CHAPITRE II
De rintelliffence, de TÀme et du principe de vie.
ARTICLE I
DE LA SENSIBILITÉ iMTfiLUGEMtS.
Nous avons donné le nom de semibilité instinctive au principe des déterminations de l'animal, et nous avons attaché à l'association de ces deux expressions une signification bien définie. En eifet, la sensibilité instinctive emprunte son caractère distinctif au mécanisme selon lequel elle provoque et dirige tous les mouvements des animaux.
L'intellig6&ce est le nom sous lequel on désigne habituellement le principe des déterminations de l'homme ; nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu'il soit conservé; mais nous demandons qu'on nous permette de désigner ce principe sous le nom de sensibilité intelligente»
Et voici nos motifs :
Comme nous l'avons suffisamment démontré dans la description du mécanisme des mouvements instinctifs, la sensibilité est pré* sente à l'exécution de tout mouvement; c'est elle qui reçoit l'impression de l'excitant fonctionnel ; c'est elle qui apprécie ce dernier, qui le tâte, qui le compare et qui le juge ; c'est elle enfin qui provoque un mouvement corrélatif à la manière agréable ou désagréable dont elle a été impressionnée. Ces motifs nous ont paru suffisants pour désigner la sensibilité de l'être sensible sous le nom de sensibilité instinctive. Ce nom, en effet, ne dit que ce que nous avons voulu lui faire dire, c^est-h-dive sensibilité passive y subissant et appréciant une impression, et sensibilité active, provoquant un mouvement corrélatif à l'impression reçue.
Dans le mécanisme des mouvements intelligents, la sensibilité joue un rôle analogue ; c'est elle qui reçoit l'impression de l'excitant fonctionnel ; c'est elle qui la compare, qui la juge ; c'est elle enfin qui provoque soit de» mouvements corrélatifs à la manière agréable ou désagréable dont elle a été impressionnée, soit des
696 PRINQPE DES DETERMINATIONS DE L'HOMIIE.
mouvements en rapport avec ses comparaisons^ avec ses jugemenis^ avec ses actes enfin. Ce qui distingue donc la sensibilité de Fanimal de celle de l'homme, c'est que celle de celui-ci se laisse impressionner par d'autres caractères que l'agréable et le désagréable, et qu'elle provoque des mouvements corrélatifs à ces nouveaux caractères.
Or cette différence porte-t-elle sur le principe lui-même ou bien est-elle le résultat d'une constitution anatomique particu-lière? Là est vraiment la question. Nous n'avons aucun motif sérieux pour nous opposer à ce qu'on fasse de l'intelligence un principe distinct. Cependant, à dire vrai, nous pensons que le principe de vie est le môme chez l'homme et chez les animaux et nous atr tribuons à l'arrangement anatomique le secret de cette perfectibilité qui nous montre le principe de vie de l'homme avec des attributs supérieurs à ceux que manifeste celui des animaux.
Nous nous sommes suffisamment expliqué sur ce sujet à propos du mécanisme des mouvements instinctifs perfectionnés (p. 498). Quoi qu'il en soit d'ailleurs, les mois intelligence ei sensibilité tVitelligentCy ne peuvent représenter qu'une seule et même chose : un principe sensible agissant avec intelligence.
L'essentiel, pour notre argumentation, est de constater que la sensibilité joue un rôle indispensable dans les mouvements intelligents; cela admis sans conteste, nous ajoutons que, grâce à une organisation plus compliquée et plus complète, la sensibilité chez l'homme est affectée par des caractères qui donnent naissance à la notion intelligente et qui lui fournissent l'occasion de provoquer le mouvement intelligent et le mouvement-signe.
Gomme la sensibilité instinctive n'est jamais impressionnée par ces caractères et qu'elle ne provoque jamais ces mouvements, nous désignons légitimement la sensibilité de l'homme sous le nom de sensibilité intelligente. De cette façon, nous n'inventons aucun principe à priori ; les principes sont pour nous des étiquettes représentant un ensemble de phénomènes parfaitement caractérisés et distincts. Le principe de vie, inconnu dans son essence, est l'étiquette sous laquelle nous groupons tous les phénomènes de l'être vivant ; la sensibilité est ce môme principe uni à la matière cérébrale et modifié par des causes impressionnantes : la sensibilité instinctive est la sensibilité provoquant et dirigeant les
DE L*IM7ELU6ENGE, DE L'AME ET m MUNGIPE DE VIE. 697
animaux sous Tinfluence d'une impression agréable ou désagréable ; la sensibiiiié intelligente est la sensibilité provoquant et dirigeant les actes intelligents de Thomme sous Tinfluence de perceptions revêtant le caractère intelligent et constituant la notion intelligente.
Telle est, à notre avis, la vérité physiologique, la vérité accessible à nos moyens d'investigation; c'est cette vérité vers laquelle tous nos efforts doivent tendre ; c'est la seule que nous ayons prétendu chercher dans le courant de ce travail.
Les caractères distinctifs du principe des déterminations de l'homme sont évidemment renfermés dans les caractères que nous avons assignés aux mouvements intelligents, et plus particulièrement dans les attributs psychologiques de la fonction-langage que nous venons de faire connaître avec assez de développements, dans le chapitre précédent, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. D'après ces caractères, le principe des déterminations de l'homme est indépendant et libre pour deux motifs : i® parce qu'il peut provoquer des mouvements volontaires ; ^ parce qu'il peut agir avec volonté.
Ces deux modes de l'activité cérébrale correspondent chacun à une capacité distincte de la matière fonctionnelle : le premier correspond à la notion intelligente ; le second à la notion intelligente et à la sensation-signe tout à la fois.
ARTICLE II
noriONS mSTORIQUES et CaiTIQtES SUR l'âue ET LE PBnfCIPE de YIE.
Parler de l'âme, c'est s'occuper encore du principe des déterminations de l'homme, mais à un autre point de vue.
Les idées que nous avons émises dans ce livre sont une succession de corollaires qui proviennent de l'analyse physiologique des mouvements delà vie. Grâce à cet enchaînement logique, le lecteur attentif a pu saisir déjà quel est notre vrai sentiment sur le sujet qui va nous occuper. Mais la question est trop grave pour que nous laissions à autrui le soin de conclure et de résumer notre pensée. Nous comptons d'ailleurs profiter de cette occasion
698 PRINCIPE DRS MrrËRMlNATlOMS DE L'HOMME.
pour jeter un coup d'œil général et critique sur rensemble des travaux qui partagent, avec le nôtre, les mêmes efforts dans le même but. En réservant ce soin pour les dernières pages, nous avons eu l'avantage d'exposer nos idées personnelles sans entraves et nous avons aussi celui d'appuyer nos critiques sur des faits connus et parfaitement démontrés.
Le sentiment de Vindividualité est aussi vieux que l'homme : avoir conscience qu'il sent, avoir conscience de sa propre activité^ avoir conscience que ce qui est en dehors de lui n'est pas lui, telles sont les notions que l'homme recueille de ses premiers rapports avec le monde extérieur. Aussi, dès les temps les plus reculés, l'élite des intelligences s'est-elle préoccupée de savoir quel était ce quelque chose qui, en nous, subit les impressions et a conscience de sa propre activité ; ce quelque chose représentant un ôtre distinct, une unité parfaitement sentie de tous, et qui est en nous et non au dehors de nous. Dans ces temps reculés, la science des détails n'absorbait pas encore la vie de l'homme dans la contemplation des phénomènes ; le premier des phénomènes, et le seul qu'il sentit bien, était en lui, et le secret de tous les autres c'est en lui qu'il le cherchait. Nullement gêné par les notions intermédiaires qui trop souvent aujourd'hui arrêtent les progrès de l'esprit dans les limites étroites d'un système, l'homme d'alors s'élevait d'un bond de géant vers les idées les plus élevées et savait embrasser, dans un concept général. Dieu, le monde, et lui-même. C'est, en effet, dans les cosmogonies anciennes que nous trouvons ce que les anciens pensaient de l'âme, et cette idée se rattache toujours à une idée plus générale : à l'idée créatrice et à l'idée du monde créé.
Il ne nous appartient pas de suivre ici pas à pas le développement de l'idée de l'âme à travers les philosophics de l'antiquité, pas plus que ses métamorphoses dans les philosophics modernes. D'autres, certainement plus autorisés, ont déjà pris ce soin, et c'est en résumant la lecture de leurs travaux que nous allons poser le problème qui nous occupe dans sa concision la plus grande et dans sa plus grande simplicité.
Poussés par le désir de connaître ce qui pense dans l'homme, et remarquant que nulle part en ce monde la pensée ne se manifeste sans un corps, certains philosophes ont attribué la pensée
DE L'INTELLIGENCE, DE L*AME ET DU PRINCIPE DB VIE. 09d
à une propriété du corps ; d'autres, considérant que l'idée de notre corps est dans la pensée même, ont roulu distinguer ce qui connaît de ce qui est connu et ont appelé âme ou esptii la substance insaisissable, distincte du corps, qui perçoit et qui pense.
Les matérialistes de tous les temps sont compris parmi les premiers, les spiritualistes parmi les seconds.
Pour Démocrite, Tâme résultait de «l'agrégation des atomes. Nous ne pouvons pas résister au désir de reproduire le texte de Plutarqiie à propos de cette doctrine.
En effet, dit-il, qu'enseigne Démocrite? Qu'il y a des substances infinies en nombre, indivisibles, impassibles, qui sont sans différences, sans (jualltés qui se meurent dans le vide où elles sont disséminées ; que lorsciu'elles s'approchent les unes des autres, qu'elles s'unissent et s*entrelacent, elles forment, par leur agrégation, de l'eau, du feu, une plante ou un homme. Que toutes ces substances, qu'il appelait alomes à raison de leur solidité, ne peuvent éprouver ni changement, ni altération, Mais, ajoute Plutarque, on ne peut faire une couleur de ce qui est sans couleur, ni une substance ni une âme de ce qui est sans âme et sans qualité. Démocrite est donc répréhensible, non pour avoir avoué les conséquences de ses principes, mais pour avoir admis des principes qui donnent lieu à de telles conséquenccsi Il ne devait pas supposer des principes d'une nature immuable, ou, après les avoir supposés, ne pas voir qu'ils ne pouvaient produire aucune qualité, et voiries conséquences qui en découlaient naturellement parce qu'il sentait ce qu'elles avalent d'absurde (4).
Plus de deux mille ans après, Locke disait :
Nous ne connaissons pas assez les propriétés de la matière pour être en droit d'assurer que la faculté de penser ne fait point partie de ses propriétés inconnues* Prétendre que Dieu ne peut donner à la nature la faculté de penser, c'est mutiler et restreindre la puissance infinie du Créateur (2)«
Cette dernière restriction serait assez de notre goût ; mais nous avons démontré que Dieu nous avait donné plus que cela : il nous a donné les aptitudes et les moyens; le mécanisme fonctionnel fait le reste.
Moins scrupuleux que le maître, les disciples de Locke ont développé ses principes jusqu'au bout et ont préparé ainsi le
(1) Citation empruntée h P. Leuret et Gratiolct. Anatomie dû système nerveux^ t. II, p. 391.
(3) Locke, Essai sur fsnUndemint humain. Traduit en français par Goste.
matérialisme moderne : Condillac, Gh. Bonnet, S'Gravesaade, d'Alembert, Gondorcet, Helvétius, La Mettrie, Priestley, Cabanis, etc., etc., sont les disciples de Locke.
Pour Pythagore et Platon (1) Tâme est étrangère à la matière; elle y est seulement enchaînée ; à la mort, ses liens peuvent se rompre et elle revient à la source divine d'où elle est émanée. Gettë idée s'est transmise à peu près dans toute sa pureté jusqu'à nous; c'est elle que défendirent, en effet, Descartes et les hommes de son école : Buffon, Cuvier,et, en général, tous lies spiritualistes modernes.
Entre ces deux catégories de penseurs, représentant les deux opinions extrêmes touchant la nature de l'âme, on nous permettra d'en ajouter une troisième. Gelle-ci renferme tous ceux qui ont cherché à connaître l'âme par l'étude de ses manifestations.
Aristote, à notre connaissance la plus grande gloire de l'esprit humain, est à la tête de cette école ; il définissait l'âme : une entêléchie première d'un corps organique qui a la vie en puissance. L'âme n'est pas un corps par elle-même, mais elle ne se produit que dans la matière spéciale du corps; elle en est la forme et l'essence, elle est coétendue au corps et par conséquent elle est divisible comme lui. A côté de cette âme inférieure et divisible dans laquelle on ne peut s'empêcher de reconnaître le principe vital des modernes, Aristote plaçait une âme plus divine, plus immortelle : le v6oç, qui correspond naturellement â notre sens intime.
Pour bien comprendre la théorie d'Aristote sur l'âme, il faut connaître ce qu'il pensait du mouvement. D'après la judicieuse remarque de son éminent traducteur, M. Barthélémy Saint- Hilaire, «Aristote a eu la gloire de fonder la science du mouvement (2)». «Le mouvement, dit Aristote, est l'acte du possible (3).»
Gette définition, quoi qu'on en ait dit, est une des plus profondes et des plus vraies qu'on ait jamais données; mais il faut la comprendre :
La matière est rindéterminé ; la forme est au contraire ce qui détermine
(1) Voir le Timée.
(2) Physique d' Arislote, traduite par M. Barthélémy Saint-Hilaire, membre de rinstitut. — Préface du traducteur^ p. clxxii.
(S) /6id., p. XXXVIII.
DE L'INTELLIGENCaS, DE L'AME ET DU MtlNGIPB DE VIE. 701
rêtrc et le fait ce qu'il est. Il y a donc un mouvement en dehors des choses, il faut toujours, quand Tètre change, que le changement se produise ou dans la substance, ou dans la quantité, ou dans la qualité, ou dans le lien de Tètre. Mais comme Tètre peut être ou réel ou simplement possible, c'est le passage du possible au réel qui constitue le mouvement, et voilà comment le mouvement est défini : Tacte ou la réalisation du possible, en tant que possible. Par eiemple, l airain est la statue en puissance, c'està-dire que rairain peut devenir statue ; mais ce n'est pas en tant qu'airain qu'il est mis en mouvement ; c'est seulement en tant que mobile.
Une conséquence très-grave de cette définition, ajoute M. Barthélémy Sainl-Hilaire, c'est que le mouvement n'est pas, à proprement parler, dans le moteur ; il est dans le mobile, puisque c'est dans le mobile que le mouvement se réalise et devient actuel ; il n'est en quelque sorte qu'une puissance dans le moteur (i). »
Cette renaarque en effet est très-essentielle au point de vue de Tâme. Ce n*est pas Tàme qui se raeut, comme le voudraient nos spiritualistes modernes : elle est principe, puissance, et le mouvement est la première de ses manifestations. C'est ainsi que saint Augustin, saint Thomas, Stahl, Leibnitz l'ont compris. C'est ainsi également que nous le comprenons.
Les idées d'Aristote, si grandes, si simples, j'allais dire presque si vraies, ont été souvent dénaturées ; elles ont perdu beaucoup, par exemple, à être développées et amplifiées par Willis dans son traité du Anima brutorum ; mais elles ont eu un sort plus heureux dans les travaux de Leibnitz.
Ce grand penseur, en effet, a su voir, comme le maître, la vie en puissance; ses monades simples représentent la vie active, ou autrement dit l'âme inférieure d'Aristote, et sa monade dominatrice, qui est l'âme du corps, n'est autre chose que le v6o<; du philosophe grec.
Saint Augustin était imbu des doctrines d'Aristote et il les professait :
L'âme, dit ce grand homme, est une chose qui se cherche ; elle se connaît en se cherchant. En effet. Pâme ne se connaît qu'en acte. Elle ne se connaît qu'en tant qu'elle connaît, et c'est là la notion la plus claire de son essence (2).
(1) Physique d'AHstote,
(2) Cum enim qusrit mens quid sit mens profecto novit quod ipsa ait meno quse se ipsam novit, nec ali unde se quaerit quam se ipsa. Cum ergo qoderentem
703 PRINCIPE DES MTCHMIIfÀTIOlig DE L'HOMMB.
A l'école d'Aristoie et de Leibnitz, nous croyons pouvoir rattacher tous les savants qui, n'acceptant ni le matérialisme ni le spiritualisme purs, cherchent à se faire une idée juste de l'âme par l'étude des manifestations de la vie, c'est-à-dire par l'étude des effets qui résultent de l'union du principe de vie avec la matière ; nous les désignons sous le nom de viialisiesy sauf à expliquer plus loin, à propos de Bichat, ce que nous entendons par ce mot.
Selon l'observation que nous en fit un jour un de nos philoso-» phes les plus éminents, M. Ad. Franck de l'Institut, le mot vUaluie sera peut-être mal interprété; en effet, ce mot est inscrit sur le drapeau d'une école qui fut la nôtre {aima rnater)^ mais dont nous ne partageons pas entièrement les idées : nous avons nommé l'école de Montpellier. L'école de Montpellier a transformé le monodynamisme de Stahl en duodynamisme : le principe vital et le sens intime. Gomme nous avons démontré que le sens intime^ loin d'être un principe distinct, n'est qu'un des modes d'activité du principe de vie uni aux éléments histologiques du cerveau, on ne pourra pas, je n'ose dire nous accuser — car en dehors du sens intime que nous expliquons à notre manière, nous aimons à professer les doctrines médicales de nos premiers maîtres — mais on ne pourra pas prétendre que notre vitalisme soit celui de Montpellier. Nous aurions pu adopter un autre mot, il est vrai, celui de dynanisme, par exemple ; mais vitalisme rend si bien notre pensée, que nous ne saurions le remplacer. Ce mot d'ailleurs ne dit que ce qu'il veut dire : étude de la vie telle qu'elle est, c'est-à-dire résultant d'un principe uni à la matière.
Les matérialistes et les spiritualistes représentent les irréconciliables de la philosophie et je ne pense pas que, sur ce terrain, l'on arrive jamais à s'entendre, parce que, dans notre conviction profonde, la vérité n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces extrêmes. Nous pensons, au contraire, que la vérité finira par se montrer si l'on reste dans l'ordre d'idées que professent les vitalistes. C'est dans cet ordre d'idées que nous nous sommes tenu pour l'exécution du travail qu'on vient de lire, et c'est d'après
ta novit, se uiique oovit, fit oinne quo novit iota novit atque ita totani so novit. (D.-Aug. Libor^ De spiriiu QHima»)
les notions que ce dernier renferme que nous essayerons de résoudre le difBcile problème touchant la nature et l'existence de Tâme.
Depuis un demi-siècle, les progrès de Tanatomie et de la physiologie du système nerveux ont de plus en plus rétréci le champ clos dans lequel matérialistes et spiritualistes viennent rompre leurs lances. Dans cette lutte corps à corps, le matérialisme semble avoir eu jusqu'ici le dessus parce qu'il se couvrait des armes de la science active, et qu'à la faveur de cette cuirasse il a pu en imposer au point de faire croire qu'il était le progrès et la science elle-même. Là est son système d'agression, là est son erreur.
Aiguillonné , blessé , irrité par ces attaques d'un nouveau genre, le spiritualisme aux abois a secoué ses esprits ; il est sorti de cette quiétude éclectique dans laquelle les grands travaux de Victor Cousin l'avaient plongé, et pour lutter avec avantage il est venu se retremper aux sources vives de l'anatomie et de la physiologie. Cette visite flatteuse nous a valu plusieurs travaux remarquables de physiologie, philosophique parmi lesquels nous mentionnerons en première ligne l'ouvrage de M. Paul Janet sur le Cerveau et la Pensée et l'ouvrage de M. Bouillier : du Principe vital et de PAme pensante.
Après ce réveil des spiritualistes, après ces efforts, ces joutes littéraires et philosophiques où les choses les plus sérieuses do l'esprit savent revêtir aussi bien les grâces du style que les finesses du langage, les avantages se sont équilibrés dans les deux c^mps, et aujourd'hui matérialistes et spiritualistes n'en continuent pas moins de vivre, mais chacun de leur côté. Ni le spiritualisme ni le matérialisme n'ont en eux-mêmes ce qu'il faut pour finir cette lutte interminable ; ils représentent un sentiment de parti pris et non une notion intelligente, réelle, progressive et démontrable, d'où il suit qu'ils peuvent mutuellement se blesser, se lancer des arguments réciproquement irréfutables, mais sans jamais pouvoir se saisir et se détruire, car en vérité ils n'existent pas.
Pour exister, en tant que vérité scientifique, il faut démontrer qu'on est; le matérialisme et le spiritualisme ont-ils jamais fait cette preuve? On peut le croire, mais on ne saurait le prouver.
Il y a des hommes faisant profession de matérialisme ou de spiritualisme ; mais le matérialisme et le spiritualisme n'existent pas scientifiquement. Ces expressions ne représentent que des hypothèses établies sur les X, sur les inconnues de la science. Par conséquent, le seul moyen efficace de lutter contre le matérialisme et le spiritualisme est de remplacer ces inconnues par des vérités démontrées : c'est ce que nous allons essayer de faire.