‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 164 sur 197 · I. — DU MATÉRIALISME · texte numérisé non relu

I. — DU MATÉRIALISME

Que prétendent les matérialistes? Les matérialistes prétendent que tous les phénomènes de la vie, les sécrétions, la pensée, sont les résultats des propriétés de la matière et, ajoutons, de la matière non animée par un principe immatériel distinct.

Dans notre argumentation, à peine est-il besoin de le dire, nous distinguerons les savants matérialistes du vulgum pecus, le même dans toutes les sectes, et qui, faisant du matérialisme pour son usage, a transformé la doctrine scientifique en une sorte d'ontologie rebutante, grossière, et favori^nt par-dessus tout l'ignorance et la paresse de ses adeptes. L'ontologie n'est pas la spécialité des spiritualistes ; mais celle de ces derniers a l'avantage sur l'autre d'être plus saine et plus conforme aux aspirations de l'homme vers le bien et le beau. Donc, les savants matérialistes prétendent qu'il n'y a que matière et propriété de la matière.

En considérant, d'un côté, la grande variété des formes de la matière dans les organismes vivants ou dans les choses inanimées ; en considérant, de l'autre, la réduction de plus en plus grande du nombre des corps simples qui concourent h la constitution de ces différentes formes, on est forcément conduit à ne voir qu'une matière unique réduite dans son élément le plus simple, c'està-dire dans l'atome.

Or cet atome est-il, comme le prétendait Démocrite, impassible et sans propriétés ? Il en a au moins deux : l'étendue et l'impénétrabilité. Mais à côté de ces propriétés inséparables de la matière peut-on en constater d'autres ? A-t-il en puissance la propriété de manifester par des mouvements ce que nous appellerons plus tard propriétés physiques^ propriétés chimiques^ pro-

DE L'INTELLIGENCE, DE L'AME ET DU PRINOPE DE VIE. 7ft5

priétés organiques, lorsque associé à d'autres atomes il formera un agrégat spécial et distinct ? Nous ne le croyons pas possible et par cette raison bien simple que, si cette puissance existait dans l'élément matériel, nous verrions tous les jours se former sous nos yeux des agrégats spéciaux par le seul effet de la rencontre des atomes ; dans ces conditions, la science de l'homme ne tarderait pas à inventer la vie. Mais non, les éléments matériels, les atomes n'ont pas en puissance la vie ; s'ils la possédaient et si les manifestations vitales ne dépendaient que du nombre, du groupement spécial de ces éléments, quoi de plus simple que d'inventer la vie ? Les matérialistes ont senti la valeur et la portée de cette objection ; aussi se sont-ils évertués à créer la vie dans les laboratoires ; mais à quoi Isont-ils parvenus ? A faire de l'urée, c'està-dire la vie de la morty un [corps organique mort et tendant à descendre l'échelle des transformations atomiques. Pour être probants, leurs efforts doivent s'appliquer non pas à créer un produit inerte de la vie, mais une cellule vivante, rien qu'une cellule. Oh ! alors, s'ils trouvent ce secret, nous dirons avec eux qu'il n'y a que matière et propriétés de la matière. Jusque-là, et en attendant, nous sommes scientifiquement autorisé à admettre que l'élément matériel, l'atome, n'a pas la vie en puissance, que la vie n'est pas une de ses propriétés ; nous admettons que cet élément entre comme condition indispensable dans la constitution des corps avec ses propriétés essentielles, l'étendue et l'impénétrabilité ; mais nous sommes obligé d'admettre en môme temps qu'une force, inconnue dans son essence, a été mise, non pas dans l'élément matériel, mais dans le germe des corps organisées vivants.

A cela les matérialistes peuvent répondre, avec Démocrite, que la vie, l'âme, le principe enfin, résulte, non pas des propriétés de l'élément, mais du mode d'agrégation des atomes. Ce n'est plus qu'une question de forme alors ? Mais puisque la question est si simple, que les matérialistes fassent des agrégats vivants d'abord, et nous verrons à nous entendre ensuite.

Non, si les choses étaient telles que le prétendent les matérialistes, s'il n'y avait que matière et propriétés de la matière, ces propriétés seraient les mêmes dans tous les corps et non modifiables : les propriétés physiques de la matière seraient toujours pro- ED. FOURNIE. -^ Sysl, fierv. 45

priétés physiques, et les propriétés chimiques toujours propriétés chimiques. En est-il ainsi dans les corps vivants ? Non certes, les unes et les autres sont profondément modifiées dans leur expression ; la vie enfin fait de la physique et de la chimie selon ses lois à elle, et les propriétés physiques aussi bien que les propriétés chimiques des éléments soumis à son empire ne sont pas les mêmes que les propriétés des mêmes éléments placés dans d'autres conditions. Par conséquent, il y a au-dessus de Tatome quelque chose qui n'est pas en lui, quelque chose qui influence ses mouvements et ses propriétés élémentaires ; ce quelque chose est la vie, et la vie n*est pas eu lui, car, nous le répétons, si la vie était en lui nous pourrions l'inventer ; bien plus, elle s'inventerait elle-même. Tel n'est pas le spectacle aiiquol nous assistons : la vie se développe, mais ne se crée pas autour de nous ; tous les jours les progrès de la science nous prouvent que le hasard, ce dieu de l'ignorance et de ténèbres, n'est pour rien dans la sublime harmonie des existences ; bien au contraire, ils nous montrent que tout est prévu, arrangé et qu'un souffle inconnu a donné à tout ce qui vit l'impulsion du mouvement par lequel l'élément matériel manifeste son existence (1).

Ainsi donc, considéré d'une manière générale, et en remontant à l'élément le plus simple, à l'atome, le matérialisme ne repose pas sur une notion scientifique. Examinons à présent avec lui les diverses fonctions de la vie et voyons comment il s'y tient ; voyons en même temps si nous y trouvons quelques motifs de sa raison d'être.

La bile, prétend un matérialiste, est le résultat des propriétés de la matière du foie. C'est fort possible ; mais voyoas. Si vous prenez un morceau de foie à un animal vivant et que vous le mettiez sur votre table, ce morceau continuera-t-il à sécréter de la bile ? Non certes, me répondra le matérialiste avisé, et cela ne prouvera nullement, ajoutera-t-il, que la matière du foie n'ait pas la propriété de sécréter de la bile, parce que les cellules hépatiques ne jouissent de cette propriété que lorsqu'elles sont dans les conditions normales de la vie.

Parfait ; mais ces conditions normales de la oie si importantes,

(1) Voir lo8 i)r(''liminniro.<4 dr co Ipiivail, p. 1.

puisque sans elles votre matière ne peut rien, que sont-elles, matière ou esprit ?

Les conditions normales de la vie, répond le matérialiste, sont représentées par l'action nécessaire des organes les uns sur les autres ; c'est cette action nécessaire qui entretient le mouvement vital.

Parfait. Et ce mouvement vital résultant de l'action nécessaire des organes les uns sur les autres ce serait précisément lui qui entretiendrait le mouvement particulier des cellules hépatiques. D'après vous alors, la vie générale, résultant de l'ensemble de la vie des organes, donnerait la vie à chacun des éléments en particulier. La matière n'est donc pas animée par elle-même, et comme vous ne voulez pas absolument faire inter>'enir un principe particulier vous préférez énoncer une hérésie en disant cpie les propriétés spéciales de chaque organe ne peuvent se manifester que sous l'influence d'un ensemble de mouvements auxquels cependant les organes en particulier doivent, d'après vous, donner n.iissance. Rien de rien; un organe, incapable par lui-même de mouvement, ne peut donner naissance à des mouvements d'ensemble. Les conditions normales de la vie se présentent, il est vrai, sous la forme d'un enchaînement de mouvements nécessaires les uns aux autres ; mais le prima vis est dans chaque organe en particulier : il suffit qu'à chaque organe parrienne son nutriment et la vie se fait. D'ailleurs cet enchaînement admirable, qui en a tracé le modèle? Est-il le résultat du hasard, est-il lui aussi imprimé dans les propriétés de la matière ? Non, cet onc^haînement nécessaire ne peut pas ôtre le résultat de la propriété d'organes qui, î\ une certaine époque de la vie utérine, n'existent pas encore ; cet enchaînement qui est la forme même du principe de vie est le résultat de l'idée formatrice, et l'idée formatrice est un principe, une puissance qui donne une certiiine forme î\ l'existence du germe. Plus tard, ce môme principe», se manifestera d'une manière différente, selon les éléments matériels qu'il animera. Lui, est le môme pour tous les organes; il n'est ni contraction, ni bile, ni salive'; il est la vie, principe, force non modifiable, et la matière seule, modifiable, produira sous son influence des résultats différents, selon qu'elle se présentera sous la forme de tel agrégat ou de loi autre.

708 PRINaPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOMME.

D'après ce qui précède, les matérialistes ne sauraient expliquer scientifiquement l'harmonie admirable qui compose l'association des organes de la vie, à moins cependant qu'ils ne prétendent que la mttière, par ses propriétés, ne soit capable de dessiner le modèle de l'enchaînement des organes, à la façon dont elle dessine certaines formes régulières ou bizarres dans le monde inanimé (cristaux, stalactites, etc., etc.). Nous ne pensons pas que leurs prétentions aillent jusque-là. En admettant, au contraire, un principe dont les manifestations sont évidentes, on a la raison de tout ce qui est raisonnable dans les questions scientifiques.

Du général passons au particulier. Nous disions que le foie a une vie organique propre, qu'il tient d'un côté des propriétés de son agrégat spécial, de l'autre du principe qui l'anime et qui est commun à tous les organes. Sans nul doute les matérialistes ont vu le petit appareil microscopique qui a la propriété organique (c'est-à-dire d'agrégat vivant) de transformer le sang en bile ; je ne sais s'ils ont jamais assisté à cette transformation ; pour uxa part j'ai vu l'appareil, mais non pas la transformation ; quoi qu'il en soit, l'instrument existe et son activité aussi ; or, puisque au dire des matérialistes la bile est le résultat des propriétés de la matière, que ne prennent-ils un peu de cette matière qui entre dans la] composition du foie pour en faire, eux aussi, un instrument propre à sécréter de la bile ? Rien n'est plus facile, puisqu'ils ont d'un côté le modèle, et de l'autre les éléments matériels. S'ils ne le font pas c'est que, sans oser se l'avouer sans doute, ils prévoient qu'après avoir fait l'instrument il faudrait lui donner des propriétés, c'est-à-dire la vie. La matière donc n'a pas en puissance les propriétés vitales.

Prenons un autre organe, le cerveau, par exemple. Gomme tous les organes, le cerveau se maintient à l'état d'instrument spécial en puisant dans le sang les éléments de son entretien ; il se conserve ainsi à l'état d'instrument capable de transformer le mouvement physiologique impressionneur qui lui est transmis par les nerfs, en chose sentie, en perception : telle est sa propriété d'organe vivant, propriété analogue à celle du foie faisant de la bile (nous insistons à dessein sur cette comparaison essentiellement physiologique et vraie). Or, transformer un mouvement en un autre qui s'accompagne de perception est un mode

d'activité qui nous éloigne beaucoup des propriétés générales de la matière. Existe-t-il un phénomène analogue quelque part? J*en doute. Cependant l'agrégat matériel qui le produit est visible au microscope; il existe réellement. Oui, sans doute ; mais ce phénomène unique, s'il résultait d'une des propriétés d'un simple agrégat, ne se produirait-il pas plus souvent? Ne pourrions-nous pas nous-mêmes le produire ? Sans nul doute ; et s'il ne se produit pas, et si nous ne le produisons pas, c'est qu'il y a quelque chose qu'il ne nous est pas donné de créer, pas plus ici que dans le foie : ce quelque chose est le phénomène vital. Il n'est pas possible à l'homme d'inventer la vie, pas plus dans le cerveau que dans le foie ; il ne lui est pas plus possible d'inventer une cellule hépatique sécrétant de la bile que d'inventer la cellule nerveuse donnant naissance h une perception. Dans les deux cas, c'est le môme phénomène, c'est la vie se montrant à nous d'une manière différente selon l'élément matériel qui la manifeste à nos sens. Dans le cerveau, dans la perception, ce principe semble s'être complètement dégagé de la matière et il se présente à nous comme un phénomène unique en son genre ; mais il n'en est pas moins un phénomène vital. Inutile d'insister davantage sur cette argumentation que nous pourrions prolonger indéfiniment. Ce que nous avons dit nous paraît suffisant pour démontrer que le matérialisme ne repose pas sur une notion scientifique. C'est un mot à la faveur duquel on fait plus de bruit que de bien, et dont se parent souvent les hommes professant les doctrines les plus opposées. Pour nous, qu'il soit sensualisme, mécanicisme, chimisme, confusion ou lumière, peu nous importe, il n'existe pas et il n'a pas le droit, scientifiquement parlant, de dire qu'il est.

En conséquence, nous dirons avec M. Rambosson : « Les doctrines matérialistes doivent être repoussées par les hommes de science, non parce qu'elles sont immorales, mais parce qu'elles ne sont pas scientifiques (i). »

(1) Us Lois d$ la vie H VArt d» préUmger ses jours, par J. Rambosson, p. 55. Paris, 1871.

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