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III. — GÉNIE SPÉCIAL DU LANGAGE PARLÉ

Bien que, dans certains cas, la parole soit un mauvais instrument au service de l'intelligence, ce langage n'en est pas moins le langage physiologique, et par conséquent le plus parfait.

Or à quoi tient la supériorité de la parole, considérée comme instrument de la pensée ?

Cette supériorité tient à la nature des mouvements qui constituent les signes de ce langage.

Pourquoi ces mouvements, plutôt que d'autres, conviennentils mieux à la formation des signes du langage?

Parce qu'ils peuvent être exécutés et perçus avec la rapidité qui convient à la rapidité des opérations de la pensée.

Pourquoi peuvent-ils être exécutés et perçus dans de meilleures conditions que d'autres mouvements ? Ici, nous arrivons au point véritablement essentiel delà question; point très-délicat et que nous ne pourrions pas élucider aujourd'hui, si, déjà, dans notre Physiologie de la voix et de la parole, nous n'avions pas fourni les éléments de la solution que nous cherchons.

Les mouvements de la parole sont exécutés et perçus dans de meilleures conditions que d'autres, au point de vue du langage, parce que le sens auquel ils s'adressent et qui les dirige dans leur exécution est le sens spéciales impressions se succédant avec rapidité.

Ceci demande une explication.

L'impressionnabilité du sens de l'ouïe n'entre en jeu, d'une manière agréable, que| sous l'influence d'une série variée d'impressions rapides ; un son, toujours le même et continue, ne transmettrait que de l'agacement au système nerveux ; au contraire, on goûterait avec charme pendant un temps plus ou moins long une saveur, une odeur, une vue. Plusieurs sons différents se succédant avec rapidité sont parfaitement appréciés par l'ouïe, qui en saisit les nuances les plus délicates, les accidents les plus rapides. Le sens de la vue, au contraire, n'est plus à son aise dès que les images sont en mouvement. Si ce dernier est trop rapide, la vue ne distingue plus rien, et bientôt elle ne transmet au centre de perception que des illusions d'optique.

Ces quelques exemples suffisent pour confirmer notre manière de voir, lorsque nous disons que le sens de l'ouïe est le sens spécial des impressions mobiles. Lui seul, en effet, exige cette succession rapide des objets de ses impressions pour en être agréablement impressionné et pour en tirer un parti avantageux. Le principal motif de la supériorité des signes de la parole réside dans cette spécialité formelle et bien définie du sens de l'ouïe. Les mouvements de nos organes qui aboutissent à un son, c'està-dire à l'objet impressionant de ce sens, peuvent être exécutés avec une rapidité excessive et devenir ainsi, pour l'intelligence, l'instrument le plus commode. En d'autres termes, l'avantage des

signes sonores réside en ce que, malgré la rapidité excessive avec laquelle ils sont exécutés, ils sont toujours justement appréciés par le sens de Touïe, qui transmet le résultat de ses impressions à l'intelligence.

Mais, nous dira-t-on, les oiouvements de nos organes qui aboutissent à un effet sonore sont exécutés avec une vitesse relative qui peut être appréciée par l'intermédiaire du sons de la vue. Ainsi, par exemple, un sourd-muet qui aura appris la lecture sur les lèvres pourra suivre toutes les parties du discours en ne voyant que les mouvements des lèvres. D'abord, nous n'admettons pas la réalité de ce fait : nous savons très-bien qu'on peut se faire comprendre d'un sourd-muet en épelant lentement quelques phrases qui lui sont familières ; mais de là à comprendre tous les éléments d'une conversation ordinaire, il y a loin. Par une grâce toute particulière, le sourd-muet ne peut pas savoir ce qu'il n'a jamais appris, et il ne peut comprendre ce qu'il ne voit pas. Il ne voit pas, en effet, la plupart des signes sonores qui sont exécutés dans l'intérieur du tuyau vocal. D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que l'ouïe n'apprécie pas chacun des éléments isolés qui concourent à la production du son; il apprécie la résultante de ces mouvements, c'est-à-dire le son lui-même, tandis que le sens de la vue, lui, est obligé de décomposer et de saisir chacun de ces mouvements isolément.

Nous n'avons considéré jusqu'ici le signe sonore que dans ses rapports avec le sens de l'ouïe ; nous devons à présent le considérer en lui-môme, et montrer qu'au point de vue de sa formation rapide, il est encore l'instrument par excellence de la pensée.

Physiologiquement parlant, la parole est constituée par un assemblage systématique de sons vocaux, modifiés dans leur timbre, et accentués par le mouvement de certaines parties du tuyau vocal. Les sons vocaux fournissent la matière de la parole et sont produits par la glotte ; les modifications de timbre ainsi que les mouvements sont effectués par les différentes parties du tuyau vocal. L'ensemble de ces signes porte le nom A*ùlphahet et cet alphabet se compose d'un nombre variable de lettres, selon les langues.

Pour bien apprécier le génie de formation des signes phoné-

tiques, nous sommes obligé Se donner ici un aperçu de la formation physiologique des lettres.

L'alphabet se compose donc d'un certain nombre de signes qu'on a divisés en voyelles et en consonnes. Cette division remonte aux temps les plus reculés. Mais jusqu'ici on n'avait pas défini les véritables caractères qui doivent la justifier. C'est sur ces caractères cependant que reposent l'explication et la classi-. flcation naturelles des signes phonétiques.

La voyelle est un son particulier, qui se distinguo des autres sons-voyelles par un timbre difi*érent. Ce timbre spécial est dû à une certaine disposition des parties du tuyau vocal, composé du larynx, du pharynx, des fosses nasales et de la bouche. 11 y a naturellement une disposition particulière pour la production de chaque timbre ou de chaque voyelle ; et cette disposition ne peut être changée sans que le timbre ou le son-voyelle ne soit luimême modifié. Par conséquent, le caractère essentiel du sonvoyelle consiste dans Vimmobilité nécessaire des parties qui, anatomiquement, concourent à sa formation {\).

Si l'alphabet n'était composé que de sons-voyelles, le nombre des signes phonétiques serait très-limité, car le nombre des dispositions particulières que peut affecter le tuyau vocal lui-môme est très-restreint. Réduit d'ailleurs à des sons simples et successifs, le langage serait d'une monotonie désagréable, sans mouvement et sans vie.

Le signe-consonne n'est pas, à proprement parler, un son vé-

(1) M. Léon Vaïsse, prédécesseur de M. Etcheverry à la direction do l'Institut national des sourds-muots^ prétend que le caractère distinctif du sonvoyelle est constitué par la contraction du pharynx. L'iionorable directeur exprime un fait vrai en ce qui concerne la contraction pharyngienne. Celte contraction, en efTet^ accompagne l'émission d'un son vocal quelconque : pour sonner convenablement, le tuyau de l'instrument réclame une certaine adaptation ; mais le pharynx n'est pas seul à se contracter dans ces circonstances ; le larynx, le voile du palais et, en général, toutes les parties qui entrent dans la constitution de l'instrument vocal concourent par leur activité fonctionnelle à rémission du son vocal. Nous concluons de là que la contraction pharyngienne est insufllsaute pour caractériser le son-voyelle. Dans tous les cas, nous pensons qu'il est préférable do caractériser ces lettres par les conditions vraiment essentielles qui président à leur formation, c'est-à-dire par la disposition particulière de l'ensemble des parties qui donnent naissance à des timbres différents. M. L. Vaïsse a exposé ses idées touchant la formation des lettres dans V Encyclopédie moierne, arli'le Parole, édit. Firmin Didol.

ritable ; c'est un murmure, un sifflement qui emprunte son caractère essentiel non plus à l'immobilité des parties qui le produisent, mais, au contraire, à leur mobilité.

En effet, la consonne se forme au moment où différentes parties de la bouche entrent en mouvement pour quitter la disposition particulière qu'elles avaient primitivement affectée : le p se forme au moment où les lèvres s'écartent brusquement. Il en est ainsi de toutes les consonnes. Le mouvement peut ne pas être le môme, mais il y a toujours mouvement des parties. Le phénomène sonore qui accompagne la prononciation d'une consonne joue un très-grand rôle dans la formation de celle-ci ; il est donc nécessaire de le caractériser d'une manière précise.

Ce phénomène sonore n'est jamais un son dans la véritable acception du mot : c'est un bruit ou un murmure.

Dans les lettres h, j (espagnol), ch (chat), 5, f le mouvement des parties est précédé d'un sifflement ou soufflement caractéristique.

Dans les lettres g (gamme), ;, z, /, //, r, t;, le mouvement est précédé par un murmure produit par la glotte, accompagné d'un bruit caractéristique, dû à la disposition des parties à travers lesquelles le son est obligé de passer.

Dans les lettres m, n, ^n, le mouvement des parties est précédé par un murmure nasal.

Dans les lettres 6, rf, dy, le murmure nasal précède de très-peu le mouvement des parties et se confond presque avec lui.

Dans les lettres p, t, k, c'est un bruit explosif qui est immédiatement suivi ou précédé de la production d'une voyelle quelconque.

D'après ces exemples, il est facile devoir que la consonne n'est pas un son proprement dit ; c'est un accident qui précède ou suit un son-voyelle, et cet accident est d'autant plus rapide que le mouvement se fait toujours dans le sens de la production du son-voyelle qui suit la consonne dans le langage. Ainsi, par exemple, quand nous prononçons pa, le mouvement des parties qui caractérisent le p se fait dans la direction convenable pour amener aussitôt la disposition nécessaire à la lettre a. Il n'y a donc pas d'intervalle entre la lettre p et la lettre a. Elles sont liées Tune à l'autre par un intervalle si étroit, qu'on pourrait

croire qu'elles sont prononcées simultanément. En communiquant à chaque voyelle une valeur différente et, en même temps, en faisant corps avec elle, la consonne donne au langage la richesse et la rapidité qui lui sont nécessaires. En effet, il ne faut pas plus de temps pour dire a, o, que pour dire pa, fo.

Le secret de la rapidité de la parole et de sa clarté distincte comme signe, nullement défini jusqu'ici, réside dans les caractères particuliers que nous venons d'attribuer au signe consonne et au signe voyelle : d'un côté, l'immobilité des parties donne à la voyelle toutes les propriétés d'un son distinct, caractéristique et, d'un autre, la mobilité de la consonne communique à la voyelle le mouvement et la vie. Par ces motifs, les signes phonétiques peuvent être prononcés avec une grande clarté et aussi avec une rapidité qui se rapproche de la simultanéité.

Résumons-nous :

i<» La parole doit le précieux avantage d'être l'instrument par excellence de la pensée à la rapidité de formation des signes qui la composent ; elle doit cette rapidité à la nature des mouvements-signes et à la spécialité du sens auquel ces mouvements s'adressent :

2» Elle doit aussi sa supériorité aux caractères particuliers des signes sonores, considérés dans leur formation et dans leur association.

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