‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 144 sur 197 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Considérations préliminaires sur le langage.

Mettre dans les organes la possibilité de reproduire, par des signes convenus, soit les objets de nos impressions, soit la manière dont ils nous ont impressionnés de telle façon que, en tout temps, en tout lieu, Tintelligence trouve en rapport direct avec elle les conditions essentielles de son activité, c'est-à-dire le mouvement impressionneur qui la réveille et le mouvement expressif qui manifeste son réveil : tel est le rôle et le but du .langage.

Grâce à cette fonction, fonction hominale par excellence, car nul animal ne la possède , Thomme peut être présent dans le temps comme dans l'espace, dans le passé, dans le présent comme dans l'avenir ; par elle, il est réellement le roi de la terre, car c'est à la faveur du langage que son activité s'exerce sur tout ce qui est, qu'il peut mettre le monde en lui-môme et remplir le monde de lui ; grâce enfin à cette fonction sublime, l'homme, placé au point culminant de la hiérarchie des êtres créés, s'élance d'un bond de géant vers la conception d'une idée créatrice qui absorbe dans sa toute-puissante unité la terre, les mondes et lui-même.

L'importance de cette merveilleuse faculté a été de tout temps soupçonnée, mais nullement définie : le Xiy^ç ^^^ Grecs, le verbum des Latins en sont une preuve irréfutable. Le verbe s'est fait chair y dit l'Ecriture, cela ne veut-il pas dire : l'intelligence s'est incamée, elle a pris des instruments, des organes afin de manifester, par la parole, sa puissance et son activité ? Voilà bien

des siècles que ces paroles ont été prononcées; elles expriment une idée lumineuse capable d'éclairer la voie qui devait conduire à la connaissance du trait d'union si délicat qui unit l'esprit à la matière et aussi à la connaissance précise du mécanisme de l'esprit humain. Cependant rien n'a été tenté dans ce but. La principale cause de cet oubli doit être imputée à la direction imprimée aux esprits, dans les investigations scientifiques. Depuis bientôt un siècle, la passion des faits de l'expérience a fait négliger tous les autres procédés de l'esprit humain et, en particulier, les analyses physiologiques. Aujourd'hui encore, cette passion a si bien aveuglé les chercheurs de connaissance, que tout ce qui ne tombe pas sur l'objectif du microscope ou ne semble pas ressortir clairement de l'expérimentation sur les animaux vivants est abandonné dédaigneusement aux métaphysiciens. La parole est dans ce cas : dans les ouvrages de physiologie les plus accrédités, le chapitre spécial qui devrait être consacré à la parole est encore à faire ou remplacé par un chapitre emprunté à la psychologie. Mais que dis-je? non-seulement les livres classiques ne parlent pas de la parole avec laquelle ils ont été conçus et réalisés, mais encore dans ces rapports solennels où, officiellement y les hommes les plus autorisés exposent les progrès de la science moderne en indiquant le progrès à réaliser dans l'avenir, le mot langage n'est pas même prononcé. Rien ne justifie cet oubli injuste, car il n'est pas de connaissance plus utile et en même temps plus élevée que celle du mécanisme physiologique de la parole.

La méthode expérimentale a absorbé complètement tout ce qu'il y avait de force, de puissance et d'élévation chez les hommes qui depuis un demi-siècle ont dirigé le mouvement scientifique : le fait et rien que le fait, telle fut leur devise. Faut-il s'étonner dès lors que la parole ait été négligée par eux? Non, le mécanisme de la formation du langage échappe à l'investigation directe ; les vivisections, qui ont rendu de si grands services à la physiologie expérimentale du système nerveux, restent muettes ; les observations pathologiques n'en disent pas davantage; les disquisitions anatomiques sont tout à fait impuissantes ; [de telle sorte que, pour arriver à la connaissance de ce mécanisme, il fallait faire aveu d'impuissance, avouer tout au moins l'imperfec- ÉD. povRNiÉ. — Syst. nerv. 36

lion de rinslrument dont ou s'était servi jusque-là d'une manière un peu trop exclusive, avouer enfin que la méthode expérimentale n'est pas toute la physiologie et qu'il arrive un moment où l'esprit, retenu par elle dans la contemplation des phénomènes, se trouve impuissant à s'élever au-dessus des faits et incapable d'en retirer, par l'analyse, la notion de leur essence et de leur véritable signification. Cet aveu qu'on n'a pas fait, nous devons le faire ici en protestant hautement contre les empiétements exagérés de la méthode expérimentale. Il est assurément plus difficile de raisonner juste que d'appliquer ses yeux sur l'objectif d'un microscope, que de faire des préparations anatomiques et de les photographier artistement ; et voilà sans doute l'origine de l'engouement pour les faits qui frappent les sens et du dédain ridicule, ou tout au moins paresseux, qu'on affecte à l'endroit de la plus noble prérogative de l'homme, à l'endroit de l'instrument le plus sûr, puisqu'il contrôle l'appréciation des sens, en un mot^ à l'endroit de la raison. Si la méthode expérimentale est indispensable au progrès des sciences, la méthode philosophique, comprenant tous les procédés, toutes les ressources dont dispose l'esprit humain pour arriver à la découverte de la vérité, ne s'impose pas moins à nous d'une manière nécessaire. Loin de nous cependant la pensée de circonscrire l'étude de la physiologie dans les spéculations métaphysiques ; nous récusons l'épithète de métaphysicien qui nous fut adressée lorsque parurent la Physiologie de la voix et de la parole et la Physiologie des sourds-muets; sans la redouter, nous ne voulons rien faire pour la justifier. Noua connaissons trop bien les procédés de l'esprit humain dans l'étude des sciences pour songer à exclure le con« cours nécessaire des faits ; nous savons que l'esprit, dans ses opérations, a besoin d'être alimenté par eux ; ce que nous voulons, c'est qu'on regarde les faits avec les yeux de la raison, qu'on le» analyse par conséquent, et qu'on les féconde, quand c'est possible, par les seuls efforts de l'esprit appliqués à un ensemble de notions sensibles ; ce que nous voulons enfin, c'est que la physiologie ne répudie pas la plus noble partie d'elle-mdme.

Cette manière de voir est celle qui va nous guider dans l'analyse physiologique de la parole. Mais que les partisans quand même du fait expérimental no s'attendent pas à trouver ici une abon-

dante moisson de vivisections, de faits pathologiques, et d'observations recueillies au lit du malade. Nous ne cesserons de le répéter t la physiologie de la parole ne ressort pas directement de Texpérimentation ; elle ressort du raisonnement et de l'analyse physiologique. Ces faits de Texpérimentation physiologique ou pathologique, dont on vante trop l'importance , ont peu de chose à faire ici ; nous ne les excluons pas d'ailleurs, et si Ton peut nous en donner, nous nous en servirons, non pour démontrer l'exactitude de nos assertions, mais pour interpréter sainement ces faits et pour jeter surcux la lumière resplendissante qui jaillira de notre analyse. Le plan que nous avons suivi jusqu'ici, dans la description de toutes les fonctions, nous est un sûr garant que, dans la recherche du mécanisme physiologique du langage, nous resterons dans les limites du possible et que nous ne nous aventurerons pas dans le champ des hypothèses. La connaissance de ce qu'on peut et de ce qu'on ne petit pas est d'un prix inestimable. Or nous savons qu'il n'est pas possible de connaître le mécanisme des mouvements qui accompagnent la transformation de l'aliment propre à à chaque organe en matière fonctionnelle ; nous savons, par exemple, qu'un sang particulier se met en contact avec les cellules biliaires et que le résultat de ce contact est la transformation du sang en bile, mais nous ignorons le mécanisme de cette transformation. Les mêmes notions, les mêmes lacunes existent aussi bien pour le cerveau que pour le foie : nous savons comment les impressions de toute nature (aliment fonctionnel) se mettent en contact avec les éléments du cerveau ; nous savons encore que de ce contact résulte une matière fonctionnelle représentée par \si sensation-signe ; nous [savons enfin comment cette sensation-signe se transforme en mouvements fonctionnels, mais nous ignorerons toujours par quel mécanisme se produit la transformation du mouvement-impression en sensation-signe. Ceci est la vie, et son secret nous échappe aussi bien dans les organes dont les fonctions paraissent ressortir des lois de la chimie (foie, salive, etc.) que dans les organes dont les fonctions ressortent de la physique et de la dynamique moléculaire (cœur, cerveau, etc.). Dans les deux cas, nous pouvons analyser ce qui entre et ce qui sort; mais le phénomène intermédiaire, la vie elle-même, est audessus de nos moyens d'investigation.

riG4 PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOMME.

Nous nous bornerons donc à faire la physiologie du langage dans les mômes conditions où Ton fait la physiologie des autres organes, ni plus ni moins. Mais, en exposant cette physiologie nouvelle, nous avons la prétention de Taborder avec un avantage qu'on ne nous contestera pas et qu'on n'avait pas eu jusqu'ici. Cet avantage réside dans les principes physiologiques que nous avons consignés dans ce travail.

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