MATIÈRE FONCTIONNELLE DE LA FONCTION-LARGAGE
La fonction-langage étant une fonction cérébro-motrice de relation, c'est-à-dire une fonction composée de la fonction cérébromotrice de l'homme et de la fonction propre à certains organes de la vie , il semble que dans la description de la matière fonctionnelle de cette fonction, nous devions nous préoccuper tout à la fois de la matière fonctiopnelle cérébro-motrice et de la matière fonctionnelle musculaire. Certainement il devrait en être ainsi ; mais comme la fonction musculaire ne s'exerce ici que sous l'influence de la fonction cérébro-motrice, comme d'ailleurs la matière de la fonction musculaire est toujours et partout la même, c'est-à-dire un élément flbrillaire jouissant de la propriété contractile, nous nous croyons autorisé à la laisser momentanément de côté pour concentrer notre attention sur la matière fonctionnelle cérébro-motrice qui représente la partie vraiment essentielle de la matière fonctionnelle de la fonction-langage.
En décrivant la matière cérébro-motrice de l'homme, nous avons dit en quoi elle se distingue de celle de l'animal ; nous avons constaté que celle-ci ne fournit jamais de notion intelligente et qu'elle est incapable de réflexion. Le moment est venu de développer notre pensée et de la compléter au point de vue spécial de la fonction-langage.
La notion intelligente est une perception soumise à l'appréciation des divers éléments cellulo-impressionneurs et distinguée de toute autre par des caractères formels empruntés à la nature m(^me de l'objet impressionnant. L'acquisition d'une notion, ou plutôt les procédés selon lesquels une notion est acquise, ne dépendent pas de notre volonté ; nous acquérons des notions intelligentes parce qu'il existe dans notre cerveau une disposition des éléments histologiques favorable à cette acquisition : nous pouvons vouloir acquérir une notion, mais la manière dont nous l'acquérons est indépendante de nous. Or, par quel mécanisme se produit cette acquisition ? Ce lïc peut être qu'en étudiant les
diverses parties d'un même objet, en recueillant d'abord les caractères sensibles qui nous impressionnent, en comparant entre eux ces divers caractères et, en définitive, en constatant que par un ou plusieurs de ces caractères l'objet impressionnant se distingue d'un autre objet sur lequel nous avons fait la même étude. Dans ces opérations successives et complexes, nous constatons deux choses essentielles : i" l'aptitude que présente le cerveau de l'homme à pouvoir être impressionné simultanément par divers caractères sensibles ; 2° l'aptitude à pouvoir établir un rapport comparatif entre une perception et une autre perception actuelle ou de souvenir. Ces deux aptitudes, nous le répétons, sont essentiellement organiques et le mécanisme de leur manifestation s'explique, soit par la disposition, le* groupement, le nombre des éléments cellulo-impressionneurs, soit par les liens anatomiques qui unissent ces derniers entre eux. La première aptitude tient au réveil simultané des éléments cellulo-impressionneurs à la faveur des prolongements cellulaires ; la seconde emprunte sa po^ sibilité à la nature même de la perception. On sait, en effet, que la perception est le résultat d'une modalité particulière de l'élément cellulo-impressionneur ; on sait aussi que chaque élément peut être le siège de plusieurs modalités)distinctes, correspondant à des perceptions distinctes ; on sait enfin qu'après le réveil de l'activité fonctionnelle de l'élément cellulo-impressionneur, l'attention peut successivement reposer le centre de perception sur chacune de ces modalités pour qu'il puisse apprécier et comparer les perceptions qu'elles représentent. C'est donc automatiquement que le cerveau de l'homme établit un rapport comparatif entre les diverses perceptions. Ce travail constitue V aptitude innéCy c'est-à-dire l'aptitude organique : ce n'est que plus tard, et après s'être donné l'instrument langage, que l'intelligence prend en main cette aptitude, l'étudié, la développe, et la complète en formulant un jugement sur les diverses manières dont elle a été impressionnée.
En considérant les choses superficiellement, il semble que le
cerveau de l'animal établisse, lui aussi, des rapports comparatifs
tre les diverses perceptions ; mais, avec un peu plus d'attention,
on ne tarde pas à constater que l'animal ne compare pas, ne
juge pas : il apprécie, il ta te deux perceptions distinctes avec la
sensibilité ; il les essaye sur la pierre de touche du mode agréable ou désagréable; en aucun cas il ne compare des caractères, même sensibles. L'animal sait-il ce qu'est un caractère?
Le cerveau de l'homme ne se borne pas à établir un rapport comparatif entre les divers objets impressionnants : une aptitude merveilleuse le pousse à établir, entre les diverses perceptions et les mouvements qu'il . provoque dans les organes du corps, des rapports d'une autre nature que nous désignons sous le nom de rapports significatifs. Ce sont ces rapports, conditions premières du langage, que nous allons faire connaître.
Lorsque l'intelligence établit un rapport comparatif entre deux perceptions ou deux objets impressionnants, elle le fait dans le but de les distinguer et de les connaître ; mais lorsqu'elle provoque, dans les organes du corps, un mouvement et qu'elle exécute ce mouvement dans le but de lui faire représenter un objet déjà connu, une perception distincte, ou autrement dit une notion sensible ou une notion intelligente, elle lie cette notion à un acte de telle façon que, par l'habitude, l'acte réveillera toujours la notion dans le centre de perception, et réciproquement la notion réveillera toujours l'exécution tacite ou formelle de l'acte. Le rapport qui unit la notion et l'acte est organiquement représenté par les liens qui unissent les divers éléments cellulo-impressionneurs aux éléments cellulo-moteurs, et nous lui donnons le nom de rapport significatif. Nous donnons le nom de sensationsigne k la perception de ce rapport. Mais, dira-t-on, les sens spéciaux, la vue, l'ouïe, l'odorat, etc., sont incapables de percevoir un rapport significatif; toute sensation, d'ailleurs, suppose l'existence d'un objet impressionnant : où est l'objet impressionnant de la sensation-signe? Rien n'est plus juste, et nous allons faire connaître le mécanisme qui préside à la formation de cette sensation.
De la sensation-signe. — Pour se faire une idée juste de la sensation-signe, il faut voir simultanément une notion quelconque et les liens qui l'unissent à des mouvements déterminés que nous désignerons désormais sous le nom de mouvementssignes. Les liens semblent échapper objectivement h la perception, mais ils n'en existent pas moins d'une manière nécessaire : en les plaçant, l'intelligence les suit et, si elle ne les perçoit pas, elle
sent qu'ils existent par la perception simultanée de la notion et des mouvements qui doivent la représenter. Néanmoins ce sentiment vague ne représente pas formellement la perception du rapport établi, et il ne serait d'aucun profit pour l'intelligence si elle ne lui donnait pas une forme plus sensible, plus impressionnante. Gomment lui donne-t-elle cette forme ? Le procédé est très-simple.
Les mouvements que l'intelligence provoque dans les organes,' avec l'intention de qualifier Timpression'reçue, aboutissent euxmêmes à un résultat impressionnant (son, image) qui affecte le centre de perception. Par conséquent, toutes les fois que ces mouvements seront provoqués, le centre de perception lui-même sera réveillé. Mais le sera-t-il de la môme façon que lorsqu'il est affecté par un son, par une image ayant pris naissance dans d'autres conditions? Non certainement. Les impressions son^ image, résultant du mouvement-signe, arriveront sans doute au centre de perception à l'état de son et d'image, car les organes de l'ouïe et de la vue ne peuvent transmettre que le mouvement sonore et le mouvement lumineux ; mais, en vertu de l'association intime que l'intelligence a établie entre les mouvementssignes et l'impression première, le son ou l'image résultant do l'activité significative de nos organes réveilleront en même temps, dans le centre de perception, l'impression première qui a été le prétexte et le but de leur exécution. C'est ainsi qu'un son-signe ou une image-signe réveilleront une manière de sentir, une couleur ou une odeur. Le centre de perception ne sera donc pas réveillé de la môme façon quand il sera affecté par un son ou par une image simple, et quand il sera réveillé par un son-signe ou par une image-signe. Dans ce dernier cas, il y aura, en môme temps, et fatalement, réveil de l'impression qui aura été associée au son ou à l'image. Un exemple complétera notre argumentation.
Le mot pain ne serait pas une sensation-signe si, en voyant le pain, le centre de perception n'eût pas associé significativement cet objet impressionnant aux mouvements de ,nos organes dont le résultat sonore est le mot pain, et de telle façon que, fatalement et toujours, l'impression sonore pain réveille l'impression visuelle pain et réciproquement.
D'après ce qui précède, la sensation-signe est une création de
rintelligenoe, inspirée par le besoin de représenter tout ce qu'elle sent, par des mouvements«signes ; dans cette création, elle se sert des sens spéciaux de la vue ou de l'ouïe comme moyens de transmission, mais elle caractérise ces sensations spéciales en les imprégnant de sa création, c'est-à-dire en les obligeant de réveiller dans le centre de perception la notion de l'objet ou de Timpresrion qui ont motivé leur intervention. C'est par ce procédé qu'elle rend matériellement possible le rapport qu'elle a établi, car un rapport, chose purement idéale, doit être représenté par une formule tangible, matérielle ; cette formule est inscrite dans le mécanisme fonctionnel que nous venons de décrire et qui explique de la façon la plus satisfaisante ce qu'on doit entendre par sensation-signe.
La sensation-signe n'est pas anatomiquement représentée par un élément cellulo-impressionneur spécial. Dans le cerveau de l'homme, tout élément cellulo-impressionneur peut percevoir cette sensation, puisqu'elle résulte d'une perception quelconque liée à un mouvement spécial désigné sous le nom de mouvementiigne. Ce qui distingue, en ce cas, la matière fonctionnelle de l'être . exclusivement sensible de celle de l'homme, c'est que, dans la première, les éléments cellulo-impressionneurs ne sont pas associés entre eux d'un côté, et avec les éléments cellulo-moteurs de l'autre dans des conditions telles que le mouvement-signe puisse être provoqué. Nous ignorons le secret de cet agencement organique dans la matière fonctionnelle de l'homme ; mais il existe nécessairement.
Chez l'animal, les mouvements résultent des diverses modalités de l'élément cellulo-impressionneur ; mais -ces modalités provoquent des mouvements attractifs, répulsifs et expressifs, et nullement des mouvements-signes. Certains animaux semblent être susceptibles d'établir des rapports significatifs. Lorsqu'on a habitué un chien, par exemple, à se tenir debout sur ses pattes en lui présentant en même temps up morceau de sucre, il exécutera désormais les mêmes mouvements toutes les fois qu'il verra le même objet ; il établira donc un rapport entre le morceau de sucre et ses mouvements; mais ce rapport n'est pas significatif , car le mouvement est exécuté non pas dans le but de représenter le morceau de sucre, mais dans celui de s'approprier l'objet im-
pressionnant. Il y a eu, dans le cerveau du chien, association d'une sensation à des mouvements déterminé^ dans un but d'appropriation, mais pas autre chose.
L'invention de la sensation-signe ne nous a pas été inspirée par le désir d'innover. Dans notre travail sur la Physiologie de la voix et de la parole, nous avions déjà parlé de cette sensation spéciale, et nous avions donné à l'ensemble des actes voulus et perçus par le moi, qui constituent le langage, le nom de sens de la pensée. Ces dénominations nous paraissent justes et très-légitimes ; il est évident, en effet, que l'intelligence ne peut se rendre sensible à ellemême que par l'intermédiaire de la sensation-signe, que par l'intermédiaire des signes du langage. Sur cette notion simple repose l'édiûce entier de l'esprit humain, et nous serons trop heureux si nous parvenons à faire partager notre manière de voir.
Le rapport significatif établi par l'intelligence entre les perceptions et les mouvements-signes est instinctif et nécessaire, comme les rapports simples qu'elle établit entre les divers objets impressionnants ; c'est dire que l'établissement de ce rapport résulte d'un arrangement organique préétabli dans les éléments histologiques du cerveau, et que l'homme ne saurait agir autrement ; c'est dire, en d'autres termes, que l'invention du langage est un phénomène purement instinctif. Ce phénomène n'est intelligent que plus tard lorsque, devenu instrument plus ou moins complet, l'homme s'en sert dans les opérations de son esprit.
L'établissement d'un rapport comparatif entre les divers objets impressionnants, pour en retirer une notion sensible ou intelligente, a dû nécessairement précéder l'établissement des rapports significatifs, car, pour établir un rapport entre un objet impressionnant et des mouvements déterminés, l'homme devait avoir déjà une notion sensible ou intelligente de cet objet. En réalité, le développement de l'intelligence jusqu'à un certain degré précède toujours l'invention du langage et, par contre, arrivée à ce certain degré, l'intelligence ne peut se développer qu'avec l'aide des signes du langage. La sensation-signe, en effet, prend naissance des premiers rapports que l'homme établit entre des notions tout à fait élémentaires et les mouvements-signes : ces mouvements ne représentent d'abord que les caractères sensibles des objets. Mais bientôt, Ici» notions deviennent plus complexes, plus
intelligentes ; rhomme voit autre chose que des caractères sensibles ; il perçoit des rapports de grandeur, des rapports de cause , à effet, etc., toutes choses qui ne tombent pas sous l'action directe des sens, mais qui dépendent néanmoins de leur exercice ; ces choses sont des vues de l'esprit et nullement des perceptions objectives. Or, pour percevoir une vue de t esprit^ il faut V objectiver, et l'homme y parvient en établissant un rapport significatif entre les vues de l'esprit et des mouvements déterminés ; de là l'origine de nouveaux mouvements-signes qui deviennent l'élément indispensable des opérations de l'intelligence, et par conséquent la condition essentielle de son développement.
En jetant un coup d'œil d'ensemble sur tout ce que nous venons de dire, nous constatons que la matière fonctionnelle de la fonction-langage est composée de sensations-signes, et que le nombre de ces sensations est équivalent à celui des notions sensibles et intelligentes qui entrent dans la matière fonctionnelle cérébro-motrice de l'homme. A vrai dire, la matière fonctionnelle cérébro-motrice renferme tout à la fois les sensations-signes et les notions sensibles et intelligentes; mais en la divisant, comme nous venons de le faire, nous avons voulu caractériser la part spéciale que la fonction-langage revendique dans l'ensemble des éléments qui composent cette matière.
Dans le paragraphe suivant, nous allons étudier la transforma- * tion de la sensation-signe en mouvements fonctionnels.
ARTICLE III