développer ainsi les manifestations merveilleuses de l'intelligence dans les arts et dans l'industrie.
Les mouvements instinctifs perfectionnés peuvent revêtir indistinctement le caractère attractif ou répulsif ou expressif; nous devons nous occuper d'une manière plus particulière des mouvements expressifs perfectionnés, h cause de leur parenté avec les mouvements du langage.
Mouvements expressifs perfectionnés. — Nous avons déjà dit que les mouvements expressifs sont ceux qui sont destinés exclusivement h exprimer au dehors la manière de sentir de l'animal. Ces mouvements sont en quelque sorte involontaires, et répondant à une impression sentie, de la môme fa-çon que l'aiguille d'une montre se déplace et indique par ce déplacement l'ctiit intérieur des rouages de la montre. Le centre de perception assiste à leur exécution, mais d'une manière passive : il regarde faire, mais il ne dirige pas ces mouvements; c'est pourquoi, chez les animaux, ces mouvements sont toujours les mômes et apparaissent dans les mômes circonstances : ils ont été prévus dans l'organisation et le cachet de la fatalité est imprimé à leur exécution. Chez rhomme, au contraire, ces mouvements entrent à un moment donné dans le domaine de l'intelligence, qui s'en empare, les étudie, les dirige à son gré pour donner h leur exécution plus de iini, plus de délicatesse et rendre leur exécution indépendante des impressions directes de la bote. C'est ainsi que les sons vocaux, le geste, l'attitude, prennent peu à peu une forme voulue par l'intelligence, et que, sous l'influence de la volonté, ces mouvements peuvent ôtre réprimés là où ils apparaîtraient sûrement si l'homme-animal était seul en cause; d'un autre coté, l'intelligence peut en provoquer l'exécution en l'absence des impressions auxquelles ils succèdent habituellement. L'homme défend ainsi son état intérieur contre l'œil indiscret de ses semblables et, s'il n'est pas animé par des sentiments d'honnôte fran-
chisB) il peut donner le change sur ce même état intérieur en affectant des mouvements expressifs tout opposés à ce qu'il éprouve.
Dans tous les livres de physiologie où la question des mouvements expressifs est traitée, on trouve une accumulation de faits qui donnent, en apparence, une importance énorme à cette question. Nous condamnons celte exagération dont nous démasquerons la cause par une simple remarque, d'ailleurs nécessaire à notre sujet. On considère Thomme, avec juste raison, comme Tôtre expressif par excellence ; mais il faut distinguer, car il y a expression et expression. On commet, par exemple, une grave erreur quand on énumère parmi les mouvements expressifs naturels certains gestes, certaines attitudes, certains mouvements des organes des sens qui ne sont autre chose qu'une traduction simplifiée du langage parlé. Nous avons démontré qu'entre les mouvements simplement expressifs et le vrai langage, il y a un abîme. Par conséquent, nous éliminerons de notre exposé tout mouvement métaphorique qui, par un geste, par un regard, traduit tout une pensée formulée déjà au moyen des signes du langage.
Comme chez l'animal, aucun organe, si ce n'est toutefois l'organe vocal, n'est exclusivement affecté chez l'homme aux mouvements d'expression ; comme chez l'animal aussi, les mouvements expressifs de l'homme se rattachent aux impressions qui proviennent des fonctions de nutrition, de relation et de reproduction.
Les mouvements expressifs qui se rattachent à l'accomplissement des fonctions de nutrition se généralisent habituellement dans l'attitude de l'homme et ils expriment soit le bien-ôtre ou la satisfaction, soit le malaise ou le dégoût. Ces mouvements se distinguent des mêmes mouvements chez les animaux en ce qu'ils sont perfectionnés, soit en vue des convenances personnelles, soit en vue des convenances sociales. En général, le perfectionnement consiste dans la répression de ces mouvements. 11 est inutile d'insister.
Les mouvements expressifs qui proviennent de l'activité des fonctions de relation sont exécutés chez l'homme par les organes de la locomotion et do la préhension (gestes de toute nature), par les organes des sens, par l'organe de la voix, et ils sont repré-
4d2 FONCTIONS COMPOSÉES.
sentes par les gestes, par le jeu de la physionomie, par les sons de la voix, par les diverses attitudes du corps.
Les gestes sont les mouvements expressifs par excellence : ils ont sur les mouvements expressifs de la voix l'avantage de rendre avec plus de clarté, de précision et d'énergie l'expression du sentiment éprouvé. En général, le geste dont nous nous servons est une synthèse très-résumée de plusieurs signes expressifs déjà formulés dans le langage. C'est le geste métaphorique dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Nous ne parlons que du geste instinctif, c'est-à-dire des mouvements des organes de locomotion ou de préhension représentant un sentiment éprouvé et non une formule de langage. Pour voir ce geste dans toute sa richesse et sa pureté, il faut aller l'étudier chez le sourd-muet auquel on n'a encore rien appris et qui invente spontanément le geste expressif dont il fera plus tard le signe-langage.
Les mouvements expressifs, attachés à l'appareil extérieur des sens, sont moins nombreux chez l'homme que chez les animaux. C'est ainsi que les mouvements expressifs du pavillon de l'oreille manquent complètement chez nous; les mouvements du nez sont tout à fait élémentaires; quant aux mouvements des yeux, s'ils sont simplement expressifs, et non la traduction d'une pensée formulée par le langage, les animaux en possèdent autant que nous. En revanche, le jeu de la physionomie est beaucoup plus expressif chez l'être humain ; chaque ligne du visage est en quelque sorte le résultat d'un mouvement expressif : le contentement, la joie, la tristesse, la colère, se peignent sur elle par des mouvements expressifs autrement précis et éloquents que ceux que l'on rencontre sur le museau des animaux.
Les mouvements expressifs généraux constituent ce qu'on appelle r attitude; chez les animaux, ces mouvements sont peu nombreux et ne se produisent que dans des circonstances déterminées. Nous avons noté l'attitude de l'animal qui désire vivement et dont toutes les parties du corps sont tendues vers l'objet convoité ; nous avons noté l'attitude rampante et soumise de l'animal qui craint une correction ; nous avons noté enfin l'attitude de l'irritation, de la joie, de la douleur. Ces diverses attitudes sont trèsnettement caractérisées chez les animaux, mais elles le sont bien plus chez l'homme en dépit des modifications que l'éducation et
les conTenances sociales introduisent dans l'exécution des mouvements expressifs : le contentement, la joie, la tristesse, la timidité, la colère, ont leur attitude particulière, aussi bien que l'orgueil, Tenvie, la paresse, l'humilité, la bassesse.
Les divers mouvements expressifs, que nous venons d'énumérer laissent une trace visible de leur^exécution quand ils sont provoqués souvent ; ils restent dans le maintien, dans la démarche, dans les sons de la voix; c'est pourquoi ils sont d'excellents signes diagnostiques pour connaître l'état de l'âme des individus.
Le perfectionnement des mouvements expressifs chez l'homme, considéré d'une manière générale, semble n'avoir d'autre but que de réprimer leur intensité expressive ; il est même certaines convenances sociales qui excluent d'une façon absolue la manifestation de quelques-uns d'entre eux. Ce fait est-il calculé, ou bien est-il l'expression inconsciente d'un désir excessif de perfectionnement? Nous nous rattachons volontiers à cette dernière manière devoir : nous trouvons qu'il est conforme à l'essense môme de l'intelligence de nous entraîner vers la répression des mouvements de l'être sensible. Si ces mouvements ont du bon en général, ils sont quelquefois mauvais; il n'est donc pas inutile que, de bonne heure, l'homme soit exercé à les réprimer pour laisser au langage, mouvement expressif de l'individualité intelligente, le soin de manifester les divers états de notre âme. On dira peut-être que le langage est un instrument trompeur comme moyen expressif ; rien n'est plus vrai. Mais celui qui est capable de fausser les instruments du langage trouvera bien plus facilement le moyen de fausser les mouvements expressifs. Ne voilron pas des gens qui ont la iarme facile? Sans faire intervenir le mensonge, on peut dire que, par leur nature môme, les mouvements expressifs perfectionnés sont trompeurs ; il est des personnes en apparence très-sensibles et bonnes, « on voit cela, dit-on, sur leur physionomie » : une chiquenaude à un chien les émeut, l'accident le plus vulgaire qui arrive à un proche, à un ami les fait pleurer. Déchirez cette écorce sensible, et allez au fond des sentiments vrais, c'est-à-dire des sentiments de l'individualité qui dirigent les impulsions et les actes, et vous constaterez souvent que la surface expressive vous a trompé : là où vous croyiez trouver de la générosité, du dévouement, de la sympathie au moins, vous ne trouvez que de l'égo-
tisrae, de la sécheresse et de TindifFérence. Un autre mauvais côté des natures par trop sensibles dans leurs mouvements expressifs, c'est qu'elles trompent avec la meilleure foi du monde : cela dépend des moments. Leur système sensible descend le thermomètre aussi vite qu'il Ta monté : à cinquante degrés il promettait tout, trop môme; à la température ordinaire non-seulement il ne promet rien, mais il refuse tout s'il n'exige pas encore quelque chose.
On voit, d'après cela, qu'on n'a pas tort de réprimer dans l'éducation les mouvements expressifs perfectionnés ; on ne doit les tolérer que dans les grandes émotions de l'âme et, on les excuse alors, en laissant croire qu'il n'est pas possible de les réprimer. En général, le langage doit être considéré comme la seule manière digne, convenable pour l'homme, de montrer son âme, et quand il parle seulement, le geste, les divers mouvements expressifs peuvent intervenir pour îipporter leur témoignage discret et soumis aux véritables mouvements expressifs de l'individualité intelligente.
La possibilité précieuse de pouvoir reproduire volontairement, en l'absence des causes naturelles (impressions), les mouvements expressifs les plus variés est la caractéristique des mouvements expressifs perfectionnés. Mais cette possibilité demande à ôtrc développée par l'étude et par l'exercice ; dans ces conditions, elle est une source féconde de mouvements intelligents. Les hommes qui s'adonnent au théâtre ou qui, par profession, montent dans une chaire ou à la tribune savent par eux-mômes combien il est difficile de trouver dans l'altitude, dans le geste, dans les sons de la voix, l'expression juste et vraie. Leur succès est d'autant plus difllcilc que, si les mouvements expressifs sont joués, c'est-à-dire voulus par l'intelligence en dehors des impressions naturelles qui les provoquent, le public qui les écoute et les regarde ne joue pas, lui; il veut qu'on impressionne réellement son être sensitif par des impressions naturelles ; en cette matière il est excellent juge, et s'il est impressionné à faux l'attention n'est plus captivée et l'intelligence porte un jugement sévère sur le talent de l'orateur.
Be la voix. — Ayant consacré un paragraphe spécial au cri et au prétendu langage des hôtes, nous croyons devoir parler ici,
pour compléter le parallèle, des mouvements expressifs de la voix, qu'il ne faut pas confondre avec le langage. Comme les animaux, l'homme pousse des cris particuliers pour éveiller l'attention : pour exprimer la crainte, la douleur, la joie, la surprise, la colère, la volupté; mais disons tout de suite que, malgré leur perfectionnement, ces mouvements ne constitueraient pas une supériorité réelle sur les animaux si l'organe de la voix ne contribuait, en môme temps, par ses mouvements à la production du langage. En effet, la voix est la matière première de la parole et, tout en obéissant aux impulsions du langage, elle prend l'habitude de conformer son intensité, son timbre et son diapason h la nature des impressions qu'elle sert à traduire par des signes sonores : le parler doux, le parler sévère, le parler affectueux, le parler colère sont autiint d'expressions différentes de l'organe de la voix et nullement du langage, car on peut parler doux et faire dire au langage des choses très-dures, parler affectueusement et tenir un langage de haine, parler calme et dire des choses que la colère seule peut inventer. Il faut donc distinguer dans le langage ce qui est réellement langage et ce qui est mouvement expressif de l'organe de la voix. Les accents particuliers qui caractérisent si bien le parler de certains provinciaux sont des mouvements expressifs de l'organe de la voix.
La mélodie de la voix parlée, si riche, si étendue (un orateur peut parcourir quelquefois trois octaves dans un discours) et si rapide que les détails nous échappent, est également constituée par les mouvements expressifs de l'organe de la voix.
Bien que congénères, les mouvements expressifs de la voix et les signes du langage sont, comme nous l'avons déjà dit, deux choses tout à fait distinctes; d'ailleurs les signes du langage pourraient se passer des mouvements expressifs, car il est dans leur nature de ne dire, si la malignité ne s'en môle pas, que cela seul qu'on a voulu leur faire signifler quand on les a inventés.
Mouvements imitât ifs et repnésentatifs. — Comme nous l'avons vu, certains animaux exécutent imitativement les actes dont ils sont témoins; mais cette aptitude, réduite à l'état d'ébauche imparfaite, ne leur est guère profitable et, dans tous les ciis, elle n'est pas perfectible : la pseudo-parole du perroquet, les grimaces du singe, sont des mouvements imitatifs s^ms doute, mais ils
manquent de but déterminé, ils n*ont pas cette spontanéité, cette perfectibilité qui chez Tbomme sont tout à fait caractéristiques :
Représenter est un acte essentiellement intelligent qui consiste à reproduire la forme des choses inanimées soit avec les organes, soit en la fixant sur un corps qui en conserve la trace.
Imiter^ c'est l'acte par lequel l'intelligence provoque la reproduction des êtres animés.
L'aptitude de Tintelligence à imiter et à reproduire, conduit naturellement à l'invention; c'est cette aptitude, en effet, qui, fécondée par Tétude et le travail, donne naissance aux œuvres d'art, et à la plupart des conceptions humaines dans les sciences appliquées.
S'il n'y avait d'autres mouvements intelligents que les mouvements de la vie de relation perfectionnés, l'homme serait, par ce fait, bien au-dessus des autres êtres de la création ; mais il est une autre classe de mouvements intelligents dont les analogues ne se trouvent pas dans l'animalité, et qui séparent par un abîme immense l'être instinctif de l'être intelligent, l'animal de l'homme. Ces mouvements, exécutés comme les autres par les organes de la vie de relation, sont déjà des mouvements perfectionnés, mais ils présentent un caractère bien autrement important que nous allons faire connaître.
MouvEMENTs-siGNES. — Daus tous Ics mouvcmcuts perfectionnés de la vie de relation, l'intelligence intervient soit pour adapter ces mouvements à un but nouveau, c'est-à-dire dont la nécessité ne ressort point des besoins de la vie organique, soit pour exprimer sa manière d'être quand elle est impressionnée, soit pour reproduire par des gestes les objets de son impression, sans signification intentionnelle. Dans les mouvements-signes, elle intervient avec une aptitude nouvelle : entre la chose que le mouvement-signe représente et l'exécution du signe, elle établit un rapport intentionnel dans le but de rendre supplémentaires l'un de l'autre l'objet et le signe effectué. Les mouvementsrsignes n'ont rien de fatal ou de nécessaire organiquement parlant ; Tintelligence qui les dirige peut les provoquer où bon lui semble, dans les pieds, dans les mains, dans la langue, dans le larynx ; la nature du mouvement est tout à fait secondaire, l'élément essentiel, c'est la
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convention établie par l'intelligence entre l'impression reçue et les signes qui sont destinés à la représenter.
Les mouvements-signes sont la base et Télément essentiel de tous les langages ; ils ont donc une importance de premier ordre que nous devons nous borner à signaler ici parce que le développement que ce sujet comporte se trouve mieux à sa place dans la description de la fonction-langage (voir ce chapitre un peu plus loin). 11 nous suffira de dire que ces mouvements sont non-seulement des mouvements instinctifs perfectionnés (car tous les organes du corps peuvent les exécuter), mais encore des mouvements spéciaux à l'intelligence de l'homme : l'intelligence seule établit un rapport significatif entre les mouvements de ses organes et les causes impressionnantes.
Personne jusqu'ici n'avait parlé de^mouvements-signes, que l'on confondait généralement avec les mouvements expressifs. Cette confusion, cette méconnaissance expliquent bien des choses et en particulier l'impossibilité où l'on s'est trouvé jusqu'à présent d'expliquer le mécanisme de la pensée.
Conclusions. — L'esquisse générale et comparative des mouvements, dirigés d'un côté par l'instinct et de l'autre par l'intelligence, est d'autant plus démonstrative que, dans les deux cas, ce sont les mêmes organes qui en sont les instruments. 11 ressort, en effet, de notre analyse ce fait évident et tout à fait caractéristique que, tout mouvement instinctif est prévu, organisé d'avance dans la machine corporelle et qu'il n'a pas besoin d'être appris; il suflit, pour qu'il soit accompli, qu'une impression perçue vienne en solliciter l'exécution. Les mouvements intelligents, au contraire, ne trouvent aucune combinaison organique préétablie ; l'intelligence dispose sans doute des organes du corps, mais elle dirige le mécanisme de ces organes, elle le perfectionne dans un but déterminé, et le plus souvent son action s'exerce pour détruire ou pour combattre les coordinations naturelles de mouvements. L'apprentissage des arts manuels n'a point d'autre but, et la courbature inévitable des muscles détournés du service des mouvements instinctifs est une preuve irréfutable de l'exactitude de notre manière de voir.
Tout mouvement intelligent est donc un mouvement* de la vie de relation, perfectionné, appris dans un but que l'intelligence
ÉD. FOURNIE. — .SV'* f^f^rr, ^'^
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elle-même détermine. C'est par ces caractères pWcis que les mouvements intelligents se distih^ent si bien des tnoiltehieills instinctif, et c'est h la nature essentielle de fces moUTethenU» que l'homme emprunte ses plus beaux titi-es de gloire î si soh ttttelligence a été douée de hoblés aptitudes, C'est par son travail qu'il les féconde et qu'il les développe.
Après avoir fait connaître les mouvements intelligents d'après leurs caractères généraux, nous devons les examiner à un point de vue tout particulier ; nous devons dire en quoi consiste, physiologlquement parlaht^ un mouvement intelligent, indiquer sa provenance et en môme temps le mécanisme de son exécullort.
ARTICLE III