‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 165 sur 197 · II. — SPIRITUALISME · texte numérisé non relu

II. — SPIRITUALISME

En thèse générale, les spiritualistes affirment que Tâme est un principe distinct de la matière ; ils affirment encore que c'est ce principe qui pense, qui a conscience, qui, en un mot, représente l'unité psychique, le moi. Si nous voulions énumérer seulement tous les éléments que renferme l'idée spiritualiste, nous devrions passer en revue presque tous les systèmes philosophiques, car chacun à compris cette idée un peu à sa façon. C'est dans ce sens que M. Paul Janet a pu dire :

L^expérience historique nous prouve que Tidée spiritualiste est sus€Cp* tible de prendre les formes les plus différentes^ de se concilier avec les points de vue les plus variés. L'idée spiritualiste a pu se concilier avec ridéalisme de Platon et avec le naturalisnae d'Aristote, avec le mécanisme de Descartes et le dynamisme de Leibnitz, avec Tanimalisme dç Stahl et le vitalisme de Montpellier, avec le mysticisme de Malebranche et l'empirisme de Locke. L'idée spiritualiste n'ayant point exclu la variété et te mouvement dans le passé ne l'exclut pas davantage dans Tavenir. On conçoit donc aisément que, sans rien abandonner de fondamental^ la pensée spiritualiste puisse se transformer et se renouveler comme elle Ta fait déjà si souvent (1).

Cette exposition franche et loyale, sortant de la plume d'un des représentants du spiritualisme moderne, nous met à l'aise dans nos critiques. Mais, loyauté pour loyauté, nous devons dire préalablement que le spiritualiste moderne, préparé à une œuvre de rénovation par les grands travaux historiques de la première moitié de ce siècle, accumule tous les jours des matériaux de choix, destinés à la reconstruction d'une philosophie nouvelle. Per« sonne ne peut songer à contredire M. Paul Janet lorsqu'il dit :

11 est évident, pour tous ceux qui savent ce qui se passe, qu'un travail de rajeunissement et de rénovation s'opère dans le sein de la philosophie spiritualiste. Elle se rapproche des sciences, dont elle fait une étude de plus en plus attentive et sérieuse, elle réconcilie la psychologie et la physiologie. Elle s'informe de toutes les idées nouvelles, et elle cherche librement à s!cn rendre compte. Elle étudie scrupuleusement... De jeunes métaphy-

{\) Le Spiritualisme français au dix-neuvième siècUf par P. Janet, de l'Iuslilul {llevuc des Deux-Mofides, 15 mai 1868).

SLciens, pleins de sève et de prudente audace, mûrissent dans la solitude les fruits d'une pensée inquiète et pénétrante qui ne se contente pas de lieux communs. Elle se complète par de fortes études sociales, politiques et esthétiques (1).

La philosophie spiritualiste se cherche, en effet, par le travail de ses adeptes et nous ne douions pas qu'elle ne se trouve bientôt. Actuellement elle fait du provisoire ; mais du provisoire avec un drapeau et un but noblement définis.

Comme cela doit être dans un moment de transition, le spiritualisme moderne est très-large dans son principe.

Le spiritualisme^ dit M. Ad. Franck, ne nie point Texistencede la matière; il ne songe à mettre en doute ni les phénomènes, ni les conditions, ni la puissance de Torganisme (2).

D'un autre côté M. Paul Janet s'exprime ainsi :

Le spiritualisme subsiste pourvu que Ton admette ces deux vérités fondamentales ; l'unité de centre pour expliquer la conscience du sujet, la pluralité des centres pour expliquer la discontinuité de conscience (1).

(1) Dau8 ce même article, M. Paul Janet donne la liste des principaux travaux publiés dans ces derniers temps : M. Caro ( le Matérialisme et la Science)^ M. Magy {la Science et la Nature) ont commencé à jeter les bases d'une philosophie naturelle. M. Fr. 6ouiUi*)r {VAme pensante et le Principe vital), M. Albert Lcmoine (le Sommeil, V Aliéné ; V Ame et le Corps) ont rattaclié la psychologie à la physiologie. M. Ad. Franck [Philosophie du droit pénal et du droit ecclésiastique), M. Beanssire {la Liberté dans tordre intellectuel et moral) et surtout M. Jules Simon dans ses nombreux ouvrages devenus si populaires, ont constitué uue vraie philosophie politique. M. Ch. Léviique {la Science du beau) nous a donné un bel essai d'esiliétiqucM. Ern. Bcrtot {Libre Phitosophief Morale et Politique) associe la philosophie aux libres mouvements de la philosophie du dehors. Mentionnons aussi quelques noms qui no sont pas encore connus du public, mais qui ne tarderont pas à l'être: M. Lacholier, qui professe avec succès à l'Ecole normale; M. Fouillée, dont l'Académie des sciences morales \ient de couronner un mémoire sur la philosophie de Platon, aussi remarquable par la pensée que par la science. Nous nous permettrons enfin do faire allusion au plus haut cours que nous venons d'inaugurer à la Sorbonne sur la philosophie allemande. {Revue des Deux-Mondes, toc, %il.) A ce» diverses citations empruntées à M. P. Janet, nous ajouterons l'ouvraj^e de M. Ad. Franck : Moralistes et Philosophes, qui a paru ces jours derniers et le rapport publié sous les auspices du ministère de l'instruction publique, par M. F. Ravaisson : la Philosophie en France au dix-neuviéme siècle.

(2) Dictionnaire des sciences philosophiques j art. Ame, (H) l\eiue des DeuX'Mondes, Loc, cit.

712 PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS DE VUCfUM.

Nous nous bornerons à examiner la première de ces conditions qui, au premier abord, semble renfermer beaucoup moins qu'elle ne renferme en réalité. En effet, le mot sujet dont on se sert implique l'intervention d'un principe actif, le mot conseience un principe conscient, et les mots unité de centre un principe immatériel, car une pluralité comme la matière ne peut être un centre. Ainsi donc, pour être spiritualiste, il faut reconnaître qu'il y a en nous un principe immatériel, conscient et actif.

Etabli sur ces bases, le spiritualisme moderne semble inexpugnable, car il repose sur le sentiment instinctif que nous avons tous de l'unité du principe percevant et agissant. Il suffit, en effet, de s'apercevoir soi-même, de s^écouter penser pour avoir le sentiment que ce qui pense en nous est tin et que la matière divisible ne saurait représenter cette unité. Tels sont du moins les sentiments qui se développent lorsque nous nous étudions nous-mêmes dans ces conditions. Reste à savoir si le principe immatériel peut être actif et conscient par lui-même sans le secours de la matière.-

Dans le chapitre consacré aux attributs psychologiques de la fonction-langage^ nous avons amplement répondu à cette question en établissant les conditions anatomo- physiologiques qui président aux manifestations de la pensée, de la raison, de la conscience et de la volonté. Il nous parait donc superflu d'entrer ici dans de nouveaux développements. Nous nous bornerons à résumer notre pensée :

i"" La conscience et le moi ne sont point le fait exclusif d'un principe immatériel, distinct de la matière, mais le résultat de l'action d'un principe sur la matière, en d'autres termes, le résultat de plusieiu*s activités fonctionnelles commençant et finissant au phénomène vital de la perception.

2" L'activité volontaire n'est point le fait exclusif d'un principe immatériel distinct de la matière, mais le résultat de Faction d'un principe sur la matière sous l'influence d*«ne impression sentie. Le sentiment de notre activité possible est le souvenir de notre activité passée. La mémoire du sentiment de la contraction musculaire et celle du sentiment de l'activité nerveuse jouent le principal rôle dans ce souvenir.

Il suit de là que, tout en reconnaissant l'unité du moi, la con-

DE riNTELUGENGE, DE L'AMB ET DU PRINCIPE DE VIE. 7(3

science, la volonté, nous n'entendons pas ces choses de la môme façon que les spiritualistes. Entre eux et nous il y a cette différence, que nous plaçons les conditions du spiritualisme un peu plus haut : ils placent ces conditions dans des faits qui sont le résultat de l'activité fonctionnelle ; nous les plaçons dans le fait de l'existence d'un principe, du principe de vie devenant sensi^ hilité active et passive sous l'influence des causes impressionnantes.

Par une singulière méprise les spiritualistes traitent avec dédain et repoussent même la sensation des idées fondamentales de leur doctrine. Cependant la perception est le seul phénomène dans la vie qui pourrait donner à une doctrine spîritualiste sa raison d'ôtre. C'est dans ce phénomène, en effet, que le principe de vie semble se dégager de la matière pour nous donner un spectacle que nulle part la matière ne donne, le spectacle de la perception. Si on peut saisir expérimentalement quelque chose d'immatériel dans la vie, c'est bien sûr dans l'étude de la perception. Quant à la pensée, l'imagination, la raison, la conscience, le moi, ce sont des résultats de la vie agissante, de simples mécanismes. C'est à ce point que nous pourrions dire, en imitant un mot célèbre : Donnez-nous des perceptions et nous inventerons la pensée (1).

Jusqu'ici on n'avait pas pu expliquer le mécanisme selon lequel ces beaux résultats sont produits et c'est pourquoi on en avait mis la cause et l'origine dans un principe immatériel distinct. Par un mot, par l'invention d'un principe on disait tout et la physiologie cérébrale était faite. La cause la plus évidente pour nous des insuccès qu'on a eus toutes les fois qu'on a voulu expliquer le mécanisme des opérations de la pensée est la méconnaissance absolue du véritable rôle des signes du langage dans ces opérations.

En prétendant résoudre les problèmes de l'âme sans connaître préalablement le mécanisme de la pensée, les psychologues ont agi comme un astronome qui voudrait nous initier aux secrets de la voûte céleste tout en ignorant lui-même le mécanisme et

(1) Descartes avait dit : Donnez-moi 1o mouvement et l'étendue, et je construirai le monde.

714 PRINCIPE DEB DËTERMillATlONS DE L'HOlUfE.

les propriétés physiques de la lunette astronomique qu'il met entre nos mains.

Démontrer que la pensée, la raison, la conscience, le moi, la volonté ne sont point le fait exclusif d'un principe immatériel, indépendant et distinct de la matière, c'est dire que le spiritualisme, tel qu'il est compris par ses adeptes, ne repose sur aucune notion scientifique, c'est dire que, partageant en cela le sort du matérialisme, il n'a aucun droit à s'affirmer comme doctrine scientifique.

La vérité n'est ni spiritualisfe, ni matéraliste: elle est la vérité en général et dans ce cas particulier, elle est la vérité physiologique. Avant d'essayer de la dépeindre, nous jetterons un coup d'œil général sur les doctrines médicales qui se rapportent de près ou de loin au sujet qui vient de nous occuper, c'est-à-dire à l'idée spiritualiste et à l'idée matérialiste.

Page 1