INSTINCTS DE L'HOMME
Ce n'est point à cette place qu'on a l'habitude de parler de l'homme dans les traités de physiologie. Est-ce vanité? est-ce méconnaissance de la véritable nature des choses? Cette dernière supposition est la plus probable, car jamais on n'a accordé à l'homme son véritable instinct particulier et caractéristique.
L'homme est un animal raisonnable, dit-on, et rien n'est plus vrai. Ces quelques mots sont si bien faits les uns pour les autres, leur association est si juste, si naturelle, qu'ils semblent s'être attirés et réunis en vertu d'une force inhérente à eux-mêmes. Animal raisonnable ! Mais ces deux mots disent tout et mesurent
l'immense abîme qui sépare Thomme de Tôtre exclusivement sensible. Cependant a-t-on jamais expliqué physiologiquement ce que c'est que la raison? non. A-t-on suffisamment distingué l'être exclusivement sensible de l'être intelligent? non. Sait-on enfin par quels moyens, par quels procédés un animal peut raisonner? non. Comment donc a-t-on pu tomber si juste et associer des mots qui disent si bien ce qu'ils doivent dire? Sûrement ce n'est point l'effet du hasard ni le résultat d'une propriété inhérente aux mots eux-mêmes comme nous le disions tout à l'heure. Sans doute, il est des vérités qui s'imposent à notre esprit par la puissance de leurs caractères généraux, bien longtemps avant que la science nous en ait démontré la justesse. Les conditions de l'instinct, de l'intelligence, de la raison n'avaient pas été déterminées jusqu'ici ; c'est tout au plus si Flourens était arrivé, dans son livre sur l'instinct, à distinguer l'intelligence qu'il accorde à certains animaux de la raison qu'il réservait à l'homme sans prétendre néanmoins expliquer ni l'intelligence ni la raison. On s'est donc servi longtemps de ces dénominations diverses sans en bien comprendre la portée ; mais lorsqu'on a dit : l'homme est un animal raisonnable y on a exprimé un fait vrai. Nous acceptons le mot, et nous nous réservons d'expliquer la chose.
L'homme est un animal et, comme tous les animaux, il est soumis à la nécessité quelquefois dure d'entretenir ses organes en leur état normal ; il doit aussi commercer avec le monde extérieur pour en jouir, pour en souffrir, presque toujours pour lutter contre .ses atteintes ; il doit enfin reproduire des êtres semblables à lui.
Pour remplir cette destinée immédiate, il a été donné à l'homme des organes spéciaux et des fonctions spéciales, point de départ d'impressions de besoin que le centre de perception, aidé de ses instruments, a pour mission de satisfaire.
Le nom de besoin organique comporte implicitement avec lui l'idée de satisfaction néccssfiire, et là oîi une satisfaction doit être donnée aux organes, la nature n'a pas laissé l'animal libre de donner ou de ne pas donner cette satisfaction : elle l'a doté d'impressions spéciales qui dominent l'être sensible et qui veulent être é(*outées. Ici se présente naturellement la question de
savoir jusqu'à quel point rhoiume est indépendant de ses impulsions natives ; nous donnerons cette mesure exacte dans le chapitre consacré à la matière fonctionnelle de l'être intelligent.
Quelle que soit d'ailleurs l'intervention de la raison et de la volonté, dans l'accomplissement effectif des impulsions natives, l'impulsion n'en existe pas moins. Il y a par conséquent des instincts chez l'homme comme chez les animaux, car l'instinct n'est autre chose que l'impulsion à des mouvements déterminés exécutés par des instruments spéciaux et corrélatifs à des impressions spéciales.
L'intelligence, la volonté, la raison peuvent se montrer dans l'exécution de ces mouvements, mais, en un moment déterminé, après que l'impression spéciale a déterminé l'impulsion ; en d'autres termes, après que l'instinct a manifesté sa présence par une impulsion déterminée. Ainsi donc l'intelligence n'exclut pas l'instinct et nous sommes autorisé à reconnaître des instincts chez l'homme comme chez les animaux. Nous dirons plus : nonseulement l'homme possède des instincts communs et généraux qui le rattachent à l'animalité, en l'obligeant de remplir les trois destinées de tout être vivant, mais encore il a comme les animaux un instinct particulier qui le distingue de tous les autres.
L'instinct particulier qui distingue les animaux entre eux consiste dans la manière, toute spéciale, dont les espèces animales accomplissent une des fonctions de nutrition, de reproduction ou de relation. Les résultats de cet instinct particulier sont en général des résultats physiques, matériels, décomposables et analysables par nos moyens habituels d'investigation : une ruche, une cabane, un nid, une toile savamment tissée, etc., etc. L'instinct particulier de l'être humain est une création presque divine.
L'homme, poussé par le besoin de communiquer sa manière de sentir à son semblable, crée le mot et il le crée d'une manière irrésistible et involontaire, absolument comme l'oiseau fait son nid, comme l'abeille fait sa ruche, car il ne peut pas raisonner puisquHl n'a pas encore les signes du langage.
La création du mot^ voilà l'instinct réel de l'homme ; c'est l'aptitude native quls la nature lui a imposée, et elle la lui a imposée à titre d'instinct, à titre de chose nécessaire, indispensable, irrésistible et devant nécessairement s'accomplir comme tous les
actes dont le principe est inscrit dans les tissus organiques de la vie.
L'homme a créé le mot non parce qu'il l'a voulu, mais parce que le Créateur a écrit sur ses organes qu'il parlerait et que tout a été disposé pour qu'il en fût ainsi : contrairement à cette opinion, on a cité parfois l'exemple d'un jeune sauvage qui était parvenu à vivre seul dans les bois jusqu'à l'âge de vingt ans. Cet être n'avait créé aucun mot, rien n'est plus vrai. Mais qu'y a-t-il d'étonnant à cela? 11 n'y a que les fous qui parlent seuls: pour parler il faut être au moins deux. Mettez ensemble deux enfants qui n'ont jamais entendu parler : au bout de quelques jours ils auront des signes pour indiquer le tien et le mien, le bon et le mauvais, le plus fort et le plus faible: s'ils n'ont point de langue, ils parleront avec les mains ; s'ils n'ont pas de mains, ils parleront avec les pieds ; auraient-ils moins encore qu'ils trouveraient moyen de créer des signes et de communiquer entre eux par l'intermédiaire de ces signes.
Le besoin du langage est un besoin cérébral ; il est représenté organiquement par la structure anatomique de l'encéphale considérée dans son ensemble, et plus particulièrement par une conformation spéciale de la troisième circonvolution.
Le besoin irrésistible de communiquer à son semblable, par l'intermédiaire des signes du langage, ce qu'il sent et la manière dont il a été impressionné, est la première condition de l'instinct particulier de l'homme ; nous trouvons la seconde dans l'existence d'un organe spécial destiné à obéir à l'impulsion instinctive : cet organe est le larynx. A ce sujet, on ne manquera pas de dire qu'un grand nombre d'animaux possèdent aussi un lar}'nx , que les chiens jappent, que les chevaux hennissent, que les oiseaux sifQent, que les perroquets parlent, et par conséquent que l'existence du larynx n'est pas suffisante pour caractériser l'instinct spécial de la formation de la parole. Cette objection n'est que spécieuse , aucun animal n'a l'organe de la voix (composé du tuyau porte-vent, de la membrane vocale et du tuyau sonore) disposé comme celui de l'homme, et il serait organiquement impossible à n'importe lequel d'entre eux de prononcer chacun des signes, si faciles pour nous, qui entrent dans l'alphabet. Les exclamations tout à fait instinctives qui s'échappent malgré nous
de l'organe vocal viennent à l'appui de notre manière de voir. Ces exclamations sont composées d'une, deux ou trois syllabes, et nous les retrouvons avec des significations particulières dans notre vocabulaire. Est-ce que les animaux, sous l'influence des impressions les plus vives, prononcent de ces syllabes-là, avec le caractère expressif que nous leur accordons ? Le singe qui se r^ipproche le plus de nous, le gorille, a-t-il jamais prononcé une consonne? Les animaux, en général, peuvent prononcer des sons voyelles,* quelques-uns des consonnes intra-buccales ; mais en est-il un qui prononce les labiales explosives ou demi-explosives (i)?
L'organe vocal de l'homme est bien l'instrument que la nature a créé dans le but spécial de fournir aux sources impressionnantes, réveillant l'instinct du langage, l'occasion de se satisfaire.
Le résultat de l'instinct particulier de l'homme n'a rien de comparable à ce qui résulte des œuvres instinctives des animaux ; nous devons par conséquent préciser la nature de ce résultat. Le mot est le produit matériel de l'instinct ; c'est, en d'autres termes, un objet impressionnant fourni par le mouvement de nos organes ; mais dans le mot il y a autre chose qu'un mouvement ; il y a un rapport établi entre lui et l'objet qu'il représente et, de plus, ce rapport est significatif. Chez l'animal, on trouve quelque chose qui ressemble h ce rapport significatif entre le cri, par exemple, et certaines impressions ; mais ces rapports, établis instinctivement par l'animal, on les compte ; le cri d'ailleurs n'a rien de spécial ; il exprime tout aussi bien le désir que la crainte, ou, tout au moins, il ne spécialise pas d'une manière formelle le désir et le danger. L'homme, au contraire, est poussé instinctivement à spécialiser chacune de ses impressions, et à les formuler par un signe distinct : il met peu à peu dans son esprit, sous forme de signes, soit les objets de ses impressions, soit la manière dont il a été impressionné. C'est ainsi qu'il arrive à renfermer dans l'étroit espace que limite sa boîte crânienne nonseulement tout le monde créé, mais encore le petit monde qui est en lui.
La réunion d'une quantité innombrable de phénomènes dans
(1) Voir sar la foriAation de ces lettres uotre Phytiologi» d$ la voix et d0 la parole.
556 PRINaPE DES DÉTERMINATIONS DE L'ANIMAL.
un si petit espace excite à bon droit notre admiration sans nous étonner : la reproduction des infiniment petits par la photographie nous donne une idée de cette possibilité; mais un fait qui nous étonne et nous confond, un fait sans analogue dans les œuvres de l'industrie humaine, c'est le classement naturel de tous ces signes, car la volonté n'y intervient en aucune façon, et leur reproduction facile dans le champ de la mémoire. Telle est, en réalité, l'œuvre immense, gigantesque, sublime qui résulte de l'instinct spécial de l'homme. Cette œuvre, nous insistons à dessein sur ce caractère, est tout à fait indépendante de la volonté : elle est le résultat d'une organisation particulière dans laquelle l'homme n'a aucun titre à revendiquer ; en créant le mot, il ne fait qu'obéir à une impulsion. Plus tard, en étudiant la manière (intelligente alors) dont l'homme se sert de l'instrument que la nature a mis entre ses mains, nous analyserons ses œuvres créatrices et, à cette occasion, nous lui payerons le juste tribut d'hommages qui lui est dû.
La création du signe-langage, attribuée à un instinct particulier de l'être humain, ne peut manquer, avec les idées reçues aujourd'hui, de soulever quelques objections; nous le pressentons et nous désirons y répondre dès à présent.
Que fera-t-on de l'intelligence si l'on accorde à l'instinct ce qu'elle avait eu pour mission de faire jusqu'à présent? faudra-t-il considérer deux principes chez l'homme : l'instinct et l'intelligence ? Non, sans doute. II ne s'agit que de s'entendre, et nous allons jeter le pont qui doit réunir les deux rives du ruisseau qui nous sépare.
Le mot instinct, il a été aisé de s'en convaincre jusqu'ici, est une expression synthétique sous laquelle nous avons réuni un ensemble de phénomènes que des caractères communs nous avaient permis de grouper. Ces phénomènes, nous les avons trouvés chez l'être sensible, aussi bien chez l'homme que chez les animaux ; nous avons dû, par conséquent, reconnaître qu'il y a chez les uns comme chez les autres une sensibilité instinctive^ c'est-à-dire une sensibilité qui, d'un côté réveillée par des besoins spéciaux, et trouvant de l'autre des instruments préparés pour satisfaire ces besoins, met ces derniers en mouvement et accomplit ainsi les phénomènes de l'instinct.
A propos de rintelligence, nous suivrons le même raisonnement : nous grouperons des phénomènes particuliers présentant des caractères tout à fait distincts des précédents et nous leur appliquerons le nom de phénomènes intelligents ; mais comme la sensibilité est toujours en cause, aussi bien dans les phénomènes intelligents que dans les phénomènes instinctifs, nous appellerons sensibilité intelligente la sensibilité qui préside à l'accomplissement des actes intelligents. De cette façon, chez Thomme, la sensibilité sera tantôt sensibilité instinctive^ tantôt sensibilité intelligente y selon que les phénomènes qu'elle présidera présenteront les caractères des phénomènes instinctifs ou celui des phénomènes intelligents. Ainsi, par exemple, lorsque l'homme privé de langage invente les premiers signes, il fait un acte instinctif dans lequel le raisonnement et la volonté sont absents ; mais, lorsque, prenant en main plusieurs de ces signes, l'homme les compare, les apprécie et tire un jugement de cette comparaison, oh ! alors il fait un acte intelligent. En un mot, l'homme en créant le signe du langage ouvre la porte qui sépare la sensibilité de l'intelligence ; la sensibilité instinctive crée le signe^ et la sensibilité intelligente, en s'en servant, lui donne le caractère intelligent.
L'exemple que nous venons de donner montre de la manière la plus claire la signification que nous accordons aux expressions instinct et intelligence. Ces mots ne représentent pas pour nous des principes immatériels et particuliers, et ils n'ont d'autre valeur que celle d'une étiquette.
Nous sommes très-sobre à l'endroit des principes immatériels, parce que nous croyons fermement qu'il en existe un, et celui-là nous ne voulons pas le compromettre. Les sensualistes et les matérialistes ont compromis la sensibilité, parce qu'ils n'ont jamais compris son véritable rôle dans la mécanique vivante ; en la réhabilitant, nous espérons lui faire prendre dans l'esprit des hommes savants la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Dans tous les cas, la sensibilité instinctive et la sensibilité intelligente représentent des phénomènes réels et distincts qui consacrent la division nécessaire entre Thomme et les animaux par les seuls procédés et les seuls caractères capables de donner à cette dis* tinction une base scientifique et vraie*