III. — DOCTRINES MÉDICALES
Nous n'avons pas la prétention d'exposer ici l'ensemble des doctrines médicales. D'autres d'ailleurs se sont occupés de ce soin. Quant à nous, appliqué à la recherche d'un point spécial, nous pourrons résumer en quelques pages les choses essentielles qui ressortent de cet examen.
De tout temps, depuis Pythagore et Ëmpédocle jusqu'à nos jours, les philosophes et les médecins se sont donnés la main pour résoudre ensemble le grand problème de l'homme, de telle façon que philosophes et médecins ont subi l'influence réciproque de leurs idées, et les doctrines philosophiques et médicales ont re* flété cette influence. C'est pourquoi nous retrouvons l'idée matérialiste et l'idée spiritualiste en présence dès les temps les plus reculés, aussi bien dans l'histoire de la médecine que dans celle de la philosophie.
Hippoorate — Nous trouvons l'idée .spiritualiste dans Hippo* crate sous le nom de nature impulsivey ivopiAÔv. Le père de la médecine considérait la cause qui donne à notre corps le mouvement et la vie comme un souffle provenant de l'air. Le siège essentiel de colle force était le cerveau, et de là elle se répandait dans Ions les organes pour les vivifier. Celle vue sage est impré-
DE L'INTELUGBNGB^ DB L'AME iST DU PiUNGIPE W VIE. 7|8
gnée dans tous les écrits d'Hippocraie ; c'est elle qui le dirigea dans le traitement des maladies ; c'est elle enfin qui lui inspira les idées si saines qui n'ont pas cessé d'être vraies touchant la force médicatrice, touchant aussi l'action des médicaments sur le corps vivant. Ces idées passèrent à l'état de dogme et ne furent ignorées ni de Platon ni d'Aristote. La secte des empiriques, avec Sérapion d'Alexandrie, modifia la pratique d'Hippocrate, mais elle ne toucha point à l'idée fondamentale. Avec Asclépiade seulement ridée spiritualiste va se trouver pour la première fois en présence de sa rivale éternelle, l'idée matérialiste.
Asclépiade — Asclépiade professait la rhétorique à Rome (an iOO av. J.-C.) lorsque la pensée lui vint de faire de la méde« cine et même de l'enseigner. A l'èvopiiûv d'Hippocrate, il opposa la matière en mouvement deDémocrite d'Abdère. Le corps, selon lui, était composé d'atomes figurés diversement de manière à laisser entre eux des interstices parcourus par des atomes plus petits, et comme à tout il faut une cause, il soumit son petit monde à la loi du hasard. C'est ainsi d'ailleurs que pensait Epi* cure dont la doctrine facile était si fort goûtée des Romains. « Asclépiade, dit Cabanis, se moquait des idées d'Hippocrate sur les crises : la patience de l'art qui épie la nature, pour la suivre, l'aider, ou suppléer à son impuissance, lui p^araissait absolument ridicule ; il l'appelait une méditation sur la mort (i). » Nous n'avons pas à juger ici les conséquences pratiques de cette théorie : bornons-nous à dire qu'elle donna naissance à l'école des méthodistes^ représentée par Thémison, Soranus, Cœlius Aurélianus, Celse, qui ajoutèrent aux idées d'Asclépiade le strictum^ le laxum et le mixtum.
Galien. — L'idée spiritualiste reparaît avec Galien ; mais chez ce dernier, elle n'a plus la grande simplicité que le Père de la médecine lui avait donnée. Médecin de Marc-Aurèle, l'empereur philosophe, Galien cultiva lui-même la philosophie et consacra plusieurs traités à ce sujet. Loin de s'en tenir à une force unique, il en admit trois avec Platon : la faculté naturelle^ qu'il plaçait dans le foie et qui présidait à la nutrition, à l'accroissement et à la génération ; la faculté vitaiCy qui résidait dans le cœur et qui commu-
(1) (JEuvrez complètes de Cabnnùs, 1. 1, p. 90.
nique par les artères la chaleur et la vie à toutes les autres parties ; la faculté animale^ la plus noble des trois, qui résidait dans le cerveau et qui distribuait à tous les organes le sentiment et le mouvement par l'intermédiaire des nerfs. Mais ce qu'il y a de bizarre dans la doctrine de Galien, c'est que, par une ftiusse interprétation d*Arisiote, il donne à son principe raisonnable une origine matérielle. Aristote avait dit, dans un sens spécial, que l'âme est la forme du corps. Galien, prenant ce dernier mot à la lettre, suppose que la forme ^ l'âme, résulte de l'arrangement des parties, et voici comment il arrive à l'âme la plus subtile, l'âme raisonnable. Il y a trois sortes d'esprits : les naturels ne sont que la vapeur du sang qui se forme dans le foie; arrivés dans le cœur, ils se mélangent avec l'air et prennent alors le nom d^esprits vitaux ; enfin, dans le cerveau, ils s'épurent d'une façon définitive et méritent d'être appelés esprits animaux. Ce sont ces esprits qui président à l'exercice des trois facultés dont nous avons parlé plus haut. Galien s'est efforcé de rattacher sa théorie à ceUe d'Hippocrate, en disant que Platon avait emprunté ses trois âmes au Père de la médecine ; mais ce lien nous paraît bien difficile à établir d'après les textes que nous connaissons (1). Galien ressuscita la médecine pratique d'Hippocrate ; il jeta sur elle la lumière resplendissante de son propre talent, mais il ne reproduisit pas la belle et grande idée de l'unité du principe de vie.
Après Galien, nous entrons dans une période néfaste pour la science et pendant laquelle on ne fit que commenter, traduire et disputer sur les œuvres des anciens. Pythagore et Platon, Galien et Hippocrate firent les frais de ces jeux de l'esprit, qui n'eurent d'autre bon résultat que de nous conserver le précieux dépôt des connaissances acquises antérieurement. Nous n'avbns rien à dire sur la médecine des Arabes qui, avec l'école de Salemé, furent les seuls météores un peu brillants durant cette longue période d'obscurité ; nous n'avons pas non plus à nous arrêter sur les bizarreries et le charlatanisme de la médecine astrologique^ cabalistique et alchimiste^ dont Auréole-Téophraste Paracelse fut en quelque sorte le bouquet et le héros retentissant. Ce n'esi qu'avec
(1) Voir ParaUète des dogmes de Platon et d'Hippocrate, irad. do M. Daremberg. Paris, 1854.
van Helmont que nous retrouvons un peu plus de discipline dans les idées et aussi un peu plus de raison, bien que lui-môme ait abjuré cette dernière en lui imputant tous les malheurs de rhomme.
Van Helmont, — Yan Helmont était chimiste fort distingué ; il avait particulièrement étudié les fluides aériformes et leur avait donné le nom de gaz; en même temps il poussait la piété jusqu'au mysticisme, se livrant exclusivement à la contemplation de la Divinité. Ces deux conditions expliquent l'origine des idées fondamentales du système de van Helmont. En efTet, sa passion pour la chimie lui fit concevoir l'idée du ferment, être créé qui n'est ni substance ni accident, mais qui est neutre comme la lumière, le feu, l'aimant. Le ferment est l'agent direct de l'activité de tous les organes, chacun a le sien ; mais au-dessus du ferment il place ïarchéey sorte de lieutenant spirituel qui dirige l'action des ferments, et au-dessus de tous les archées un archée principal ou âme sensitive qu'il localise à l'orifice de l'estomac. Ce n'est pas tout : cette âme sensitive elle-même sert d'enveloppe à une autre âme d'une nature supérieure : c'est l'âme immortelle et raisonnable qui, à la mort, rompt son enveloppe et abandonne le corps. Il est évident que l'imagination joue un grand rôle dans ce système chimico-spiriiualisie ; mais à côté de l'invention, il faut voir l'œuvre scientifique et sérieuse qui a su s'imposer à des hommes d'une grande valeur, tels que Bordeu et Barthez. Toutes les maladies, d'après van Helmont, proviennent d'une atteinte portée à la nature môme de l'archée qui s'émeut, entre en fureur et provoque à son tour, dans les mouvements de la vie organique, des troubles analogues à ceux dont il est affecté : en somme, les maladies ne sont que les signes matériels des idées morbides de l'archée.
Tout cela, dit Cabanis, traduit en langage plus vulgaire veut dire qu'il existe dans les corps animés une cause générale des mouvements vitaux ; que les différents organes, quoiqu'ils en dépendent toujours, ont cependant des manières d'être afiectés et d'agir qui leur sont propres et qui sont une suite de leur structure particulière ; que la médecine est la science des lois par lesquelles cette cause exerce son action, des modifications dont est susceptible son influence sur les diflërentes parties ou dans les diverses circonstances, et des moyens d'agir, soit sur le système entier des forces, soit
sur celles d*un organe particulier, pour maintenir ou pour rétablir la régularité de ses fonctions. Cette doctrine est confirmée par l'observation de la nature (1).
Cette appréciation nous paraît très-juste. Nous ajouterons seulement que van Helmont s'est distingué de tous ses devanciers en faisant intervenir le principe de vie, directement et en quelque sorte expérimentalement, d'après ce qu'il nous en dit, dans les mouvements les plus intimes du corps. C'est l'action incessante de cette entité, nullement associée par lui aux éléments matériels, mais formant une individualité distincte, que nous ne comprenons pas. C'est cependant sur cette entité qu'une école fameuse a établi sa principale base, comme nous le verrons bientôt.
En même temps que l'idée spiritualiste revotait une forme nouvelle avec van Helmont, l'idée matérialiste, profitant des nouvelles découvertes qui signalèrent l'époque si bien nommée de la renaissance ^prenait, elle aussi, son élan. La philosophie et la physiologie sont étrangères à sa réapparition : c'est sous le couvert de la chimie que nous la voyons rentrer de nouveau dans la médecine.
Sylvius de Le Boë. —Depuis Paracelse, la chimie avait été en grand honneur : tout savant était plus ou moins chimiste ; van Helmont le fut et beaucoup ; mais il appartenait à Sylvius de Le Boë de fonder le système chimique : les gaz, désignés par lui sous le nom de halitus, remplirent le rôle d'esprits vitaux : les sels volatils, les âcretés, les acides luttant contre les bases remplacèrent les archées de van Helmont ; tout, en un mot, se réduisit aune question d'alambic et de fourneau.
Cet auteur, dit Broussais, ne voyait dans le corps humain qu'un magma d'humeurs continuellement en fermentation, en distillation, en effervescence, en précipitation, et la vitalité des organes était entièrement étrangère à tous ces bouleversements ; de sorte que le médecin n'était plus qu'un ouvrier occupé à diriger le feu dans les fourneaux de Téconomie et à recueillir les produits des opérations.
Les médecins qui ont abusé de la chimie dans l'explication des phénomènes de la vie ont été désignés sous le nom de chimiâires.
(1) Cnhanis, t. I, p. 130.
A la même époque, la physique, elle aussi, eut sa part d'influence sur la pratique de la médecine ; mais cette influence s'exerça exclusivement sur la mécanique vivante : Borrelli, Baglivi, Philippe Hecquet, Keill, médecin écossais, Georges Gheyne, cherchèrent à expliquer les mouvements du corps vivant par la mécanique ; mais ils réservèrent tous, avec Descartes, l'existence d'un principe de mouvement ; en d'autres termes, ils réservèrent la chiquenaude de Pascal.
Pour trouver une nouvelle forme de l'idée spiritualiste, nous devons nous arrêter à Claude Perrault et à Stahl.
Claude Perrault. — L'architecte de la colonnade du Louvre, l'auteur des remarquables Essais de physique, Claude Perrault fut en même temps un grand physiologiste. Le premier, dans ses Essais de physique, il s'éleva, par des démonstrations physiologiques, contre le mécanisme de Descartes au sujet du mouvement chez les animaux. Claude Perrault va plus loin : il donne à ces derniers une âme sensible.
Voici comment il comprend l'âme ou le principe de vie chez l'homme :
Comme Descartes, il ramène toutes les fonctions au mouvement des particules ; mais au lieu de placer l'âme dans la glande pinéale, comme ce dernier l'avait fait, il l'unit à toutes les parties du corps et la fait agir immédiatement sur tous les points « tant pour les actions du mouvement que pour celles du sentiment (1). » Persuadé, avec Descartes, que l'essence de l'âme est de penser, il afûrme que l'action de l'âme sur toutes les parlies se fait avec connaissance ;m3LÏs comme cette affirmation pourrait paraître suspecte, il l'explique en établissant qu'il y a deux sortes de connaissances : les connaissances qui s'appliquent au dehors et celles qui s'appliquent au dedans.
Les premières sont claires , les secondes sont confuses , et elles sont ainsi par suite de la longue habitude que l'âme a prise de les recevoir et de les diriger. Pour nous faire accepter cette distinction, Claude Perrault fait des frais d'imagination d'une ingéniosité inouïe; enfin, il va jusqu'à prétendi'e que l'enfant, le fœtus, par le raisonnement interne^ surveillent et dirigent les dé-
(1) Essais, t. IV, p. Ififi.
tails des diverses fonctions de la vie. Nous abrégeons, parce que bientôt, à propos de StaM, nous aurons à examiner les mômes questions.
Claude Perrault est le prédécesseur de Stahl ; ce dernier n'a émis aucune idée essentielle que notre grand académicien n'eût déjà formulée.
Stahl. «* Claude Perrault, dans ses Essais^ n'avait prétendu faire que de la physique physiologique; Stahl, au contraire, a en vue de faire de la. physiologie médicale. C'est pourquoi le point de départ des deux ne fut point le même : le premier ne vit dans l'âme que la cause immédiate du mouvement des particules ; le second voulut y trouver une puissance capable de lutter contre la tendance des éléments matériels à la putréfaction dès qu'ils sont livrés à eux-mêmes. Tel est le point de départ de Stahl : l'àme est le principe qui conserve la crase, la mixtion corporelle ; ou bien encore « la force, dit-il, à l'aide de laquelle le corps est mis à l'abri de Y acte corrupteur (1). » Mais l'homme n'est pas un végétal : il sent ; donc l'âme est ce principe qui communique la sensibilité aux organes. Enfin l'homme seul se développe dans le monde des idées intellectuelles, morales ou religieuses ; donc l'âme est ce principe qui pense et s'élève jusqu'à la notion de Dieu. L'âme de Stahl est la réunion de ces trois principes en un seul ; ou,' pour être mieux dans la pensée de Stahl, elle est une intelligence sensible et vitale. Il ne faut pas de grands efforts pour trouver l'origine de cette âme : nous l'avons déjà rencontrée dans les écrits des philosophes de l'antiquité, et plus particulièrement dans ceux de Galien, mais sous une autre formule. Galieo reconnaissait, avec Platon, trois facultés : la naturelle, la vitale et l'animale, qui correspondent exacteiïient aux trois capacités distinctes, mais réunies, de l'âme de Stahl. Ceci est déjà une différence ; mais la différence essentielle, selon nous, entre l'idée spiritualiste de Stahl et celle des anciens, c'est que ces derniers, incapables d'entrer dans des détails anatomiques qu'ils ne connaissaient pas, accordaient simplement une influence générale à leurs trois facultés; tandis que, plus instruits, Stahl, Claude Perrault et van Helmont, ont personnifié leur âme et l'ont pro-
(1) Œuvres de CF. Stahl, traduites par T, Blondin, t. III, p. 43.
menée complaisamment dans toutes les parties du corps pour lui faire accomplir les actes de la vie avec connaissance. Là est le seul point original ; là aussi est Terreur. Van Helmont etStahl se distinguent entre eux en ce que le premier faisait faire le pot-aufeu de l'économie par Tâme végétative sans le secours de l'âme raisonnable, tandis que le second, d'accord sur ce point essentiel avec Claude Perrault, tient expressément que ce soit l'âme tout entière, raisonnable, sensible, vitale, qui fasse tout dans l'organisme.
L'âme de Stahl, comme celle de Claude Perrault, est unie à toutes les particules du corps. Comme son prédécesseur, Stahl explique l'action de cette âme sur la matière par l'intermédiaire du mouvement.
Cette explication est confuse, embarrassée ; on sent à la lecture que l'auteur n'exprime pas clairement ce qu'il pense ; il prend d'ailleurs un peu trop de précautions oratoires avant de nommer cet intermédiaire, pour ne pas faire éprouver au lecteur certaines préoccupations.
Voici comment il s'exprime :
L'âme ne se sert pas seulement de cette puissance comme de son propre instrument^ mais elle s'en sert comme de son principe acUf gêné- Tique, de son intermédiaire direct, plutôt que comme d'un simple principe purement instrumental. Ce principe n'est autre en lui-même que le mou^ ventent ; car c'est par le mouvement seul que l'âme accomplit ses actes. On sait, en effet, que la raison ne se manifeste que par une suite de comparaisons, par une iransilion, par un passage, une promenade perpétuelle d'une chose à une autre, et par un exercice dûcur«t/ parmi plusieurs 06jets, c'est-à-dire par un véritable mouvement continuel.
Mais, d'un autre côté, la conservation entière du corps, son usage sensorial et locomoteur sont mis en plein exercice non-seulement d'une manière générale par des mouvements, mais même très*spécialement par des mouvements proportionnés et analogues tant à l'exigence des diverses fins qu'aux destinations de l'âme.
De semblables effets ne sauraient être, du reste, assignés à une plus vraie et plus digne cause que Tâme.
En examinant d'ailleurs franchement et convenablement le fait en luimême, nous voyons que toutes les actions qui se passent dans le corps et qui regardent tant sa structure que la conservation de sa mixtion sont entreprises par l'âme elle-même, pour son avantage et sa propre fin avec cette justesse de proportion et de raison qui convient à cet usage et à cette fin. Au reste, ces actions sont ingénieusement et convenablement dirigées ÉD. fourhié. — Syst. nerv, 46
722 PRINaPB ras DËTËRIUNATIONS Dfi L'HOMME.
et accomplies par Tàroe au moyen de cet acte, c'esVà-dire au nioyen du mouvement immatériel en lui-mème> attendu qu*il est d'une nature tout à fait eemblable à celle de Tàme.
Le mouvement, en effet, est non -seulement incorporel mais il est encore dirigé avec un discernement et une régularité qui conviennent tant à la nature des sujets matériels qu'aux plus simples et aux plus directes intentions générales de Tâme, ainsi qu'on Tobserve dans toutes les autres affec^ tioM de rame, et plus spécialement dans la nausée (1),
D*après ce qui précède, Stahl aurait confondu volontiers, s'il n'eût été retenu par d'autres considérations, le mouvement avec l'âme ; cela ne parait plus douteux quand on lit un peu plus loin :
Je puis donc évidemment conclure ici que c*est Tâme elle •même qui dis* pose habituellement le corps pour son propre usage, et qui le rend apte à un service auquel seul le corps est astreint, et qu'enfin c'est Tàme qui dirige^ excite et meut direclement et immédiatement ce même corps, sans l'intervention ni le concours d'un autre agent (2).
Au lieu de dire simplement avec saint Augustin que « Pâme ne se voit qu'en acte, » Stahl a préféré conserver la distinction entre l'âme et le principe-mouvement^ et perpétuer ainsi la difficulté inévitable qui se présente tout d'abord à ceux qui, faisant de l'âme un être substantiel distinct du corps, sont par ce fait obligés d'inventer des liens imaginaires pour unir et expliquer l'action de l'âme sur la matière.
Stahl sentit que c'était le côté faible de sa théorie, et pour faire accepter les quelques apparences de raison qu'elle présentait il critiqua vertement, sur ce point, toutes celles qui avaient été proposées jusque-là.
Les fictions des anciens à ce siyet, dit-il, et les capricieuses inventions des modernes viennent perpétuellement compliquer la question présente, en admettant gratuitement la prétendue existence de certains autrea agents ou actions, qui, en dehors de Vdme raisonnable, meuvent et régis^ sent le corps sans son intervention, sont le seul et unique prétexte que rame, substance immatérielle, se trouve impropre à un tel acte.
Mais on peut, à cet égard, soulever cette insurmontable difficulté : comment rame peut*clle coiuptrer et coopérer avec ces agents superposés in«
(i) Stahl, t. III, p. 57.
(t) Loe, cit., p. Si.
termédiaires? De cette opinion il résulte, en effet, cet éternel et insoluble dilemme, capable d'épouvanter nos jeunes rhéteurs : ou ces autres agents moteurs sont immatériels^ et dès lors ils n*ont aucun pouvo^ sur le corps; ou bien ces mêmes agents sont matériels et dès lors Vàme immati" rielle ne peut rien sur eux, et, par leur intermédiaire, elle ne peut exercer aucun empire sur le corps; elle ne saurait même en obtenir aucun ser^
vice D*après une pareille hypothèse, en effet, ces agents sauraient d*nne
manière précise ce qu'ils doivent faire, et auraient une pleine connaissance du mode^ du temps et de la mesure de leurs actions. De plus, ils compren» draient toutes les fantaisies de Tâme ; ils saisiraient les plus subtiles mo" dules des proportions^ même les plus spéciales, que Vàme désire, et seraient censés les exécuter précisément comme Tàme les conçoit^ les pense et les veut; tandis, au contraire, que fdme raisonnable, plus directement tnleZligenle et pensante, ne pourrait à son tour rien connaître ni rien percevoir à regard de ces actions^ de ces raisons^ de ces proportions, de ces reipporti dont ces prétendus agents sont supposés s'occuper (f ).
Stahl a raison : à quoi bon multiplier les principes immatériels en leur attribuant ce qui revient exclusivement à l'âme raison-» nable? De celle-ci on ne saurait s'en passer; il n'en est pas de même des autres* Mais écoutons-le encore :
Les interprétations des modernes, à cet égard, ne sont pas plus près de la vérité quand elles supposent que les mouvements qui s'opèrent dans le corps pour le service de l'àmCf ne sont point effectués et dirigés par quelque agent ou moteur réel, mais qu'ils ont lieu et s'exécutent dans le corps d'une manière abstraite, et qu'ils possèdent en eux une harmonie de rapports concréée et immuable, à moins toutefois qu'ils ne soient troublés par le concours de certains autres mouvements naturels de choses purement corporelles.
Or, d'après cette hypothèse des modernes, les choses ne se passent ainsi dans le corps vivant que par une détermifiation et assignation expresse de la volonté absolue de Dieu (2).
Stahl n'est pas de cet avis et il a raison. Il n'est pas non plus de l'avis de ceux qui, avec les anciens, professent la pluralité des âmes : l'âme sensitive, l'âme végétative, l'âme raisonnable. Nous allons le voir se révolter encore une fois contre cette tendance à multiplier les forces immatérielles à propos des facultés de l'âme telles que les comprennent les spiritualistes d'aujourd'hui.
(i) subi, t. III, p. 5t.
(9) loc. dL, p. 53,
7ii PHINGftPE DBS DÉTEaiIlNATIONS DE VaOMME.
D*autres philosophes, selon toute apparence, plus oneiernsqu^ le» premiers» s'appuyant sur cet adage ; « Qui peut le plus peut le moins, » ont pensé que c'est uniquement dans le domaine de l'dme humaine, appelée raisonnapte à cause de la spécifique et noble énergie qui la distingue^ qu^on peutf à côté de sa puissance si noble et d*un ordre supérieur (rentenâe-> ment), placer d*autres facultés moins nobles et d*un ordre inférieur (la rie et la sensibilité).
Cependant, cette antique propension à multiplier témérairement les abstractions dans les idées jetait de Tobscuritc sur cette opinion, d'ailleurs a^z plausible, par l'admission et l'interprétation inopportune des facultés diverses de Tàme, qu'ils regardaient comme tout autant de forces subsUin^ tielles.
Ils caressèrent et exagérèrent si bien dans leurs discours cette manière d*interpréter les facultés de Tâme, que bientôt ils ne parurent plus s'occuper que d'une seule et unique puissance.
Mais en ne mentionnant qu'une simple qualité très -active [miovKTcç), ils paraissaient mettre en scène une certaine puissance d'action réellement active et positivement différente^ qui, sous les auspices de Tâme^ entre* prend et accomplit ce que, dans leur système, ils attribuaient déjà à Vèm^ elle-même.
De oe vice radical et fâcheux de multiplier des conceptions aussi stériles que vides de sens, surgirent plus tard ces nombreuses discussions sur les esprits, qui ne servirent qu'à augmenter les complications. Mais comme, par suite de cette première erreur (trpûtcv «l^iC^oç, basée sur cet absuMe prétexte qu* « entre VesprH et la matière il n'existe aueua rapport réel, v on portait évidemment une grave atteinte à Vtmmalérialité de l'âme faisonnMe; les médecins entreprirent aussitôt de faire cesser ce scandale, et, en interposant le terme fictif d'esprits^ ils tâchèrent d'apaiser par de bruyants discours et de saines théories les moines toiyours prêts à lancer leur grappin plutôt que leur faux sur toute production en dehors des champs de la science (1).
Cette critique très-fine, très-sensée est encore vraie de nos jours et s'adresse de tout point aux représentants actuels du spiritualisme moderne, qui, sauf un très-petit nombre, sont loin de professer l'animisme de Stahl (2).
Mais pour établir un système il ne suffit pas de critiquer ; il faut encore édifier et nous avons laissé Stahl fort embarrassé de
(1) Stahl, t. III, p. 55.
(S) M. Bouillier est un défenseur enthousiaste du monodynamisme. Sa polé^ mique sur ce siget est instructive et remplie d*intérét ; mais nous devons igouter que les raisons qii'il donne sont plutôt de nature à compromoltM l'aoîmismo qu'à raffermir.
démontrer clairement l'union de l'âme arec le corps par Tintermédiaire du mouvement.
Au lieu de considérer le mouvement comme le résultat de l'union du principe de vie avec la matière, Stahl met le mouvement dans Tâme elle-même ce qui rend toutes choses incompréhensibles. Qu'est-ce, en effet, qu'un êtxe substantiel se mouvant par lui-même, courant, discourant et le reste? Seul, le mouvement de l'air et des gaz peut nous donner nne. idée de ce phénomène et c'est bien à cette comparaison que les anciens et les modernes se sont inspirés pour composer leur âme ; mais l'air et les gaz sont de la matière en mouvement, 11 ne faut donc pas confondre quelque chose d'immatériel se mouvant, avec le mouvement de la matière : ce dernier se comprend, se touche, se voit; l'autre est insaisissable.
Quoi qu'il en soit, poursuivons et voyons comment Stahl cherche à établir cet autre point fondamental de sa doctrine, que l'âme, par l'intermédiaire du mouvement, préside à tous les actes de la vie sans exception : c'est elle qui préexiste au corps qui le forme, qui l'entretient, qui le fait fonctionner de toutes
les façonsy et elle fait cela parce qu'elle est raisonnable, parce qu'elle est cannaisiance et que cela seul qui connaît et pense peut provoquer les merveilleuses combinaisons de la matière vivante.
L'âme, dit-it, est elle-même ce principe aelif^ eoneewuU, rigltmt tous ces moavements d'action, ainsi que chacun d^eux en particulier, §érttn$ même Taction tout entière et rexécutant en6n selon ses vues finales (i).
Cette opinion audacieuse avait été déjà formulée par CI. Per* rault, qui ne réussit guère à l'appuyer sur des preuves solides; Stahl, avec plus d'imagination peut-être, ne réussit pas mieux.
U se fonde d'abord sur une distinction subtile qu'il établit entre la raison et le raisonnement (Xi^o; et Xo-jftJjAiv).
C'est-à-dire, dit-il, entre la simple inleUigence ou conception des choses les plus simples et les plus subtiles, et le raisonnement, la comparaison touchant un plus grand nopabre de choses connues, surtout au moyen da «circonstances sensibles, visibles et tangibles même les plus grossières.
gérations et des maladresses de Técole spiritualiste du dixseptième siècle,
Glisson. — Cependant les physiologistes et les médecins ne restaient pas inactifs dans ce grand mouvement : un professeur de Tuniversilé de Cambridge, Glisson, découvrait Y irritabilité musculaire et donnait comme facteurs à cette propriété, la perception insensible et Vappétit (i). Cette perception produit le mouvement naturel tout à fait distinct du mouvement provoqué par la sensibilité consciente.
Cette immense découverte vint se heurter contre les idées reçues touchant la toute-puissance de l'âme, et on n'eut pas l'air de l'apercevoir. Stahl cependant s'en servit dans sa dissertation sur le mouvement tonique vital, mais il faut arriver jusqu'à Haller, c'est-à-dire un demi-siècle plus tard, pour retrouver cette môme irritabilité avec le rôle important qu'on ne lui a plus enlevé depuis.
Haller. 7— Ce grand médecin démontra, en effet, que l'irritabilité est une propriété de la fibre musculaire; il démontra encore que la sensibilité est une propriété analogue de la fibre nerveuse; il y eut enfin dans la vie autre chose qu'un principe conscient, assistant à tous les actes intimes du corps et les dirigeant d'une manière intelligente : il y eut des propriétés vitales.
Le grand mot de la physiologie et de la médecine modernes venait d'être prononcé : désormais c'est lui qui remplacera l'âme et le principe de vie dans toutes les appréciations scientifiques touchant la structure et le mécanisme des organes. En vérité ce mot est très-commode ; il exclut le dogme et il permet aux opinions les plus extrêmes de se rencontrer sans engendrer de ces heurts qui rendent toute discussion sérieuse, impossible ; personne, si ce n'est peut-être quelques chimiâtres attardés, ne nie les propriétés vitales, car chacun sent, s'il ne sait par raison, que la matière vivante se distingue de l'autre par des caractères essentiels : tout le monde est d'accord là-dessus.
Les propriétés vitales représentent un terrain neutre sur lequel les croyances les plus [opposées viennent, sinon se donner la
(1) Celle perception insensible et l'appétit représertont évi^emm^ni Potf9 ^ensibililô e( nos raouvemcf^ts i^co^8cienl^ ^c la vie of^^ai^i^ue,
DE L'INTELLIGENCE, DE L*AME ET DU PRINCIPE DE VIE. 7i9
main, du moins s'entendre et échanger leurs idées dans Tintérèt de la science. Nous ne craignons pas d'être désavoué en disant que tout physiologiste, tout médecin est vUaligte, en comprenant ce mot d'après son étymologie propre, signifiant par conséquent que dans tout élément vivant il y a un atome de matière et quelque chose de plus qui est la force-vie. Les matérialistes répondront à cela peut-être avec Cabanis que la vie est la résultante des propriétés de la matière ; les animistes de Montpellier (qu'ils nous permettent de leur donner ce nom un seul instant) peuvent se récrier en disant qu'ils tiennent à Tunité du principe de vie ; tout cela importe peu : soit que l'élément matériel tienne la vie en puissance, soit au contraire qu'il soit en puissance de vie ; la matière et la vie n'en sont pas moins unies l'une à l'autre et chacun est obligé de reconnaître l'existence de cette dualité dans rhomme forée et matière.
On ne peut concevoir une force sans matière et réciproquement une matière sans force : le corps en apparence le plus inerte, le rocher qui couronne la cime des montagnes est soumis à une ou plusieurs forces qui entretiennent en lui un mouvement incessant ; comme nous le disions au début de ce livre, l'inactivité matérielle n'est pas de ce monde, La force non plus ne peut se concevoir en dehors de la matière ; a-t-on jamais vu l'électricité, la lumière, la pesanteur, l'esprit pur à l'état de forces? Non, la force ne nous est connue que par les effets qu'elle produit : YaC' tivité immatérielle n'est pas plus accessible à nos sens que Yinacti^ vite matérielle, ni l'un ni l'autre ne sont. C'est dire, en d'autres termes, que l'idée spiritualiste et l'idée matérialiste ne peuvent scientifiquement exister qu'en étant unies l'une à l'autre. Cette séparation avait été jusqu'à présent nécessaire parce qu'il est dans la nature de Tesprit humain de diviser pour mieux étudier ; mais cette division semble désormais n'être plus profitable ; le temps de la synthèse est arrivé et nous avons la ferme conviction que les progrès de l'avenir sont renfermés dans l'union des deux idées que la science avait arbitrairement séparées.
Cette conviction d'ailleurs est raisonnée et nous essayerons de la faire partager en jetant un cpup d'œil sur les principes qui di« figent en ce moment la physiologie et la médecine.
P§\i3ç doctrines en Francç se dispulçpt le terrain dç la physio^
730 PRINCIPE DES DÉTERlflNATIONS DE L'HOMME.
logie : récole vitalo-animiste de Montpellier et l'école vitaliste de Paris (1).
La première, fille de la tradition, a conservé Tidée spiritualiste à peu près telle que la comprenaient les anciens, mais en se tenant toujours à la hauteur des progrès de la science. Dans cette doctrine, Tâme et le principe de vie, correspondant à l'âme végétative et à l'âme raisonnable des anciens, sont parfaitement distincts et chargés dans le corps d'attributions différentes. Gomme les philosophes ils font reposer l'existence de l'âme raisonnable sur le sen$ intime c'est-à-dire la conscience et le moi.
Quant au principe vital, ils le distinguent de l'âme, parce que les phénomènes qu'il tient sous sa loi sont étrangers au sens intime.
L'originaUté de la doctrine de Montpellier repose sar la nianière dont on comprend le mot force.
Comme en psychologie, dit Lordat^ quelle que soit Topinion qa'on adopte sur la nature de la cause de la pensée, on est pourtant forcé d'en parler en des termes qui fassent sentir son individualité, de. l'envisager comme une cause unique qui, tour à tour, imagine^ conçoit, juge, raisonne; de môme en physiologie, quand on s'est convaincu de Tunité de la cause en vertu de laquelle tous les actes de la vie sont coordonnés pour tendre à ses fins, il faut regarder ces actes comme différents modes d'action de cette cause (2).
Cette théorie est très-explicite : l'âme est une ; le principe vital est un, et soit que l'on examine les actes de la pensée, soit qu'on examine les phénomènes de la vie nutritive, c'est toujours un principe pur qui fait tout par lui-même et avec intelligence. L'intelligence, en effet, n'appartient pas seulement au domaine de l'âme ; il faut bien en accorder un peu au principe vital pour faire la physique et la chimie du corps vivant.
Les physiologistes do Montpellier ont été conduits par leur doctrine à psychologiser la physiologie, à faire de la psychologie pour l'âme raisonnable et de la psychologie pour le principe vital. C'est là l'erreur de cette école ; mais avouons-le, erreur peu
(1) L'école de Montpellier est désignée communément bous le nom do vUalist9. En employant l'expression vitalo-animiste, nous croyons être dans le vrai et dans l'utile, car à Paris on est vitatiste, en ce sens qu'on reconnaît la vit.
(8) D(Ktrin9 <U P.'-J, Darthei, par Jacques Lordal, p. 129.
préjudiciable à la science. La doctrine vitalo-animiste, en effet, présente cet avantage qu'elle peut accepter tous les progrès acûomplis sans compromettre en aucune façon ses principes, et en conservant ces derniers, elle est toujours en mesure de combler par un mot les lacunes, les desiderata nombreux qui déparent encore notre science.
Cepeiidant nous osons espérer qu'elle renoncera à son dualisme pensant et vivant lorsqu'elle connaîtra le rôle physiologique de la fonction-langage dans les opérations de la pensée et qu'elle aura ainsi la certitude que le sens intime n'est pas un esprit pur, mais un acte fonctionnnel représenté par les divers modes de la fonction cérébro-motrice.
La doctrine médicale de Montpellier ne doit pas être confondue avec sa doctrine physiologique. La première, bien qu'elle se ressente un peu de l'influence do la seconde, renferme des principes et des notions qui légitiment la haute renommée de l'école qui les professe.
A ce point de vue, le Olim CoSy nunc Monspelîensis placé au bas du buste d'Hîppocrate peut ne pas être une prétention exagérée. A Paris, on a peut-être trop longtemps négligé ces principes, mais on peut constater aujourd'hui un retour vers les idées vivifiantes du Midi. Evidemment les leçons de M. le professeur Chauf* fard ne sont pas étrangères à cette réaction bienfaisante.
L'école vitaliste de Paris est fille de la tradition, comme celle de Montpellier, mais avec cette différence qu'ayant trouvé dans les progrès de la science une raison suffisante et un moyen de se maintenir en mettant de côté toute hypothèse, elle n'a pris dans la tradition que ce qu'elle croyait être parfaitement démontré et elle a réservé le reste. La raison suffisante et le moyen se confondent en une seule et même chose. Du moment qu'il fut constaté que les divers tissus possèdent des propriétés particulières, c'en fut assez ; on pouvait dès lors considérer la vie dans chaque organe en particulier et dans l'ensemble des organes, sans se pré* occuper s'il y avait une âme et un principe vital. Bichat, le grand Bichaty doit être considéré comme le chef de cette école. Voici comment il s'exprimait :
Dans rétadedela nature les principes sont, comme Ta observé, un phi-
losophe, certains résultats généraux des causes premières, d*où naissent d'innombrables résultats secondaires ; Tart de trouver renchatnement des premiers avec les seconds est celui de tout esprit judicieux. Chercber la connexion des causes premières avec les effets généraux, c'est mardier eo aveugle dans un chemin où mille sentiers mènent à Terreur.
Que nous importe d'ailleurs la connaissance de ces causes? Est<il besoin de savoir ce que sont la lumière, Toxygène, le calorique, etc. , pour en étudier les phénomènes? De même ne peut-on. sans connaître le principe de la vie, analyser les propriétés dos organes qu'elle anime? Faisons <laas la science des animaux comme les métaphysiciens modernes dans celle de Tentendement : supposons les causes et ne nous attachons qu'à leurs graods résultats (1).
En parlant ainsi, Bichat confondait deux choses essentiel* lement différentes : l'ignorance où Ton se trouvait alors de la nature et du nombre des fonctions cérébrales, et la recherche des causes premières. L'X des fonctions du cerveau représentait pour lui les causes premières, de là Terreur. Dans la pratique, cette confusion devenait bien plus évidente, car en étudiant les propriétés vitaks Bichat, sans s'en douter, appliquait son attention sur une cause première localisée» En général, il ne faut pas regarder avec dédain les causes premières, les principes à priori, parce que l'esprit humain ne saurait progresser sans leur aide. Nous ne saurions développer un certain ordre d'idées, pousser nos investigations un peu loin, sans nous donner un point de départ, une idée générale, une cause première enfin qui tiennent sous leur dépendance l'ordre de faits que nous voulons analyser. Cette idée, cette cause sont aussi nécessaires à notre esprit qu'un bâton dans la main d'un aveugle. Le bâton entre les mains des savants varie de nature et de solidité selon les époques ; mais quand on est arrivé, grâce à lui, au but qu'on se proposait, et qu'on reconnaît après cela que l'ordre des faits analysés se rattache à une idée, à une cause plus générales, on oublie malheureusement les services que le bâton a rendus ; on le jette et on en prend un autre. Cette opération, répétée tant de fois depuis le commencement des siècles, a discrédité quelque peu l'usage du bâton , notre orgueil a fini par le considérer comme un soutien inutile ; mais, la nature le veut ainsi, alors même que nous criou»
i\) Ulohftt, neçhtrçhes physiologiques mr {(^ vf(9 ff fa W>r/, p. 79,
le plus contre sa tyrannie, c'est alors surtout que nous nous appuyons sur lui. C'est ce . qui est arrivé à Bichat et à tous les hommes de son école. Oubliant que Tâme, le principe de vie avaient conduit la science jusqu'à nous, et croyant pouvoir se passer désormais de ces guides précieux ils les ont accablés sous le poids de leui* dédain, ils les ont traités en imposteurs, en inconnus et ils ont pris pour boussole, quoi? une autre, entité, l'entité prapriéiés viialeg. Depuis un demi-siècle, tel est le guide et le soutien des recherches médicales dans l'école de Paris. L'utilité d'un guide de ce genre n'est pas douteuse : le temps était venu de ne plus faire la physiologie avec le secours d'un principe intelligent et très-commode pour notre ignorance; le temps était venu de regarder la vie non dans l'imagination, mais sur place, dans les organes, et dans cette direction nouvelle l'esprit avait besoin d'un guide idéal qui fût tout à la fois le but et le moyen de ses recherches. Ce guide, nous l'avons dit, était l'idée de propriétés vitales. Ce que cette idée a rendu de services à la science est incalculable. Les noms de Magendie , Flourens , Claude Bernard, Longet, Bérard, les deux Béclard, parmi les physiologistes, et Bichat, Broussais, Chomel, Andral, Louis, Bouillaud, Piorry, Trousseau, Pidoux, parmi les médecins, résument une grande histoire.
Chaque nom représente un progrès et un progrès durable, on ne saurait le contester. Reste à savoir si l'idée de propriétés vitales n'a pas fait son temps, comme guide ; reste à savoir si elle peut inspirer encore la recherche d'une nouvelle série de faits et entraîner la science dans une voie progressive. Telle est la question.
Le temps où nous étions assis sur les bancs de l'école n'est pas si éloigné de nous que nous ne puissions nous rappeler nos propres impressions sur ce sujet : l'étude de la physiologie avait pour nous un grand attrait; mais un sentiment pénible s'emparait de nous en constatant la tendance qui poussait nos maîtres à circonscrire la vie dans le petit espace limité par l'étendue d'un organe, et à mettre sur le compte des propriétés vitales tout ce que la science ne pouvait expliquer; ce découragement augmentait encore lorsque nous nous apercevions que l'âme se définissait par un sourire et nous pous doutions déjà que ce sou^
734 PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOItlfE. '
rire déguisait une grande ignorance. Ce sentiment, que nous avons vivement éprouvé, est ressenti plus que jainais pnr la jeunesse des écoles ; ses aspirations généreuses vers la vérité et le progrès la rendent inquiète et passible de toutes les doctrines qui se présentent à elle sous le masque du progrès et de la liberté. Il est temps qu'on donne satisfaction à ses aspirations scientifiques, et on n'y parviendra qu'en montrant une voie nouvelle i parcourir et de nouveaux progrès à atteindre.
Les maîtres partagent avec les élèves le môme malaise, le même découragement ; c'est qu'ils sentent, sans s'en rendre bien compte, les étroites limites dans lesquelles leur intelligence peut se mouvoir : subissant encore le prestige qu'une grande doctrine a exercée par les services qu'elle a rendus, ils pensent que, si on peut faire mieux on ne saurait chercher autrement, et leurs efforts s'épuisent à découvrir la vérité de l'avenir dans une mine dont les grands filons sont épuisés. Aussi, depuis déjà quelque temps, les sciences médicales vivent sur leur passé, passé riche en acquisitions ; mais le plus fort capital s'épuise, si on ne l'alimente pas.
Dans une question aussi grave, il ne suffit pas de formuler une opinion ; il faut signaler les faits sur lesquels elle repose :
Gomme nous l'avons dit plus haut, Bichat, notre grand mattre, avait tracé des limites à la physiologie, et c'est dans ces limites qu'il avait trouvé les éléments suffisants pour édifier ses immortels travaux sur l'anatomie générale et sur les recherches physiologiques. Ces limites sont immenses, quand on en considère le nombre de faits qu'elles renfermaient ; mais à présent que ces faits sont découverts, nous devons nous demander si nous ne pouvons pas en découvrir de nouveaux. Ce qui se passe dans la science depuis vingt ans nous prouve que non. Nous en con* cluons que les limites dans lesquelles Bichat avait enfermé la physiologie sont trop étroites ; et, comme il n'y a pas d'effet sans cause, nous allons démontrer que cette étroitesse dans les vue» dépendait elle-même de certaines insuffisances.
Notre critique s'exercera sur trois points fondamentaux :
i® Sur la division de la vie et sur la division des fonctions qui en est la conséquence;
2® Sur les propriétés du corps vivant;
DR L'IHTELUGENGB, DB L'ABftB ET DU PRINCIPE DE VIE. 7dS
3* Sur les hmite$ imposées à (a physiologie.
1^ Bichat divise la vie générale en deux parts.
J'appelai vie animale^ dit^il, Tordre des fonctions qui nous met en rap«> port avec les corps extérieurs, en indiquant par là que cet ordre appartient seul aux animaux, qu*il est de plus chez eux que dans les végétaux, et que c^est ce surplus de fonctions qui les en distingue spécialement. Je nommai pie organique Tordre qui sert à la composition et à la décomposition habituelles de nos parties, parce que cette vie est commune à tous les êtres organisés, aux végétaux et aux animaux ; que la seule condition pour en jouir c'est Torganisation ; en sorte qu'elle forme la limite entre les corps organiques et les inorganiques, comme la vie animale sert de séparation aux deux classes que forment les premiers (1).
Les motifs que Bichat invoque pour distinguer les animaux des végétaux sont assurément excellents ; mais Bichat n'aurait pas dû oublier qu'il établissait une classification des phénomènes de la vie, et que faire rentrer dans cette classification des motifs étrangers au sujet lui-môme c'était compromettre Tunité de la classification et s'exposer à des conséquences fâcheuses. Dans une classification biologique, peu nous importe, en effet, que l'animal se distingue de ce qui n'est pas lui ; ce que nous avons à classer, c'est ce qui se passe en lui. Les conséquences de ce faux point de départ apparaissent d'ailleurs tout de suite. Arrivé à la classification des fonctions, Bichat constate avec Aristote, Buffon, Grimaud, qu'il y a dans Thomme « deux ordres de fonctions, l'un qui le met en rapport avec le monde extérieur, l'autre qui sert à le nourrir » ; puis, remarquant que les fonctions génésiques forment une chose à part, il classe d'abord les fonctions selon qu'elles sont relatives à l'individu ou à l'espèce ; ensuite il divise les premières en fonctions de la vie organique et en fonctions de la vie animale, et les secondes en fonctions relatives au sexe masculin, au sexe féminin et à l'union des sexes, y compris le produit de cette union. Le motif de la distinction établie entre les fonctions animales et les fonctions organiques se laisse deviner ; mais sur quel caractère physiologique repose-t*elle ? Peu nous importe ici que nous ayons des fonctions qui ressemblent à celles des végétaux et d'autres qui ne leur ressemblent pas ; nous
(1) Biehat, Analomie générale^ t. I, p. en.
ne savons pas ce qui se passe dans les végétaux, et nous occupons de Thomme ; sur quel caractère encore une fois se fonde-t-on pour établir cette distinction? Les unes, a-t-on dit, servent à nourrir l'individu ; les autres à le mettre en rapport avec l'extérieur. Mais la défécation ne sert pas à nourrir l*indidividu, les reins non plus; et la mastication, la déglutition, où les placera-t-on ? dans les fonctions de la vie animale ou dans les fonctions de la vie organique? Et le cerveau lui-même, quand la fonction sera exclusivement affectée à la défécation ou à la déglutition, sera-t-il fonction de la vie animale ou fonction de la vie organique?
Si, au lieu d'établir cette division sur des caractères étrangers au sujet, Bicbat se fût préoccupé de chercher le caractère propre aux diverses fonctions, il s'en serait tenu à appeler les choses par leur nom et sa division aurait gagné en clarté et aussi en utilité, car il aurait compris qu'il y a une classe de fonctions cérébrales exclusivement destinées soit au service de la vie de nutrition, soit au service de la vie de reproduction (p. 188).
Le vrai motif de cette confusion, à notre avis, est que Bichat n'avait pas une idée très-nette de ce qu'est une fonction. Ce mot n'est nullement , défini, ni dans VAnatomie généraky ni dans les I
Jteekerckes physiologiques. Il est certain d'ailleurs que Bichat \
n'avait pas distingué ce que nous avons appelé vie organique et *
vie fonctionnelle; par conséquent, il ne pouvait se faire une idée juste, physiologique de ce que c'est qu'une fonction (p. 47 et suiv.).
A ce sujet, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'autrefois la- définition de Bichat : La vie est V ensemble des fonctions qui résistent à la mort, avait produit un grand effet sur notre imagination : nous admirions. Aujourd'hui que le sujet nous est plus familier, nous comprenons simplement que Bichat ne nous ait pas donné une définition plus vraie, plus physiologique.
â* Bichat reconnaissait deux sortes de propriétés dans le corps vivant : les propriétés vitales et les propriétés de tissu.
La faculté de sentir, celle de se contracter spontanément, sont des propriétés vitales. L'extensibilité, la faculté de se resserrer lorsque l'extension
cesse, voilà des propriétés de tissu ; celles-ci, il est vi*ai, empruntent de la vie un surcroît d^énergic, mais elles restent encore aux organes après qu'elle les a abandonnés, et la décomposition de ces organes est le terme unique de leur existence (1).
Bichat divise la faculté de sentir et de mouvoir en deux catégories, selon qu'elle est sensible ou insensible. La première appartient à la vie animale, la seconde à la vie organique.
La sensibilité, dit-il, est commune à tous les organes; tous en sont pénétrés, aucun n*est insensible ; elle forme leur caractère vital ; mais, plus ou moins abondamment répartie dans chacun, elle donne un mode d'existence différent : aucun n'en jouit dans la même proportion ; elle a mille degrés divers. — La contractilité n'a point son siège unique sous la fibrine musculaire, comme quelques-uns Tont pensé. Vivre est la seule condition qui soit nécessaire aux fibres pour en jouir (2).
Telles sont les propriétés dû corps vivant. Au premier abord, on se dit que Bichat a confondu les propriétés spéciales du système nerveux et celles de la fibre musculaire avec les propriétés vraies des organes, ou plutôt qu'il n'a vu dans ces derniers quô les propriétés des nerfs et celles des muscles : il y a un peu de vrai dans cette observation, mais elle n'est pas tout à fait juste. Bichat, méconnaissant l'influence physiologique «du grand sympathique sur la circulation capillaire dans les tissus, et ayant remarqué que beaucoup d'organes, parfois très-sensibles, étaient privés de nerfs, en conclut que la sensibilité n'a pas son siège dans les nerfs pas plus que la contractilité n'a son siège dans la fibre musculaire.
Ainsi donc, il. est bien avéré que, pour Bichat, les propriétés vitales n'étaient ni la propriété des nerfs, ni celle des muscles. Elles ne pouvaient ôtre non plus une propriété de la matière des organes, puisque Bichat lui-même en fait une propriété de tissu u dépendant de la texture des organes, de l'arrangement de leurs molécules, mais non de la vie qui les anime (3). » Qu'était-ce donc alors ? Ce ne pouvait ôtro qu'une propriété de la vie^prin-
(1) Bichat, Recherches physiologiques , p. 85.
(2) IM., p. 89.
(8) Jbid., p. 84 et 102.
th, FOURKiÉ. — Syst* nerv, 47
738 PRINCIPE DES DETERMINATIONS DE L'HOMIIE.
cipe^ de ce même principe que Barthez enseignait à Montpellier, de ce même principe que professèrent van Helmont et Stahl. Seulement Bichat, par une réminiscence des idées de Bordeu, localisait son principe de vie ; il ne le voyait que dans chaque organe en particulier sous forme de propHété$ vitales, craignant de s*élever à Vunitê, compromettante selon lui, de ses prédécesseurs. Il était cependant si bien dans les idées de Barthez, ses propriétés vitales étaient si bien une petite partie du principe vital, que dans les maladies il prétendait que tous les troubles fonctionnels (( dérivent évidemment d'une lésion de ces propriétés. s> Bichat ne pouvait se défendre d'être de son temps et de subir l'influence des idées reçues. Iln*est pas jusqu'à ses propriétés de tissu, V extensibilité et le racomissementy véritables propriétés de la mort et non de la vie, qui ne reflètent une influence du mo* ment. Nous voulons parler du rôle que jouait la physique dans la mécanique vivante depuis les travaux de Descartes. Quoi qu'il en soit) les propriétés vitales furent un progrès en ce sens qu'elles dirigèrent les esprits vers l'étude de la vie localisée» C'était beaucoup, la suite Ta prouvé. Mais au point de vue du moment présent et de l'avenir de la science, c'est un moyen qui a fait son temps.
Les propriétés vitales doivent représenter pour nous les propriétés générales du corps vivant, quand on le compare aux autres corps : c'est une expression générique qui suppose l'existence de propriétés particulières. La connaissance de ces der* nières propriétés doit être l'objet de la physiologie, car c'est par elles que nous savons comment un organe vit et comment il fonctionne^ Dans les préliminaires de ce travail nous avons désigné ces propriétés sous le nom de propriétés organiques et depropriétéê physiologiques en accordant à ces dénominations une signification qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors (p. 17).
3<* Prétendre que le physiologiste doit laisser l'âme aux meta* physiciens et ne se préoccuper jamais de remonter à la cause de la vie, est une simple manière de voir qui pouvait présenter un côté utile dans un moment oh philosophes et médecins avaient si bien abusé des principes et des causes, que le corps, considéré comme un simple mécanisme, ne comptait plus pour ainsi dire dans l'étude de l'homme. Bichat fut bien inspiré en réagissant
contre cette tendance, mais rien ne Tautorisait h ériger son opi^ nion en principe.
L'analyse des phénomènes de la vie n'était pas encore assez avancée sans doute pour que l'on pût aborder avec succès l'étude du principe de vie dans ses manifestations les plus élevées, mais ce n'était pas une raison pour fermer la porte aux investigations qui pouvaient y conduire ; circonscrire l'étude de la physiologie dans des limites aussi étroites, c'était la réduire à l'étude de ranima/, comme le désirait si vivement Jouifroy; c'était, en un mot, la châtrer et lui enlever toute sève, toute vie fécon* dan te.
Nous ne saurions admettre avec quelques personnes que Bacon, Descartes aient changé la face du monde en indiquant la méthode qu'il faut suivre dans l'étude des sciences. S'il suffisait, en cet ordre d'idées, d'avoir une méthode, nous n'aurions plus rien h chercher. La vérité est que toutes les méthodes suivies par l'esprit humain lui sont naCureUes et néeeêsaires; il ne saurait agir autrement, et si parfois des savants, comme Descartes, Bacon, ont trouvé que la méthode suirie jusqu'à eux était vicieuse et qu'il était bon d'en changer, il ne faut pas conclure sur ce fait qu'ils ont inventé une méthode nouvelle : ils ont senti plus que d'autres les besoins du moment présent, ils ont formulé cette manière de sentir sous forme de préceptes et ils ont dirigé les esprits dans une voie nouvelle, ce qui est beaucoup. Bichat a senti les besoins de la science à son époque, il l'a mise dans une bonne voie : c'est un service incalculable ; mais ce n'est pas un motif suffisant pour s'en tenir aux principes qui l'ont guidé et surtout pour ne pas franchir les limites arbitraires qu'il avait assignées h. l'étude physiologique de l'homme.
Voici, en réaumé, comment nous pensons que l'on doit en* tendre désormais l'étnde physiologique de l'homme.
Il n'y a dans le corps de l'homme qu'une seule cause, qu'un seul principe, c'est le principe de vie.
Ce principe est coétendu à la matière du corps et de cette union résultent des propriétés générales, propres au corps vi* vant, qui servent par conséquent à distinguer ce corps de ce qui n'est pas lui : ce sont les prapriéléB vitala.
Considéré en lui-même et dans ses divers organes, le corps
vivant présente des propriétés particulières qui caractérisent et distinguent entre elles les diverses parties dont il est composé. La détermination de ces propriétés repose sur cette notion fondamentale, que le corps vivant a trois destinées à remplir : vivre, se reproduire, échanger des rapports volontaires ou involontaires avec ce qui est lui et avec ce qui n'est pas lui*
Tout organe a été créé en vue de Tune de ces trois destinées.
Mais pour remplir une destinée, il faut être d'abord, se maintenir ensuite en état; par conséquent, tout organe forme une individualité distincte et vit d'une certaine façon pour se maintenir tel qu'il doit être. Or, nous donnons le nom de propriétés organiques aux propriétés spéciales de chaque organe qui font que cet organe vit et se maintient en état d'une façon distincte et particulière. Il y a, par suite, autant de propriétés organiques distinctes qu'il y a d'organes dans le corps, et l'ensemble de ces propriétés réunies constitue la vie organique.
Le caractère essentiel de la vie organique consiste en ce que le mouvement, au moyen duquel elle s'exerce, est continu depuis la naissance du germe jusqu'à la mort. Les nerfs n'ont aucune influence directe sur la vie organique ; elle est la manifestation simple du principe de vie unie à la matière, et pourvu que le sang lui apporte son aliment, elle continue par elle-môme son évolution silencieuse.
Nous retrouvons les caractères distinctifs de^ propriétés organiques dans les manifestations de la vie spéciale de chaque organe : le foie, sous l'influence du sang, donnant naissance à de la bQe, nous disons que la propriété organique du foie est de faire de la bile ; le muscle, sous l'influence du sang, donnant naissance à des fibres contractiles, nous disons que la propriété organique du muscle est de fournir un élément susceptible de se contracter; le cerveau enfin, sous l'influence du sang, donnant naissance à des cellules percevantes , nous disons que la pro^ priété organique du cerveau est de fournir un élément capable de percevoir.
Par ces exemples, on voit tout de suite les conséquences qui résultent de notre manière de voir touchant \^ vie organique et les propriétés organiques.
DE LMNTELUGENCE, DE L'AME ET DU PRINCIPE DE VIE. 7ii
Vivre organiquement n'est pas, pour les organes, remplir leur destinée : à ce seul point de vue ils vivent.
Comment donc remplissent-ils une des trois destinées dont nous parlions plus haut ? En remplissant leur fonction, c'està-dire en agissant dans une vue déterminée et étrangère à la vie propre de l'organe.
Cette action consiste à projeter au dehors de l'organe le produit, le résultat de la vie organique, sous une forme variable selon les organes : le foie fonctionne en rejetant au dehors la bile que sa vie organique a élaborée ; le muscle fournit une contraction que sa vie organique a rendue possible ; le cerveau fournit une excitation sensitivo-motrice que sa vie organique a également rendue possible.
Nous désignons sous le nom de propriété physiologique la propriété que possède tout organe d'extérioriser le produit de sa vie organique, de le mettre en rapport avec le résultat des propriétés des autres organes et de concourir ainsi à l'accomplissement d'une des trois destinées de l'être vivant.
Les propriétés physiologiques en acte représentent la fonction des organes , et l'ensemble des fonctions, nous l'avons désigné sous le nom de vie fonctionnelle,
La vie fonctionnelle se distingue de la vie organique en ce qu'elle est essentiellement intermittente : toute fonction requiert, pour entrer en jeu, rinter\'ention d'un excitant spécial.
Les deux propriétés dont nous venons de parler sont des propriétés vitales. Cette simple réflexion résume toutes les critiques qu'on peut adresser à Bichat et aux hommes de son école.
Les principes que nous venons d'exposer permettent d'expliquer tous les phénomènes physiologiques. Ils représentent les moyens qui nous ont permis de jeter quelque lumière sur la physiologie du système nerveux, et, en particulier, de déterminer le nombre, la nature et le mécanisme des fonctions du cerveau.
La connaissance de ce mécanisme nous fournit la possibilité de nous élever à la notion de l'ame, à cette notion tant cherchée, peut-être pressentie, mais nullement démontrée jusqu'ici. C'est pourquoi nous appellerons cette âme : Vâme physiologique.
ARTICLE m.
DE l'AME physiologique. .
Définie dans ce qu'elle a d'appréciable à nos sens, la vie est un ensemble de mouvements spéciaux s'accomplissant dans nos organes pendant un temps donné.
La force qui donne l'impulsion h ces mouvements est inconnue dans son essence ; mais comme elle provoque des phénomènes qui lui sont propres et qui ne se produisent que sous son influence, nous sommes autorisé à la désigner sous un nom spé* cial, sous le nom de principe de vie.
Un seul principe de vie anime la machine corporelle. Si parfois on a été entraîné à en admettre plusieurs, c'est que ne connaissant pas encore les lois de l'évolution organique et fonctionnelle, ne connaissant pas suffisamment l'influence réciproque de la ma- J
tière sur le principe et du principe sur la matière, on n*a pas cru qu'il fût possible que le même principe présidât à la sécrétion (
de la bile et aux manifestations de la pensée. Cette erreur, fille (
de l'ignorance, est aussi vieille que le monde. Les anciens avaient inventé un principe de vie chargé de présider à la vie organique et aux fonctions inférieures, laissant à un principe plus noble, plus immatériel^ le soin de présider aux actes de la pensée. Les modernes ont donné un vêtement plus scientifique à cette croyance, mais l'idée fondamentale est la môme : la plupart des doctrines philosophiques ou médicales professent qu'il y a une ou plusieurs forces distinctes de l'âme et, dernièrement encore, il en est surgi une, non la plus jeune, mais la dernière rajeunie, qui croit voir dans les centres médullaires autant de centres p«ythiques représentés par de petits cerveaux.
La vérité physiologique répudie toutes ces doctrines ; elle ne critique pas, elle s'affirme elle-même. Voyons ce qu'elle dit.
Le principe de vie est également répandu dans toutes les parties du corps : toute molécule est vivante.
Les organes du corps sont des agrégats matériels qui empruntent leurs propriétés, d'un côté à la matière, de l'autre au principe de vie : ce sont des agrégats matériels vivants.
Le principe de vie est le même pour tous : il n'est ni bile^ ni
salive^ ni amiraetiony ni perception ; il est lui^ et de son action sur des agrégats matériels différents résultent des produits différents : la bile, le sang, la salive, la contraction, la perception.
A ce sujet, il est indispensable de faire une distinction dont tout le inonde saisira l'importance.
Il y a deux ordres d'organes :
Les uns ont la propriété de donner naissance à un produit de sécrétion (bile, salive, etc.); les autres ont la propriété de fournir un mouvement dynamique (contraction, perception).
Les organes, bien que distincts, ne vivent pas isolément, indépendants les uns des autres ; ils sont réunis dans un but commun et ils s'influencent les uns les autres en vue de ce même but. Les liens qui unissent les organes sont les lient fonctionneh : chaque organe remplit une fonction, et cette fonction consiste à mettre .le produit de la vie de chaque organe en rapport avec le produit des autres organes. C'est ainsi que s'entretient ce qu'on appelle le mouvement vitaL
Le rôle du principe de vie dans le mouvement fonctionnel est identique à celui que nous avons défini dans le mouvement organique : dans les deux cas, ce principe fournit son impulsion spéciale et toujours la môme. Les liens matériels qui unissent les organes entre eux sont le siège des mouvements fonctionnels ; ces liens sont vivants, et à ce titre ils présentent le mouvement fonctionnel chacun sous une forme spéciale : le système sanguin, le système lymphatique, le système musculaire, le système nerveux.
Dans le conflit général des mouvements de la vie fonctionnelle, le système nerveux accomplit une mission spéciale qu'il est indispensable de bien préciser : le système nerveux transmet à tous les organes, sans exception, Vexcitant fonclûmnel. L'intermittence est le caractère propre à toutes les fonctions, et elles n'entrent en jeu que sous l'influence d'un excitant spécial. Le système nerveux est chargé de leur transmettre cette excitation.
De plus, le système nerveux fournit à tous les organes, sans exception, la possibilité d'exécuter les mouvements fonctionnels : les mouvements fonctionnels ne s'accomplissent qu'à la faveur de la contraction musculaire, et cette dernière ne se produit que sous l'influence de l'excitation des nerfs moteurs.
744 PaiNCIPE DES OÉTERMINATIOMS DE L'H01ttlE«
Cette mission bien définie ne donne pas plus d'importance au système nerveux qu'au système sanguin ou au système musculaire. Nous voulons dire par là qu'on n'a pas plus de raisoa de mettre un principe psychique spécial dans le système nerveux que dans les autres systèmes.
Les mouvements de la vie organique et les mouvements de la vie fonctionnelle de nutriiion, de reproduction et de relation s'accomplissent en vertu des lois primordiales qui ont présidé à la constitution du germe ; leur exécution immédiate est subordonnée à la constitution anatomique des parties et aux relations prévues organiquement qui les unissent entre elles.
Le principe de vie fournit son impulsion, la même pour tous^ aux mouvements de la vie organique et aux mouvements de la vie fonctionnelle ; mais il n'a pas conscience de ce qu'il fait : la pérception est la première condition de la conscience^ et la vie ne se* perçoit pas elle-même ; s'il en était autrement, il n'y aurait aucun mystère pour nous, et cette vie que nous connaîtrions si bien par la perception de nous-mêmes, nous pourrions l'inventer.
La vie ne se perçoit pas elle-même, mais elle perçoit tout ce qui n'est pas elle. A cet effet, il lui a été donné un organe dont le mode spécial de vivre est de percevoir; mais, comme, il n'y a pas d'exception à la règle que nous avon^ posée plus haut, le cerveau perçoit tout, excepté le phénomène de la perception lui-même, c'est-à-dire le phénomène vital, ce phénomène qui, dans tous les organes, est le résultat de la vie agissante. Sous l'influence de son aliment, qui est le mouvement impressionneur^ le cerveau fournit une perception au même titre que le foie, sous l'influence du sang provenant de la veine porte, fournit de la bile. Dans les deux cas, c'est la vie agissante , et la vie agissante ne se perçoit pas ellemême.
La perception est donc un phénomène vital qui a son analogue dans tous les organes ; mais, en tant que résultat de la vie, il est sans analogue : nulle part la matière ne perçoit et, nous pouvons ajouter, le phénomène-perception n'est pas explicable, parce que nous ne pouvons pas expliquer la vie pas plus dans le cerveau que dans le foie.
Organiquement destiné à percevoir, le cerveau reçoit toutes les libres inipressionneuses du corps de manière à pouvoir trans-
DE LUNTBLLIGKNCi:, DE L'AME ET DU PRINCIPE DE VIE. • 745
former tout mouvement impressiouneur en perception. De plus, son organisation est telle que toutes les perceptions se classent selon un certain ordre tout à fait indépendant de notre volonté. Toute perception classée représente une acquisition durable et cela par un mécanisme très-simple : les cellules affectées par une impression acquièrent, par ce fait, une modalité dynamique susceptible à son tour de réveiller Tactinté du centre de perception (couches optiques). De cette façon, toutes les fois que, sous une influence quelconque, une cellule est réveillée dans son dynamisme, elle réveille à son tour le centre de perception qui perçoit, sous cette influence, une notion de souvenir.
Tel est le cerveau en tant qu'organe vivant : un organe percewmt et capable de se souvenir.
L'analyse physiologique des mouvements de la vie nous permet d'affirmer que la matière fonctionnelle du cerveau se compose de perceptions et que les mouvements fonctionnels de cet organe ne peuvent être que 'des perceptions tranformées plus ou moins directement en impulsions motrices.
La prérogative essentielle, immense, du cerveau est de percevoir ses mouvements fonctionnels. En apparence, ceci est en contradiction avec ce que nous avons dit plus haut : « la vie ne se perçoit pas elle-même ; elle ne perçoit que ce qui n'est pas elle. » Rien n'est plus juste; mais le cerveau ne perçoit ses mouvements, sa vie par conséquent, que sous forme de mouvement extérieur y sous forme de ce qui n'est pas elle. Lorsque le cerveau provoque un mouvement, il ne perçoit pas la vie intime de ce mouvement; mais en devenant objet impressionnant extérieur, le résultat de ce mouvement est capable d'impressionner un de nos sens et, dès lors, il est susceptible d'être perçu par le cerveau. C'est ainsi que le cerveau ne perçoit jamais la vie tout en pouvant néanmoins percevoir ce qui, dans le monde extérieur, provient de cette vie; c'est ainsi d'ailleurs que tous les actes de l'homme sont perçus ; c'est ainsi qu'en gravant la perception de ses actes dans la mémoire, l'homme parvient à penser, à rai- • sonner, à avoir conscience de son individualité active et passive : toutes ces choses ne sont que le résultat d'un mécanisme fonctionnel reposant sur le phénomène vital de la perception actuelle ou de souvenir.
746 ' PRINCIPE DSS DÉTBRMmATKmS DB L'HOMMS.
Ce qu'on appelle le sens intime^ la perception de soi n'^t autre chose que l'attention se reposant sur des actes extéiariiéM jadis, perçus par un de nos sens et gravés dans la mémoire. La parole subjective, à l'aide de laquelle nous réfléchissons, n*est autre chose qu'un ensemble de mouvements exiériorùéê jadis, perços par un de nos sens et gravés dans la mémoire.
En un mot, quand l'homme pense, raisonne et scrute sa conscience, il ne perçoit pas la vie, il perçoit des actes qu'il provoqua autrefois, dont il perçut le résultat par un des sens et que, grâce à cette condition, il put graver dans sa mémoire.
Ainsi compris, les actes de la pensée n'edgent pas rinterventîon d'un principe psychique, distinct do la matière. Le principe de vie seul suffît pour expliquer tous les phénomènes : en tant qu'cM^ gane vivant le cerveau perçoit ; en tant que fonction il provoque des mouvements dont il perçoit le résultat extérieur par uh des sens. C'est dans sa propriété d'organe d'une part, dans le mécanisme fonctionnel de l'autre qu'il faut aller cheroher le secret de la conscience, de la pensée, de tout ce qui enfin avait paru jusqu'ici physiologiquement inexpliquable.
Le principe de vie, dans le cerveau, et en tant qu'il est modifié par le mouvement impressionneur, prend le nom de senHèiUié: sensibilité passive quand il subit une impression, semibiKié ûetwe quand il provoque un mouvement. La sensibilité est instinctine quand elle provoque des mouvements spéciaux que nous avons suffisamment caractérisés et que nous avons désignés sous le nom de mouvements instinctifs, La sensibilité est intelligente quand elle provoque des mouvements que nous avons également caractérisés et que nous avons désignés sous le nom de mouvements intelligents.
D'après cela, on ne saurait appliquer le nom d'intelligence qu'au principe de vie dans ses rapports avec la matière cérébrale percevant des notions intelligentes et provoquant des mouvements intelligents. Le mécanisme fonctionnel que nous avons pris soin de définir et qui préside à l'exécution de ces mouvements est tel que nulle autre partie du corps, y compris les ceniret médatlniresy ne saurait en provoquer de semblables.
Il est donc indispensable qu'on n'applique pas le mot (ntelHgence aux actes de la vie en général et qu'on le résene pour les
DE L'INTELLIGENCE, DE VkM ET Dû PRINCIPE DE VIE. 747
choses qu'il caractérise et qu'il représente sî bien. C'est ce qu*on ne fait pas toujours (4 ) .
L'exposé général des phénomènes de la vie tel qu'on vient de le lire, nous conduit à une conception logique de l'âme. En effet, l'âme ne peut être que le principe de vie uni h la matière du corps ; mais comme dans les mouvements de la vie organique et dans ceux de la vie fonctionnelle de nutrition ce principe ne perçoit pas le résultat de son impulsion et que partant il n'a pas conscience de ses actes, on ne peut pas le [désigner sous le nom à*âme lorsqu'il concourt à l'évolution de la vie organique et de la vie fonctionnelle de nutrition. Le principe de vie ne mérite de prendre le nom d'âme que là oîi il peut percevoir toutes les causes impressionnantes et particulièrement celles qui proviennent des mouvements fonctionnels qu'il a lui-même provoqués. Dans ces conditions, le principe de vie devient sensible, actif et conscient et c'est à ces modalités seules de sa manière d'être qu'on peut donner logiquement le nom d'âme.
Le cerveau est le seul organe qui fournisse au principe de vie un substratum composé et combiné dans l'arrangement de ses parties de telle feçon que ce principe puisse percevoir et agir avec conscience et liberté. Par conséquent, le cerveau est le siège unique de l'âme.
(1) « La physiologie, dit M. Cl* Bernard, établit olaircmont quo la cotisoienee a son siège exclusivement dans les lobes ^cérébraux ; mais, quant ik l'intelligencc elle-même, si on la considère d'une manière générale et comme une forte qui harmonise les différents actes de la vie, les ri^^lc et les approprie à leur but, les expériences physiologiques nous démontrent quo celte force n'est pas coneentrée dans un seul organe cérébral supérieur, et qu'elle réside, au contraire, à des degrés divers dans une foule de centres nerveux inconscients, échelonnés tout le long de Taxe cérébro-spinal, et qui peuvent agir d'une façon indépendante, quoique coordonnés et subordonnés hiérarohiquement les uns aux autres. » (Discours à TAcadémic française dans la Revus des cows scientifiques du 29 mai 1869.)
Nous n'admettons pas, jusqu'à preuve du contraire, que le savant physiologiste trouve réellement de VinlMUgene» dans des centres nerveux inconiCêetUs. Cette contradiction n'existe sans doute que dans les termes du langage et elle provient de ce que JusquMci ces termes avaient été mal définis. Certainement M. CU Bernard en parlant de VinteUigence inconsciente a prétendu parler du prtBolpe de vie dans ses rapports avec les agrégats constitués et arrangés d'avance dans de telles conditions que les effets se produisent avec une exactitude rigoureuse iimulûnl Vintelligence, mais en dehors cependant de la sensibilité iwteUigenle,
Telle est Tâme, telle est Tidée qu'on peut en donner au point de vue physiologique. Reste à savoir à présent comment elle est constituée et quels sont les éléments dont l'ensemble représente V unité psychique.
§ I. — CONSTITUTION DE l'AMC.
(( L'âme est une chose qui se cherche, qui se connaît en se cherchant, qui ne se connaît qu'en acte, disait saint Augustin (1). » Paroles mémorables et en quelque sorte prophétiques ! L'ânae, en effet, est constituée par des perceptions et des actes.
Quels sont ces perceptions, quels sont ces actes? Nous répondrons pertinemment à cette question en résumant à grands traits ce que nous avons dit touchant la matière fonctionnelle cérébromotrice et touchant les mouvements fonctionnels.
Tous les organes, sans exception, sont le point de départ de causes impressionnantes que nous désignons sous le nom de besoins organiques et qui affectent plus ou moins vivement l'âme : besoin de la faim, de la soif, besoin génésique, besoin de sentir, de se mouvoir, besoins cérébraux de sentir et d'agir d'une certaine façon, représentant les aptitudes, les instincts, etc., etc. (2). Lorsque l'homme s'est mis en rapport avec ses semblables et que de l'exercice de ces rapports il en est résulté ce que nous avons désigné sous le nom de sentiment de l'individualité, l'ensemble des besoins organiques peut être généralisé sous quatre chefs :
!• Besoin qui pousse l'homme à défendre l'ensemble de ses organes contre les agressions extérieures animées ou inanimées;
2° Besoin qui pousse l'homme à mettre l'ensemble de ses besoins organiques dans les meilleures conditions possibles de satisfaction;
3° Besoin de relation avec soi-même ;
4® Besoin de relation avec ses semblables.
(1) Saint Aug^usiin et, après lui, salut Thomas, mo paraissent ctrc les seuls qui aient bien compris la nature essentielle de Tàme. Ce dernier surtout esi entré dans la Summa theologiœ dans des détails qui n'attendaient pour être tout h. fait vrais que la démonstration physiologique.
(2) M. Lclut, dans sa Physiologie d$ la pensée, a parlé de quelques-uns de ces besoins et en particulier du besoin de mouvement. Cabanis également avait indiqué leur importance, mais personne n'avait parlé des besoins de Vindividualilé.
A chacun des besoins organiques correspond une passion. La passion en général est le désir immodéré qui nous pousse à satisfaire un besoin organique. La privation est l'excitant naturel de la passion.
Il y a des passions qui correspondent à chaque besoin organique pris individuellement : l'amour, les passions artistiques, etc.; il y a des passions qui correspondent aux besoins de t individualité : régoïsme, l'orgueil, la jalousie, l'ambition, etc.
Les besoins et les passions représentent le trait d'union organique qui unit l'âme à la matière : la matière fournit la cause impressionnante sous le nom de besoin ou de passion ; l'âme fournit la perception.
Les besoins, les passions sont une sollicitation, un appel adressé aux mouvements fonctionnels, afin que la fonction fasse disparaître l'impression de besoin en lui donnant satisfaction.
L'âme intervient alors en provoquant l'exercice des fonctions cérébro-motrices de nutrition, de reproduction et de relation, et en mettant le corps dans les conditions les plus favorables à l'accomplissement du mouvement fonctionnel.
L'exercice de chaque fonction est accompagné d'un sentiment de plaisir ou de peine : plaisir, quand la fonction s'exerce normalement ; peine, quand une cause quelconque vient troubler le mouvement fonctionnel.
Le plaisir prend le nom de volupté quand il accompagne l'exercice des fonctions génésiques; celui de satisfaction, quand il accompagne l'exercice des fonctions digestives ; celui de plaisir, quand il accompagne l'exercice des fonctions de relation : plaisir des sens, plaisir qui accompagne les exercices du corps, etc., etc.
L'exercice des fonctions de nutrition et de reproduction peut réjouir ou indisposer l'âme ; mais il n'est la source d'aucune notion : il donne exclusivement naissance à des sentiments. La perceptions-notion est le résultat de l'exercice des fonctions de relation, et elle correspond aux besoins spéciaux qui ont sollicité l'âme à provoquer ces fonctions: les notions qui nous arrivent par les cinq sens, le sentiment de la contraction musculaire, le sentiment de l'activité (ïérébrale, les sensations résultant de l'activité volontaire de nos organes (beaux arts, l'idée, la parole, etc., etc.).
Aux besoins de l'individualité correspond l'exercice de l'en-
im PRINOPfi ras BÉTBRMmATlWS Itt L^BOMIIE;
semble des foneiions de relation. Dans ce cas, lesfonction» 4oiveni être considérées, non plus au point de Tue de la notion ou du sentiment qu'elles procurent, mais au point de vue de la façon dont elles sont exécutées. Cette façon, cette manière représentent les qualités et les défauts du caractère : courage, timidité^ Iftohfiié, fierté, bassesse, franchise, mensoifge, etc., etc.
Nous disions précédemment que l'exercice de toute fonction est accompagné d'un sentiment de plaisir ou de peine ; or, toutes les fois que l'âme provoque le mouvement fonctionnel, non {dus dans le })ut de donner satisfaction à un besoin, mais dam le tut exclusif de se procurer la perception du plai&ir qui accompagne le mouvement fonctionnel, dans toutes ces circonstances, il y a vzcf.Le vice est la désir exclusif du plaisir qui accompagne Texer* cicc d'une fonction : gastronomie, ivrognerie, onanisme, abus de tous les plaisirs des sens, etc., etc. Le sentiment de finditriditaliié a^ aussi ses vices, qui sont : le jeu, l'avarice, le luxe, etc., etc. En général, le vice consiste à subordonner Texercice de ses droite fonctionnels à la satisfaction du plaisir qui les accompagne.
Là. vertu est le contraire du vice : c'est le mépris du plaisir qm accompagne le mouvement fonctionnel, quand il n'est pas appliqué h la satisfaction d'un besoin : la sobriété, la coniineDee« la chasteté ; et pour V individualité : la charité^ la modesUe et l'abnégation. En général, la vertu consiste à subordonner l'exer*^ cice de ses droits fonctionnels h la satisfaction de ses besoins ou, en d'autres termes, àTexercice de ses devoirs.
Tel est le tableau général des perceptions et des actes qmocHn* posent Yunité psychique. Si on a suivi rencbainement logique selon lequel tous ces phénomènes se succèdent les uns aux autres» on ne peut s'empêcher d'admettre avec nous qu'il est la reproduction exacte et fidèle delà vérité physiologique.
Ainsi comprise, l'âme emprunte sa raison d'être, d'un cAté aux besoins de la matière qui sollicitent son activité, de l'autre aux possibilités motrices qui lui permettent de donner satisfaction à ces besoins. Par les besoins, l'âme est rivée à la matière jusqu'au jour où celle-ci devenue incapable de vie détruira, par ce fait» les liens qui l'unissent à elle. Par les possibilités motrices (facultés de l'âme), l'âme prend son essor ; elle se fait une, eonscimtet rai-^ sonnable et, dans le monde sublime qu'elle crée elle*m6me, elle
DE L'IMTBLLIGENCZ, DE I/IME BT DU MINGIPE DE VIE. 751
peut dire, mtàA là seulement, qu'elle est libre, indépendante et immatérielle.